Quatre jours s'étaient écoulés depuis que Herman avait quitté
la maison de son père, et l'on n'avait pas encore reçu de ses
nouvelles.
Cette absence inquiétait singulièrement M. Steenvliet, et du matin
au soir il ne faisait que penser à son fils, quoi qu'il fût bien
convaincu qu'Herman ne tarderait pas à revenir, du moins chez
Caroline Wouters, et celle-ci le persuaderait sans doute qu'il devait
prendre pour femme mademoiselle d'Overburg. Alors, le chemin serait
définitivement déblayé de tous les obstacles, et l'entrepreneur
pourrait dire encore une fois que son inébranlable volonté avait
triomphé.
Il était assis dans son cabinet et souriait en pensant à cette
affaire. Avec quelle habileté il l'avait conduite, ou plutôt,
comme le hasard l'avait servi! Caroline Wouters, qui pouvait être un
obstacle insurmontable à la réalisation de ses vœux, allait devenir
l'instrument de la soumission volontaire d'Herman! Au cours de ses
réflexions, M. Steenvliet se demanda de quelle façon il pourrait
le mieux récompenser Caroline Wouters et ses parents de leurs
bons offices et de leur désintéressement. Cela lui serait facile,
pensait-il. Le vieux père Wouters était charpentier et, comme M.
Steenvliet l'avait appris dans le village, c'était un humble mais
habile ouvrier. Eh bien, dès que le mariage d'Herman avec Clémence
serait célébré, Steenvliet prêterait ou donnerait de l'argent au
vieux Wouters pour se construire un atelier. Il lui procurerait même
de petites entreprises de charpente, lui donnerait des conseils, de
l'assistance, en un mot il le favoriserait de telle sorte qu'il
lui ferait gagner au moins quatre ou cinq mille francs par an, et
probablement même davantage, pourvu que le courage et l'habileté
ne lui fissent pas défaut. Et ainsi Caroline et sa mère seraient
également récompensées; et, s'il arrivait que plus tard la jeune
fille voulût entrer en ménage avec un brave garçon de sa condition,
l'entrepreneur lui donnerait une bonne dot, et il protégerait et
pousserait aussi son mari.
Pendant qu'il se frottait les mains avec une visible satisfaction,
résultat de ses réflexions agréables, un valet entra dans son
cabinet et déposa sur le pupitre devant son maître quelques lettres
que le facteur de la poste venait d'apporter; puis il se retira sans
rien dire.
M. Steenvliet continua à suivre le cours de ses réflexions sans
faire attention aux lettres.
--En effet, se disait-il en lui-même, ces Wouters sont des gens
simples et honnêtes, de braves gens dans toute la force du terme.
Et feu Victor Wouters, je m'en souviens maintenant, a toujours eu
beaucoup d'amitié pour moi et m'a rendu mille petits services. A mon
tour maintenant! Que peut-il m'en coûter de tirer ces braves gens de
leur situation gênée et de les rendre relativement riches? Presque
rien. J'emploie des centaines de gens, et que je fasse gagner de
l'argent au vieux Wouters ou à d'autres petits entrepreneurs, c'est
la même chose pour moi. Je ferai plus pour eux, je veux les rendre
heureux; cette idée me sourit; mais il faut d'abord que mon fils soit
marié avec mademoiselle d'Overburg.
Il prit alors les lettres qu'on venait de lui apporter, et les ouvrit
l'une après l'autre. Elles ne contenaient évidemment rien de bien
intéressant, car il les mit de côté avec indifférence. Mais,
lorsqu'il jeta les yeux sur la dernière lettre, il poussa un cri de
joie et lut à haute voix: «J'ai eu le plaisir de rencontrer hier à
Anvers votre fils Herman. Il m'a dit qu'il était en parfaite santé,
ce qui m'a fait beaucoup de plaisir...»
--Ah! ah! le farceur! s'écria l'entrepreneur. C'est à Anvers qu'il
s'est réfugié, C'est là le pays étranger dont il me menaçait. Il
pense que son absence me fléchira et me fera renoncer à mes projets
relativement à son mariage? En quoi il se trompe fort, car il ne se
passera pas longtemps avant qu'il ne soit fatigué lui-même; il aura
certainement besoin d'argent, et il se sentira invinciblement attiré
à revenir près de Caroline.
Il reprit la lecture de la lettre.
--Que veut dire ceci? grommela-t-il d'un air inquiet, oui, ça y est
bien en toutes lettres:
«J'ai instamment prié M. Herman de venir visiter avec moi les
travaux d'écluse, pour qu'il puisse vous annoncer que tout ici est
pour le mieux, mais il n'avait absolument pas le temps, disait-il,
et il m'a quitté pour se rendre à bord du steamer américain
_Philadelphie_, qui part samedi pour New-York. J'aurais voulu lui
souhaiter un bon voyage, mais, j'eus beau attendre, je ne réussis pas
à le revoir.»
--Ciel! qu'ai-je lu? s'écria l'entrepreneur. Sur un steamer
américain? Le malheureux veut-il aller en Amérique? L'Océan entre
mon fils et moi! Ne plus le voir pondant des années! Oh non, cela ne
sera pas, cela ne peut pas être.
