LA LUMIÈRE
Tu ne reconnais pas ce mur et cette petite porte?...
TYLTYL
C'est un mur rouge et une petite porte verte....
LA LUMIÈRE
Et ça ne te rappelle rien?...
TYLTYL
Ça me rappelle que le Temps nous a mis à la porte....
LA LUMIÈRE
Qu'on est bizarre quand on rêve.... On ne reconnaît pas sa propre
main....
TYLTYL
Qui est-ce qui rêve?... Est-ce moi?...
LA LUMIÈRE
C'est peut-être moi.... Qu'en sait-on?... En attendant, ce mur
entoure une maison que tu as vue plus d'une fois depuis ta
naissance....
TYLTYL
Une maison que j'ai vue plus d'une fois?
LA LUMIÈRE
Mais oui, petit endormi!... C'est la maison que nous avons
quittée un soir, il y a tout juste, jour pour jour, une année....
TYLTYL
Il y a tout juste une année?... Mais alors?...
LA LUMIÈRE
N'ouvre pas des yeux comme des grottes de saphir.... C'est elle,
c'est la bonne maison des parents....
TYLTYL, [s'approchant de la porte.]
Mais je crois.... En effet.... Il me semble.... Cette petite
porte.... Je reconnais la chevillette.... Ils sont là?... Nous
sommes près de Maman?... Je veux entrer tout de suite.... Je veux
l'embrasser tout de suite!...
LA LUMIÈRE
Un instant.... Ils dorment profondément; il ne faut pas les
réveiller en sursaut.... Du reste, la porte ne s'ouvrira que
lorsque l'heure sonnera....
TYLTYL
Quelle heure?... Il y a longtemps à attendre?...
LA LUMIÈRE
Hélas, non!... quelques pauvres minutes....
TYLTYL
Tu n'es pas heureuse de rentrer?... Qu'as-tu donc, la Lumière?...
Tu es pâle, on dirait que tu es malade..
LA LUMIÈRE
Ce n'est rien, mon enfant.... Je me sens un peu triste, parce que
je vais vous quitter....
TYLTYL
Nous quitter?...
LA LUMIÈRE
Il le faut.... Je n'ai plus rien à faire ici; l'année est
révolue, la Fée va revenir et te demander l'Oiseau-Bleu....
TYLTYL
Mais c'est que je ne l'ai pas, l'Oiseau-Bleu!... Celui du
Souvenir est devenu tout noir, celui de l'Avenir est devenu tout
rouge, ceux de la Nuit sont morts et je n'ai pas pu prendre celui
de la Forêt.... Est-ce ma faute à moi s'ils changent de couleur,
s'ils meurent ou s'ils s'échappent?... Est-ce que la Fée sera
fâchée, et qu'est-ce qu'elle dira?...
LA LUMIÈRE
Nous avons fait ce que nous avons pu.... Il faut croire qu'il
n'existe pas, l'Oiseau-Bleu; ou qu'il change de couleur lorsqu'on
le met en cage....
TYLTYL
Où est-elle, la cage?...
LE PAIN
Ici, maître.... Elle fut confiée à mes soins diligents durant ce
long et périlleux voyage; aujourd'hui que ma mission prend fin,
je vous la restitue, intacte et bien fermée, telle que je la
reçus.... [Comme un orateur qui prend la parole.] Maintenant, au
nom de tous, qu'il me soit permis d'ajouter quelques mots....
LE FEU
Il n'a pas la parole!...
L'EAU
Silence!...
LE PAIX
Les interruptions malveillantes d'un ennemi méprisable, d'un
rival envieux.... [Élevant la voix.] ne m'empêcheront pas
d'accomplir mon devoir jusqu'au bout.... C'est donc au nom de
tous....
LE FEU
Pas au mien.... J'ai une langue!...
LE PAIX
C'est donc au nom de tous, et avec une émotion contenue mais
sincère et profonde, que je prends congé de deux enfants
prédestinés, dont la haute mission se termine aujourd'hui. En
leur disant adieu avec toute l'affliction et toute la tendresse
qu'une mutuelle estime..
TYLTYL
Comment?... Tu dis adieu?... Tu nous quittes donc aussi?...
LE PAIN
Hélas! il le faut bien.... Je vous quitte, il est vrai; mais la
séparation ne sera qu'apparente, vous ne m'entendrez plus
parler....
LE FEU
Ce ne sera pas malheureux!...
L'EAU
Silence!...
LE PAIN, [très digne.]
Cela ne m'atteint point.... Je disais donc: vous ne m'entendrez
plus, vous ne me verrez plus sous ma forme animée.... Vos yeux
vont se fermer à la vie invisible des choses; mais je serai
toujours là, dans la huche, sur la planche, sur la table, à côté
de la soupe, moi qui suis, j'ose le dire, le plus fidèle
commensal et le plus vieil ami de l'Homme....
LE FEU
Eh bien, et moi?...
LA LUMIÈRE
Voyons, les minutes passent, l'heure est près de sonner qui va
nous faire rentrer dans le silence.... Hâtez-vous d'embrasser les
enfants....
LE FEU, [se précipitant.]
Moi d'abord, d'abord moi!... [Il embrasse violemment les
enfants.] Adieu, Tyltyl et Mytyl!... Adieu, mes chers petits....
Souvenez-vous de moi si jamais vous avez besoin de quelqu'un pour
mettre le Feu quelque part....
MYTYL
Aïe! aïe!... Il me brûle!...
TYLTYL
Aïe! aïe! Il me roussit le nez!.....
LA LUMIÈRE
Voyons, le Feu, modérez un peu vos transports.... Vous n'avez pas
affaire à votre cheminée....
L'EAU
Quel idiot!...
LE PAIN
Est-il mal élevé!...
L'EAU, [s'approchant des enfants.]
Je vous embrasserai sans vous faire de mal, tendrement, mes
enfants....
LE FEU
Prenez garde, ça mouille!...
L'EAU
Je suis aimante et douce; je suis bonne aux humains....
LE FEU
Et les noyés?...
L'EAU
Aimez bien les Fontaines, écoutez les Ruisseaux.... Je serai
toujours là....
LE FEU
Elle a tout inondé!...
L'EAU
Quand vous vous assiérez, le soir, au bord des Sources,--il y en
a plus d'une ici, dans la forêt,--essayez de comprendre ce
qu'elles essaient de dire.... Je ne peux plus.... Les larmes me
suffoquent et m'empêchent de parler....
LE FEU
Il n'y paraît point!...
L'EAU
Souvenez-vous de moi lorsque vous verrez la carafe.... Vous me
trouverez également dans le broc, dans l'arrosoir, dans la
citerne et dans le robinet....
LE SUCRE, [naturellement papelard et doucereux.]
S'il reste une petite place, dans votre souvenir, rappelez-vous
que parfois ma présence vous fut douce.... Je ne puis vous en
dire davantage.... Les larmes sont contraires à mon tempérament,
et me font bien du mal quand elles tombent sur mes pieds....
LE PAIN
Jésuite!...
LE FEU, [glapissant.]
Sucre d'orge! berlingots! caramels!...
TYLTYL
Mais où donc sont passés Tylette et Tylô?... Que font-ils?...
[Au même moment, on entend des cris aigus poussés par la
Chatte.]
MYTYL, [alarmée.]
C'est Tylette qui pleure!... On lui fait du mal!...
[Entre en courant la Chatte, hérissée, dépeignée, les
vêtements déchirés, et tenant son mouchoir sur la joue,
comme si elle avait mal aux dents. Elle pousse des
gémissements courroucés et est serrée de très près par le
Chien qui l'accable de coups de tête, de coups de poing et
de coups de pied.]
LE CHIEN, [battant la Chatte.]
Là!... En as-tu assez?... En veux-tu encore?... Là! là! là!...
LA LUMIÈRE, TYLTYL et MYTYL, [se précipitant pour les séparer.]
Tylô!... Es-tu fou?... Par exemple!... A bas!... Veux-tu
finir!... A-t-on jamais vu!... Attends! attends!...
[On les sépare énergiquement.]
LA LUMIÈRE
Qu'est-ce que c'est?... Que s'est-il passé?...
LA CHATTE, [pleurnichant et s'essuyant les yeux.]
C'est lui, madame la Lumière.... Il m'a dit des injures, il a mis
des clous dans ma soupe, il m'a tiré la queue, il m'a roué de
coups, et je n'avais rien fait, rien du tout, rien du tout!...
LE CHIEN, [l'imitant.]
Rien du tout, rien du tout!... [A mi-voix, lui faisant la nique.]
C'est égal, t'en as eu, t'en as eu, et du bon, et t'en auras
encore!...
MYTYL, [serrant la Chatte dans ses bras.]
Ma pauvre Tylette, dis-moi donc où c'est que t'as mal.... Je vais
pleurer aussi!...
LA LUMIÈRE, [au Chien, sévèrement.]