Il appuya sa tête dans ses mains et se mit à réfléchir
profondément aux moyens de détourner de lui un coup si douloureux.
D'après la date de la lettre, le _Philadelphie_ ne devait partir que
le surlendemain. Il avait donc tout le temps d'aller à Anvers et de
tâcher de retrouver son fils. Oui, c'était ce qu'il voulait faire.
Mais comment s'y prendre pour retenir Herman? Le supplier? le menacer
et, au besoin, invoquer son autorité paternelle? Mais tout cela
pouvait échouer contre une résolution arrêtée de son fils. Le
jeune homme était majeur, et, d'après la loi, parfaitement libre et
maître de ses actions. Herman voulait partir pour l'Amérique sans
avoir revu Caroline Wouters? Il était donc bien clair qu'il avait
pour but unique de se soustraire au mariage projeté avec Clémence
d'Overburg. Le seul moyen qui restât, et qui pût exercer une
influence décisive sur le jeune homme, était donc, pour M.
Steenvliet, de lui dire qu'il renonçait à ce mariage... Mais il
n'était pas possible à l'entrepreneur de renoncer au vœu de toute
sa vie. Comment donc faire? Que lui dire? Combien il regrettait
qu'Herman n'eût pas fait une dernière visite à Caroline Wouters.
Elle seule eût été capable de le retenir. Mais maintenant, hélas,
cette dernière espérance était également perdue.
Pendant quelque temps M. Steenvliet resta absorbé dans ces tristes
pensées. Vingt fois il se demanda s'il ne ferait pas mieux de ne
plus s'occuper du mariage de son fils; mais alors son ambition et
son orgueil paternel s'élevaient violemment contre cette idée
humiliante, et ainsi le malheureux entrepreneur luttait péniblement
avec lui-même sans savoir à quel parti se résoudre pour aboutir à
un résultat satisfaisant.
Nonobstant l'incertitude de la réussite de sa tentative, il résolut
d'aller le lendemain à Anvers.
Il prit en main le cordon de sonnette pour appeler son valet de
chambre et lui ordonna de faire atteler le coupé, pondant qu'il se
préparerait lui-même à se mettre en route...
Mais voilà que tout à coup la porte s'ouvrit, et à sa grande
stupéfaction, son fils Herman se présenta devant ses yeux.
Le jeune homme paraissait triste et abattu.
--Je vous croyais sur l'Océan, en route pour l'Amérique, dit M.
Steenvliet. Vous avez donc renoncé à votre projet insensé?
--Non, mon père, le paquebot ne part qu'après-demain, répondit
Herman d'une voix étranglée.
--Je comprends: vous avez besoin d'argent; mais n'attendez pas
de secours de moi pour l'exécution d'un projet qui me déplaît
souverainement.
--Je n'ai pas besoin de secours, mon père. Un ami à qui j'ai prêté
maintes fois de l'argent, vient de m'en prêter à son tour.
--Il paraît, mon garçon, que ce voyage lointain vous sourit
médiocrement? Votre voix est altérée, vous êtes pâle, vous vous
sentez malheureux, je le vois bien. Eh bien, Herman, soyez mieux
avisé: restez ici, et ne pensez plus a voyager.
--Personne ne peut plus me retenir, mon père.
--Que venez-vous donc faire ici?
Le jeune homme répondit d'un ton suppliant:
--Mon père, je vais vous quitter, peut-être pour plusieurs années.
Je puis juger par ma propre douleur combien vous seriez affligé si
je partais pour l'Amérique sans avoir pris d'abord congé de vous, et
sans vous avoir donné l'assurance que ni le respect ni l'amour de mon
bon père ne se sont affaiblis dans mon cœur. Vous ne souhaitez que
mon bien-être, j'en suis convaincu, mais vous vous trompez sur les
moyens de me rendre heureux. Je suis dominé par une nécessité
implacable, et je dois fuir une destinée qui m'inspire de l'effroi,
Que mon éloignement temporaire ne vous afflige pas trop, et n'ayez
nulle crainte quant au sort qui m'attend. Je ne cesserai point de
penser à vous avec reconnaissance, je resterai honnête homme et je
ne m'exposerai pas inutilement au danger... Soyez généreux jusqu'au
bout, mon père, donnez-moi, avec votre bénédiction, le courage
nécessaire de ne pas succomber, sur cette terre lointaine, au regret
et au chagrin... Permettez-moi de vous serrer dans mes bras en vous
disant adieu.
A ces mots il se jeta au cou de son père.
Celui-ci, remué jusqu'aux entrailles, se prêta avec bonheur à cette
effusion filiale, et serra vigoureusement son fils contre son cœur.
Tous deux avaient les larmes aux yeux; ils restèrent un moment sans
rien dire.
--Étrange, singulier garçon! murmura l'entrepreneur. Vous
me chérissez, je le sais. Comment pouvez-vous donc me faire
volontairement un si amer chagrin? Cela n'est pas naturel. Allons,
dites-moi que vous ne voulez plus me quitter... Vous secouez la tête?