Votre conduite est d'autant plus indigne que vous choisissez pour
nous donner ce triste spectacle le moment, déjà assez pénible par
lui-même, où nous allons nous séparer de ces pauvres enfants....
LE CHIEN, [subitement dégrisé.]
Nous séparer de ces pauvres enfants?...
LA LUMIÈRE
Oui, l'heure que vous savez va sonner.... Nous allons rentrer
dans le Silence.... Nous ne pourrons plus leur parler....
LE CHIEN, [poussant tout à coup de véritables hurlements de
désespoir et se jetant sur les enfants qu'il accable de caresses
violentes et tumultueuses.]
Non, non!... Je ne veux pas!... Je ne veux pas!... Je parlerai
toujours!... Tu me comprendras maintenant, n'est-ce pas, mon
petit dieu?... Oui, oui, oui!.... Et l'on se dira tout, tout,
tout!... Et je serai Lien sage.... Et j'apprendrai à lire, à
écrire et à jouer aux dominos!... Et je serai toujours très
propre.... Et je ne volerai plus rien dans la cuisine.... Veux-tu
que je fasse quelque chose d'étonnant?... Veux-tu que j'embrasse
la Chatte?...
MYTYL, [à la Chatte.]
Et toi, Tylette?... Tu n'as rien à nous dire.
LA CHATTE, [pincée, énigmatique.]
Je vous aime tous deux, autant que vous le méritez....
LA LUMIÈRE
Maintenant, qu'à mon tour, mes enfants, je vous donne le dernier
baiser....
TYLTYL et MYTYL, [s'accrochant à la robe de la Lumière.]
Non, non, non, la Lumière!... Reste ici, avec nous!... Papa ne
dira rien.... Nous dirons à Maman que tu as été bonne....
LA LUMIÈRE
Hélas! je ne peux pas.... Cette porte nous est fermée et je dois
vous quitter...
TYLTYL
Où iras-tu toute seule?
LA LUMIÈRE
Pas bien loin, mes enfants; là-bas, dans le pays du Silence des
choses..
TYLTYL
Non, non; je ne veux pas.... Nous irons avec toi.... Je dirai à
Maman....
LA LUMIÈRE
Ne pleurez pas, mes chers petits.... Je n'ai pas de voix comme
l'Eau; je n'ai que ma clarté que l'Homme n'entend point.... Mais
je veille sur lui jusqu'à la fin des jours.... Rappelez-vous bien
que c'est moi qui vous parle dans chaque rayon de lune qui
s'épanche, dans chaque étoile qui sourit, dans chaque aurore qui
se lève, dans chaque lampe qui s'allume, dans chaque pensée bonne
et claire de votre âme.... [Huit heures sonnent derrière le mur.]
Écoutez!... L'heure sonne.... Adieu!... La porte s'ouvre!...
Entrez, entrez, entrez!...
[Elle pousse les enfants dans l'ouverture de la petite porte
qui vient de s'entrebâiller et se referme sur eux.--Le Pain
essuie une larme furtive, le Sucre, l'Eau, tout en pleurs,
etc., fuient précipitamment et disparaissent à droite et à
gauche, dans la coulisse. Hurlements du Chien à la
cantonade. La scène reste vide un instant, puis le décor
figurant le mur de la petite porte s'ouvre par le milieu,
pour découvrir le dernier tableau.]
DOUZIÈME TABLEAU
LE RÉVEIL
Le même intérieur qu'au premier tableau, mais tout, les murs,
l'atmosphère, y paraît incomparablement, féeriquement plus frais,
plus riant, plus heureux.--La lumière du jour filtre gaiement par
toutes les fentes des volets clos.
* * * * *
[A droite, au fond de la pièce, en leurs deux petits lits,
Tyltyl et Mytyl sont profondément endormis.--La Chatte, le
Chien et les Objets sont à la place qu'ils occupaient au
premier tableau, avant l'arrivée de la Fée.--Entre la Mère
Tyl.]
LA MÈRE TYL, [d'une voix allègrement grondeuse.]
Debout, voyons, debout! les petits paresseux!... Vous n'avez donc
pas honte?... Huit heures sont sonnées, le soleil est déjà plus
haut que la forêt!... Dieu! qu'ils dorment, qu'ils dorment!...
[Elle se penche et embrasse les enfants.] Ils sont tout
roses.... Tyltyl sent la lavande et Mytyl le muguet.... [Les
embrassant encore.] Que c'est bon les enfants!... Ils ne peuvent
pourtant pas dormir jusqu'à midi.... On ne peut pas en faire des
paresseux.... Et puis, je me suis laissée dire que ce n'est pas
trop bon pour la santé.... [Secouant doucement Tyltyl.] Allons,
allons, Tyltyl....