Vous persistez dans votre fatale résolution? Je me suis trop hâté,
peut-être. Je ne vous ai pas laissé assez de temps pour vous
accoutumer à l'idée de ce mariage avec mademoiselle d'Overburg? Eh
bien, je veux me montrer accommodant: Restez ici, je ferai retarder
le mariage, fût-ce de plusieurs mois. Que risquez-vous à accepter ce
temps d'épreuve?
--Cela ne peut point changer ma résolution, murmura Herman.
--Vous exigez donc que je fasse au baron d'Overburg l'injure de
repousser la main de sa fille?
--Même cette preuve de votre immense bonté ne pourrait pas me
retenir.
--Cette fois je n'y comprends plus rien! s'écria l'entrepreneur. Je
commence à croire, Herman, que vous avez quelque fêlure au cerveau.
Asseyez-vous là, devant moi, et causons avec calme... Dites-moi
franchement quel est en réalité votre projet.
--Je vais à New-York, mon père et de là à Chicago.
--A Chicago? à trois cents lieues dans l'intérieur du pays?
--C'est dans cette ville, vous le savez, mon père, que demeure M.
Patteels, votre ancien associé dans vos entreprises. Il y a quelques
mois il vous écrivait encore qu'il était surchargé de travaux de
toute espèce, et vous demandait si vous ne pouviez pas lui envoyer
quelques jeunes gens qui eussent une certaine connaissance de la
peinture décorative ou ornementale. Je sais dessiner; j'ai appris
autrefois à manier le pinceau; il me donnera de l'occupation.
M. Patteels était pour vous un ami dévoué, et il m'a toujours
témoigné beaucoup d'intérêt. Lorsque j'aurai acquis l'expérience
nécessaire, je risquerai, avec son aide, et avec votre exemple sous
les yeux, je risquerai à mon tour quelques petites entreprises.
--C'est donc pour gagner un peu d'argent que vous voulez quitter
votre patrie? ricana M. Steenvliet. Mais, innocent enfant, n'en
possédons-nous pas assez, de cet argent? Vous ai-je jamais rien
refusé?
--Gagner de l'argent n'est pas mon unique but, mon père.
--Vraiment? Et quoi donc encore?
--Je veux me faire une existence indépendante: je veux devenir libre,
pour disposer de mon cœur, et de mon sort en ce monde.
--Ah! ah! c'est donc une révolte contre moi? grommela l'entrepreneur
froissé. Monsieur veut chercher les moyens de m'ôter toute influence
sur sa destinée?
--Oh! non, mon père, je veux seulement éviter le malheur de me voir
imposer une épouse que je n'aurai pas choisie moi-même. Pour tout le
reste, croyez-moi, je suis prêt à me soumettre avec le plus profond
respect à vos moindres désirs.
M. Steenvliet secoua la tête d'un air pensif; un sourire, moitié
triste, moitié ironique, entr'ouvrait ses lèvres. Peut-être
commençait-il à soupçonner quelles pouvaient être les causes de
l'incompréhensible conduite de son fils.
--Eh bien, supposons qu'au bout de quelques années vous ayez plus ou
moins atteint votre but; quoi, alors? demanda-t-il.
--Alors, je reviens, mon père.
--Et vous vous mariez?
--Et je me marie.
--Vous n'êtes pas sincère avec moi, dit l'entrepreneur avec ironie.
Pensez-vous que je ne sache pas quelles folles idées vous trottent
par la tête? Oui, vous reviendrez aussitôt que vous le pourrez, et
alors vous voudrez vous marier. Avec qui!... Parlez donc. Vous
vous taisez? Vous n'osez pas confier à votre père le nom de cette
étrange fiancée. Vous avez peur qu'il ne se moque de vous. Ne
serait-ce pas la fille d'un simple ouvrier charpentier, votre ancienne
compagne de jeux, qui vous a ainsi tourné l'esprit? Il est inutile de
chercher à me le cacher, Herman, je sais tout. Ah! ce serait donc là
le résultat, la récompense de ma paisible et laborieuse existence,
de voir mon fils épouser la fille de pauvres ouvriers, une fille dont
les doux yeux et le sourire séduisent.
--Ah! je vous en supplie, mon père, s'écria le jeune homme en lui
tendant les mains, ne dites pas de mal d'elle en ma présence! Elle
est bonne; son cœur est noble et pur comme celui d'un ange...
--Je ne dirai pas de mal d'elle, mon fils, au contraire, je le
reconnais volontiers, elle est aimable, intelligente, et elle a un
grand cœur.
--Ciel, vous l'avez donc vue, mon père?
--Je l'ai vue et je lui ai parlé.
--Est-il possible? Eh bien?
--Ah! mon fils, si Caroline Wouters était seulement la fille d'un bon
bourgeois, peut-être je comprendrais que vous désiriez la prendre
pour femme; mais ayez du moins un peu de bon sens, mon garçon.
N'est-il pas absolument impossible que le fils unique d'un
millionnaire épouse une fille qui habite une chaumière et qui n'a
pour vivre que le salaire quotidien d'un charpentier? Le monde entier
se rirait de moi.
--Les moqueries du monde ne durent pas longtemps, mon père, répondit
le jeune homme d'un ton pénétré, mais un mariage sans amour est
une chaîne, un fardeau, un malheur, qui durent jusqu'au tombeau.
Que m'importe le monde si je dois acheter son approbation au prix du
bonheur de toute ma vie et du bonheur de mon père lui-même.
--De mon bonheur?
--Oui, mon père, de la joie de vos vieux jours.
--Vous êtes fou. Mon bonheur consisterait donc dans l'anéantissement
de tout ce que j'ai rêvé pour vous?
Le jeune homme, comme décidé à un suprême effort, prit la main de
son père, et dit avec animation:
--Caroline Wouters est si douce, si aimante, si reconnaissante! Elle
vous aimerait, elle vous respecterait, elle chercherait à lire dans
vos yeux vos moindres désirs. J'irais demeurer avec elle dans une
maison de campagne, loin du monde, dont vous redoutez les jugements.
Nous y vivrions tranquilles, aspirant après les heures qu'il vous
plairait de venir passer auprès de nous. Vous y trouveriez un lieu
de repos, après vos travaux de la ville, où tout vous sourirait avec
amour, où tout le monde n'aurait qu'un seul but: vous aimer et vous
rendre la vie douce... Là, personne ne se rappellerait que vous
avez été un ouvrier, si ce n'est pour admirer l'énergie de votre
volonté et la force de votre intelligence, pour bénir ces nobles
mains dont le travail a créé notre bien-être... Et si la fatigue de
la vieillesse arrive un jour pour vous, vous trouverez là des enfants
dans les prières desquels votre nom aurait place à côté du nom du
Seigneur...
L'entrepreneur était profondément ému par les paroles éloquentes
de son fils; mais il cherchait à dissimuler son émotion sous un rire
d'incrédulité.
--Ah! mon cher père, convenez-en, s'écria Herman, un pareil sort
serait sans doute infiniment plus beau que si nous devions, notre
vie durant, mendier un regard d'estime dans les salons de nobles
gentilshommes. Quoi de plus noble et de plus digne que de savoir que
tout ce qui nous entoure nous doit son bonheur, et que pas un regard
ne se lève vers nous qui ne soit brillant de reconnaissance et
d'amour!
M. Steenvliet se tut un moment: il paraissait lutter contre ses
propres idées. Peut-être, sous l'impression du touchant appel
d'Herman, était-il sur le point de consentir à son mariage avec
Caroline Wouters; mais en tout cas cette hésitation ne fut pas
longue, un sourire de mécontentement ne tarda pas à plisser les
coins de sa bouche.
--Je ne vous savais pas si éloquent, mon fils, dit-il. Vous rêvez
tout éveillé, et vous me feriez presque perdre à moi-même
le sentiment de la réalité; mais ce sont là des enfantillages
impossibles que vous m'avez racontés. Votre mariage avec Clémence
est une affaire décidée, du moins en ce qui me concerne. Je suis
lié envers le baron d'Overburg, et je ne puis retirer ma parole...
D'ailleurs, il y a un autre obstacle: Caroline Wouters ne vous aime
pas.
--Elle ne m'aime pas? répéta Herman! Ah! mon père, si vous saviez!
--Je ne le sais que trop bien. Parce que vous vous sentez attiré vers
Caroline Wouters, vous vous figurez que son cœur doit avoir la même
inclination pour vous. Quelle naïveté!... Voyons, dites-moi, lui
avez-vous jamais demandé comment elle est disposée envers vous à
cet égard?
--Non, en effet; mais cela n'était pas nécessaire; par ses yeux je
pouvais lire jusqu'au fond de son âme.
--Pauvre garçon! Croyez-vous cela réellement? Comme vous vous
trompez pourtant!
--Ciel! Avez-vous des raisons sérieuses d'en douter, mon père?
s'écria Herman pâlissant.
--Certes! Elle m'a dit à moi-même qu'elle vous est reconnaissante
parce que vous lui avez sauvé la vie autrefois, mais qu'elle ne
vous aime pas du tout de la manière que vous l'entendez. Je sais par
Caroline que vous ne lui avez jamais laissé soupçonner votre amour
pour elle. Comment pouvez-vous donc savoir quels sont ses sentiments
à votre égard?
--C'est vrai! soupira le jeune homme avec consternation.
--Et maintenant, vous alliez partir pour un autre monde sans
rien savoir de ses dispositions envers vous! Innocent rêveur, ne
comprenez-vous pas ce qui se passerait pendant votre absence? Caroline
ferait la connaissance d'un autre jeune homme de sa condition, et à
votre retour vous la trouveriez mariée.
--Mais je lui écrirai, balbutia Herman tout déconcerté.
M. Steenvliet paraissait vouloir atteindre un but caché; un sourire
malin se jouait sur ses lèvres. Sans doute, il voulait, par détour,
pousser son fils à faire encore une visite à Caroline Wouters, bien
convaincu qu'il était que la jeune fille le ferait renoncer à son
voyage en Amérique, et le persuaderait qu'il devait accepter la main
de mademoiselle d'Overburg. Telle était, en tout cas, la dernière
espérance de l'entrepreneur.
--Vous lui écririez? de Chicago? dit-il avec ironie. A quoi cela
servirait-il? Ses parents l'empêcheraient de vous répondre, et
elle-même ne l'oserait pas. Les pauvres gens ont tellement peur des
commérages du monde, que leur esprit s'épouvanterait à l'idée
d'entretenir des relations secrètes avec vous, qui les rendraient
coupables à leurs propres yeux.
--Vous exagérez, mon père. J'ai promis au père Wouters que je
n'essayerais plus de revoir Lina, et je veux rester fidèle à ma
parole; mais, une fois l'Océan entre eux et moi, ils ne craindront
plus la calomnie, et ils répondront à mes lettres, j'en suis
certain.
L'entrepreneur paraissait triste et désappointé. Il avait espéré
amener son fils à retourner auprès de Caroline Wouters, et voilà
que cet espoir lui échappait aussi. Cependant il ne voulut pas
abandonner la partie sans faire une dernière tentative.
--Mais vous ne savez pas, rêveur obstiné, ce qui s'est passé
là-bas pendant votre courte absence, insista-t-il. Ce sont des choses
si pénibles, si terribles même, que pour vous épargner un plus
grand chagrin, j'aurais préféré les taire. Pauvre Caroline, une
pareille honte, méritée ou imméritée, fait une blessure dont on
conserve toujours la trace.
--Ciel, que voulez-vous dire, mon père? soupira le jeune homme
effrayé.
--C'est une chose à peine croyable, Herman. Il y a quatre ou cinq
jours, Caroline était allée au village. Les paysans l'ont accablée
des plus odieuses injures, lui ont jeté de la boue au visage, et
l'ont chassée de la commune à coups de pierres. Si elle en faisait
une maladie mortelle, ce ne serait pas...
--Ah Dieu! est-il possible! s'écria le jeune homme tremblant
d'angoisse et d'indignation. On a chassé la pauvre Lina du village
à coups de pierres? Et je suis, hélas! la seule cause de ce sort
affreux!... Ah! mon père, ce qui n'était en moi qu'un sentiment
égoïste d'amour, ou soif de bonheur, se change maintenant en la
conscience d'un devoir impérieux!... Je vais voir Lina Wouters...
Vous avez raison, mon père; avant de partir il faut que je sache si
l'on me permettra de réparer le mal que je lui ai fait.
--Je veillerai à cette réparation, Herman, si vous voulez écouter
avec calme et avec bon vouloir ce que Caroline vous dira; car elle
est, en effet, une fille intelligente et raisonnable.
--Laissez-moi aller auprès d'elle, mon père, j'en meurs
d'impatience. Aujourd'hui même je saurai ce que j'ai à espérer ou
à déplorer.
--Reviendrez-vous ici, Herman? Je suis aussi curieux que vous.
--Mon intention est de rester avec vous jusqu'à demain soir, mon
père.
--C'est bien, je vous attendrai.
Il serra la main de son fils et lui conseilla encore de s'armer contre
toute déception, contre toute désillusion. Quoi qu'il pût advenir,
après son retour ils examineraient ce qu'il y avait à faire pour
tarir définitivement cette source de chagrins et d'inquiétudes.
Caroline avait un noble cœur, et elle était incapable de cacher la
vérité ou de la travestir; Herman devait donc avoir une foi entière
en ses paroles.
Le jeune homme sortit de l'appartement après avoir salué son père.
Un sourire de triomphe illumina le visage de l'entrepreneur, et il se
frotta joyeusement les mains en disant:
--Ah! ah! voilà le candide jouvenceau en route pour aller trouver
Caroline Wouters! Il en a coûté assez de peine pour le décider à
cette nouvelle visite. Maintenant je suis tranquille. Caroline lui
persuadera que ce serait une grande folie de sa part de refuser la
main de mademoiselle d'Overburg, et une cruauté de rendre son
père malheureux par ce refus. J'ai sa promesse solennelle; elle est
éloquente... Herman a un excellent cœur au fond, et cela lui
fait beaucoup de peine de m'affliger ainsi. Il hésitait déjà
visiblement. Dieu merci, malgré toutes ces contrariétés, mon vœu
le plus ardent se réalisera, Clémence d'Overburg deviendra la femme
de mon fils.
On frappa à la porte. Un valet entra et tendit à son maître une
carte de visite qui, de loin, répandait un doux parfum d'ambre et de
musc.
--Quelle visite m'annoncez-vous, Jacques? demanda M. Steenvliet en
souriant. C'est au moins une comtesse, n'est-ce pas?
--Non, c'est un vieux monsieur. Il attend au salon.
--Le marquis de la Chesnaie! se dit l'entrepreneur à lui-même après
avoir jeté un coup d'œil sur la carte. Il aurait bien pu rester
encore une couple de semaines à Monaco... Il m'apporte son
consentement... Que lui répondrai-je? Bah, il n'a pas besoin de
savoir qu'Herman a hésité... Allez, Jacques, annoncez au marquis de
la Chesnaie que je viens tout de suite.
Lorsque l'entrepreneur entra dans le salon, il vit un vieillard de
haute stature, qui devait être âgé d'au moins soixante-dix ans,
et dont le visage imposant et la chevelure blanche comme la neige
imposait le respect.
--Bonjour, monsieur le marquis, dit M. Steenvliet en s'inclinant
profondément. J'attendais une invitation de votre part pour me rendre
au château de M. le baron d'Overburg, mais puisque vous avez la
bonté de m'honorer le premier d'une visite, c'est du plus profond
de mon cœur que je vous souhaite la bienvenue. Permettez-moi de vous
serrer la main.
Il prit en effet la main du gentilhomme qui la lui abandonna, mais qui
ne répondit à son étreinte qu'avec une froideur marquée.
Un frémissement parcourut les membres de M. Steenvliet. Il se sentait
humilié sans savoir au juste pourquoi; car il ne pouvait évidemment
pas exiger que le marquis, qui ne le connaissait pas encore, le
traitât comme un vieil ami dès sa première visite.
Cette réflexion lui fit dominer son dépit.
--Veuilles vous asseoir, monsieur de la Chesnaie, dit-il en lui
présentant un fauteuil. Nous avons à causer d'une chose très
importante pour nous; mais, comme je suis prêt à accepter toutes les
conditions qu'il vous plaira de mettre à ce mariage, nous pourrons
échanger tout de suite un consentement réciproque.
Le marquis secoua la tête d'un mouvement lent.
--Douteriez-vous? Croyez-vous avoir des motifs d'hésitation? murmura
l'entrepreneur qui commençait à craindre un refus.
--Je vous en prie, monsieur Steenvliet, permettez-moi, avant de
répondre à votre question, de faire un appel à la bonté de votre
cœur et à vos sentiments paternels, dit le marquis. Lorsque mon
neveu, le baron d'Overburg, fut frappé si cruellement et d'une
manière si inattendue d'un revers de fortune, et qu'il ne put trouver
d'aide nulle part pour sauver son honneur et sa position sociale, vous
lui avez généreusement ouvert votre caisse, et à cette occasion
vous lui avez demandé la main de Clémence, ma filleule, pour votre
fils Herman. Sans aucun doute, vous pensiez assurer par là le bonheur
des deux jeunes gens. Eh bien, Monsieur, vous vous êtes trompé dans
votre généreuse intention, complètement trompé, je vous demande la
permission de vous en convaincre, et je ne doute pas que votre amour
pour votre fils ne vous décide à renoncer au mariage projeté.
--Mon fils a-t-il dit qu'il n'accepte qu'à contre-cœur la main de
mademoiselle Clémence?
--Non, Monsieur, je suppose même qu'il souhaite ardemment devenir son
fiancé; mais le trop confiant jeune homme ne prévoit pas, hélas,
le triste sort qui l'attend, surtout s'il éprouve pour Clémence une
affection sincère.
Mécontent et blessé par la prévision d'un refus catégorique, M.
Steenvliet répondit avec un dépit visible:
--Oui, je comprends parfaitement votre but, monsieur le marquis. Vous
voudriez délier le baron de ses engagements envers moi, et ce que
vous avez résolu de me dire ne sert qu'à enguirlander l'affront;
mais je ne me laisserai pas égarer ainsi.
--Ah! Monsieur, que pensez-vous donc de moi?
--Je pense que vous êtes venu pour reprendre la parole solennelle
du baron; mais cela ne réussira point. La promesse réciproque doit
être tenue, sinon...
--Calmez-vous, mon bon monsieur Steenvliet, dit le marquis. Je vous
prie, avant de suspecter ma loyauté, de vouloir bien écouter mes
raisons. Après cela, vous jugerez si vous devez, oui ou non, ajouter
foi à mes paroles.
--Soit, j'écoute.
--Vous avez un noble cœur, monsieur Steenvliet; je suis certain que
vous ne consentiriez jamais sciemment et volontairement à condamner
une innocente jeune fille à un chagrin éternel, au désespoir, et
peut-être même à la mort.
--Vous parlez de mademoiselle Clémence?
--Oui; depuis longtemps elle a la fièvre, elle pleure jour et nuit,
elle est pâle et amaigrie; elle se consume d'inquiétude et d'effroi.
--Quoi donc, monsieur la marquis, l'idée de devenir bientôt la femme
de mon fils l'effrayerait et la rendrait malade?
--En effet, Monsieur.
--Non, monsieur le marquis, il n'en est pas ainsi; son père m'a
encore assuré, il y a cinq ou six jours, que Clémence accepte avec
joie la main de mon fils.
--Ah! mon neveu n'osait pas vous révéler la vérité. Son cœur
paternel reculait bien devant le sacrifice de sa pauvre fille, mais
il était dominé par les fatales nécessités de sa situation. Il
craignait que vous ne lui retirassiez votre aide et qu'il ne retombât
de nouveau dans l'abîme dont vous l'avez si généreusement tiré.
--Vraiment? Et maintenant il ne le craint plus?
--Je lui ai fait espérer que, pris de pitié pour la malheureuse
Clémence, vous lui rendriez sa parole.
L'entrepreneur, qui croyait réellement qu'on cherchait à le tromper,
se leva avec impétuosité et grommela d'un ton amer:
--Eh bien, monsieur le marquis, vous avez eu tort, la chose est trop
avancée maintenant: je ne renonce point à ce mariage. Quoi! vous
vous imaginez qu'il me serait possible de laisser faire à mon fils
ce sanglant outrage? Si nous ne sommes pas d'un sang illustre, nous ne
sommes cependant pas, moins que vous tous, sensibles à l'humiliation.
--Je vous crois, monsieur Steenvliet, répondit le gentilhomme avec un
calme imperturbable, mais je crois également que, comme père, vous
ne reculeriez pas moins que nous devant un fait qui condamnerait votre
enfant à une douleur éternelle.
--Prétextes que tout cela! s'écria l'entrepreneur. Mon fils rendra
mademoiselle Clémence heureuse, et il sera heureux avec elle.
--Fatal aveuglement! soupira le marquis. La rendre heureuse, elle, qui
ne pourrait voir en lui que la cause de son malheur et peut-être de
sa fin prématurée!
L'entrepreneur bondit de nouveau de sa chaise; il avait peine à
maîtriser sa colère, et il répondit vivement d'un ton presque
brutal:
--Ah çà, marquis, permettez-moi de vous le dire: notre entretien
ne peut pas continuer sur ce pied-là. Jouons cartes sur table: Vous
voulez refuser votre consentement, mais vous paraissez oublier que le
mariage de mademoiselle Clémence avec mon fils est une des conditions
du prêt que j'ai fait à son père. Quelles sont vos intentions à
cet égard?
--Je suis prêt à donner mes biens en garantie de la dette de mon
neveu, et à vous assurer le paiement d'un bon intérêt.
--Cela n'est pas suffisant, monsieur le marquis.
--Fût-ce même six pour cent?
--Pensez-vous donc que je sois un usurier? Ce n'est pas ainsi que je
comprends la chose. Si vous refusez réellement votre consentement
au mariage de mon fils, je veux recevoir en une seule fois le
remboursement intégral du capital prêté, qui est de deux cent
cinquante mille francs.
--Ah! soyez plus accommodant, monsieur Steenvliet. Il m'est
impossible, sans beaucoup de peine, et surtout sans grande perte, de
rassembler une pareille somme en si peu de temps. Je voudrais
vendre quelques fermes, de la main à la main et sans publicité.
Accordez-moi, je vous en prie, le délai nécessaire pour attendre les
circonstances favorables à cette réalisation. J'acquitterai la dette
de mon neveu par des versements partiels, en trois ou quatre fois.
--On est impitoyable pour moi, répliqua l'entrepreneur. Pourquoi donc
aurais-je des complaisances pour ceux qui me font un sanglant outrage
dans mon honneur et dans mes sentiments paternels? Vous consentirez au
mariage de Clémence avec mon fils, ou je poursuis immédiatement le
remboursement de la dette de M. d'Overburg envers moi.
Le marquis avait courbé la tête et paraissait absorbé dans de
pénibles réflexions.
Un nouveau rayon d'espoir descendit dans le cœur de l'entrepreneur.
Il pensait pouvoir s'attendre à ce que le marquis finît par changer
de résolution et par donner son consentement.
M. de la Chesnaie releva la tête comme s'il s'éveillait d'un songe.
Ses yeux étaient humides.
--Ce que vous exigez de moi est impossible, dit-il. Je vous en
supplie, ayez pitié de la pauvre Clémence, ne la laissez pas mourir
de chagrin.
--Mourir? répéta M. Steenvliet en ricanant à demi. Si la jeune
demoiselle est malade, par hasard, si elle a la fièvre comme vous le
dites, cela se passera bien, allez!
--Vous vous montrez sans pitié pour nous. Eh bien, soit! Mais
êtes-vous donc aussi sans cœur pour votre fils, pour pouvoir
le vouer en riant au sort le plus malheureux? s'écria le vieux
gentilhomme d'un ton qui trahissait suffisamment toute la peine qu'il
avait à contenir son indignation et son courroux.
--Mon fils? Ne vous inquiétez pas de lui, monsieur le marquis.
--Alors, ayez du moins pitié de vous-même.
--De moi-même! Est-ce une menace?
--Mais monsieur Steenvliet, ne sentez-vous pas que ce mariage, s'il
était possible, vous condamnerait tous les deux à une existence
insupportable? Vous croyez que cette alliance vous rehausserait aux
yeux du monde? que votre sang deviendrait plus noble, parce que vous
auriez acheté à prix d'argent la main d'une fille de noble maison?
Détrompez-vous. Votre pauvre victime accuserait ses bourreaux
jusqu'à son dernier soupir... et nous, membres de la vieille
noblesse, nous vous haïrions et vous mépriserions.
--Nous mépriser, ô ciel!
--Oui, car vous ne seriez pour nous que la preuve éternelle de notre
abaissement et de notre honte.
L'entrepreneur fut si profondément blessé de l'injustice de ces
reproches, qu'il regardait le marquis d'un air furieux et paraissait
prêt à l'assaillir à poings fermés; mais il fut retenu par le
regard froid et impérieux du vieux gentilhomme.
--Vous êtes fous d'orgueil, grommela M. Steenvliet. Oser me dire en
face que l'on nous haïra et que l'on nous méprisera parce que nous
sommes des bourgeois, parce que nous avons travaillé depuis notre
jeune âge et que nous avons apporté notre part au bien-être
général! N'est-il pas vrai, marquis, c'est pour cette raison-là
seule que vous nous méprisez?
--Non, ce n'est pas pour cela, répliqua l'autre avec un calme
exaspérant. Pour nous, tous les gens ont le même droit d'être
estimés et respectés, excepté pourtant ces ambitieux qui, au moyen
d'intrigue ou d'argent, s'insinuent dans nos rangs, et ont assez peu
de vergogne pour venir implorer de nous des regards d'indulgence, avec
le vain espoir que par là ils oublieront eux-mêmes et que d'autres
oublieront comme eux où était placé leur berceau. De quel côté
est l'orgueil insensé?
--Assez, assez! s'écria l'entrepreneur frémissant de rage. Sortez de
ma maison, monsieur le marquis, sortez sur-le-champ, car je le sens,
je ne resterais pas maître de moi. Dès demain matin je donnerai
les ordres nécessaires pour faire poursuivre judiciairement le
remboursement immédiat des deux cent cinquante mille francs!... Mais
vous pouvez encore revenir sur votre résolution; je vous donne du
temps jusqu'à demain matin à dix heures.
--Ceci est devenu tout à fait inutile, Monsieur, dit le marquis
avec un tranquille sourire. Jusqu'à présent j'ai reculé à
l'idée d'entamer si profondément ma fortune. J'espérais en votre
générosité. Mais votre invincible aveuglement me décide; j'aime
mieux vendre une grande partie de mes biens que de sacrifier ma pauvre
Clémence à votre égarement. Je vous annonce, monsieur Steenvliet,
qu'avant quatre jours les deux cent cinquante mille francs vous seront
payés, capital et intérêts. En conséquence, j'ai le droit de
reprendre et je reprends complètement la parole du baron d'Overburg.
L'entrepreneur était comme frappé de la foudre. Le baron ne lui
avait-il pas affirmé, à différentes reprises, que son oncle était
un avare endurci, qui ne donnerait pas seulement mille francs pour
sauver son neveu.
Le rouge de la colère et de la honte lui montait au front, et il
murmura, stupéfait et décontenancé.
--Vous, marquis, vous paierez la somme entière, en une seule fois,
avant qu'il se soit passé quatre jours?
--Cela vous étonne? Moi aussi je possède des millions, en
biens-fonds il est vrai, mais mes précautions sont prises; je sais
où je puis lever l'argent nécessaire.
--Il ne reste donc plus d'espoir pour mon fils? soupira l'entrepreneur
découragé.
--Allons, mon pauvre monsieur Steenvliet, soyez raisonnable, répondit
le vieux gentilhomme avec une expression de pitié qui perça le
cœur de son interlocuteur comme un coup de poignard. De pareilles
mésalliances sont toujours malheureuses, aussi bien pour ceux qui
s'élèvent que pour ceux qui s'abaissent. Vous le reconnaîtrez
plus tard, et vous m'en saurez gré, car je n'aurai pas seulement
préservé Clémence d'une existence douloureuse, mais en même temps
je vous aurai rendu, à votre fils et à vous, un inappréciable
service... Et maintenant, Monsieur, adieu, et sans rancune.
Et M. de la Chesnaie sortit du salon.
L'entrepreneur était tellement écrasé de dépit, de honte et
de chagrin, qu'il ne songea pas à sonner pour faire reconduire le
marquis.
Il s'affaissa sur une chaise, les mains dans les cheveux, grommelant,
tremblant, crispant les poings, riant convulsivement comme un homme
qui lutte contre une effrayante catastrophe, mais qui n'a pas encore
perdu tout espoir.
Tout à coup il se leva, poussa un cri de triomphe, tira violemment le
cordon de la sonnette, et murmura d'une voix étranglée et stridente:
--Oui, ce sera ma vengeance.
Un valet accourut immédiatement. M. Steenvliet lui dit:
--Qu'on tire le grand landau de la remise, et qu'on y attelle les
grands trotteurs. Vite, vite, Jacques; il faut que tout soit prêt
dans cinq minutes.
Le domestique sortit pour aller exécuter les ordres de son maître.
M. Steenvliet se mit à arpenter le salon en long et en large, en
proie à la plus vive agitation; il se parlait à lui-même, frappait
du pied le plancher, riait fiévreusement et battait l'air de ses
poings fermés.
Quelqu'un qui l'eût surpris dans cet état aurait infailliblement
supposé qu'il venait d'être frappé d'une attaque de démence.