TYLTYL, [s'éveillant.]
Quoi?... La Lumière?... Où est-elle? Non, non, ne t'en vas
pas....
LA MÈRE TYL
La Lumière?... mais bien sûr qu'elle est là.... Il y a déjà pas
mal de temps.... Il fait aussi clair qu'à midi, bien que les
volets soient fermés.... Attends un peu que je les ouvre....
[Elle pousse les volets, l'aveuglante clarté du grand jour
envahit la pièce.] Là, voilà!... Qu'est-ce que t'as?... T'as
l'air tout aveuglé...
TYLTYL, [se frottant les yeux.]
Maman, maman!... C'est toi!...
LA MÈRE TYL
Mais bien sûr que c'est moi.... Qui veux-tu que ce soit?...
TYLTYL
C'est toi.... Mais oui, c'est toi!...
LA MÈRE TYL
Mais oui, c'est moi.... Je n'ai pas changé de visage cette
nuit.... qu'as-tu donc à me regarder comme un émerveillé?... J'ai
peut-être le nez à l'envers?...
TYLTYL
Oh! que c'est bon de te revoir!... Il y a si longtemps, si
longtemps!... Il faut que je t'embrasse tout de suite.... Encore,
encore, encore!... Et puis, c'est bien mon lit!... Je suis dans
la maison!...
LA MÈRE TYL
Qu'est-ce que t'as?... Tu ne t'éveilles pas?... T'es pas malade,
au moins?... Voyons, montre ta langue.... Allons, lève-toi donc,
et puis habille-toi....
TYLTYL
Tiens! je suis en chemise!...
LA MÈRE TYL
Bien sûr.... Passe ta culotte et ta petite veste.... Elles sont
là, sur la chaise....
TYLTYL
Est-ce que j'ai fait ainsi tout mon voyage?...
LA MÈRE TYL
Quel voyage?...
TYLTYL
Mais oui, l'année dernière....
LA MÈRE TYL
L'année dernière?...
TYLTYL
Mais oui, donc!... A Noël, lorsque je suis parti....
LA MÈRE TYL
Lorsque t'es parti?... T'as pas quitté la chambre.... Je j'ai
couché hier soir, et je te retrouve ce matin.... T'as donc rêvé
tout ça?...
TYLTYL
Mais tu ne comprends pas!... C'était l'année passée, lorsque je
suis parti avec Mytyl, la Fée, la Lumière.... elle est bonne, la
Lumière! le Pain, le Sucre, l'Eau, le Feu. Ils se battaient tout
le temps.... T'es pas fâchée?... T'as pas été trop triste?... Et
Papa, qu'a-t-il dit?... Je ne pouvais pas refuser.... J'ai laissé
un billet pour expliquer....
LA MÈRE TYL
Qu'est-ce que tu chantes là?... Bien sûr que t'es malade, ou bien
tu dors encore.... [Elle lui donne une bourrade amicale.] Voyons,
réveille-toi.... Voyons, ça va-t-il mieux?...
TYLTYL
Mais, Maman, je t'assure.... C'est toi qui dors encore....
LA MÈRE TYL
Comment! je dors encore?... Je suis debout depuis six heures....
J'ai fait tout le ménage et rallumé le feu....
TYLTYL
Mais demande à Mytyl si c'est pas vrai.... Ah! noirs en avons eu
des aventures!...
LA MÈRE TYL
Comment, Mytyl?... Quoi donc?...
TYLTYL
Elle était avec moi.... Nous avons revu bon-papa et
bonne-maman....
LA MÈRE TYL, [de plus en plus ahurie.]
Bon-papa et bonne-maman?...
TYLTYL
Oui, au Pays du Souvenir.... C'était sur notre route.... Ils sont
morts, mais ils se portent bien.... Bonne-maman nous a fait une
belle tarte aux prunes.... Et puis les petits frères, Robert,
Jean, sa toupie, Madeleine et Pierrette, Pauline et puis
Riquette...
MYTYL
Riquette, elle marche à quatre pattes!...
TYLTYL
Et Pauline a toujours son bouton sur le nez....
MYTYL
Nous t'avons vue aussi hier au soir.
LA MÈRE TYL
Hier au soir? Ce n'est pas étonnant puisque je t'ai couchée.
TYLTYL
Non, non, aux jardins des Bonheurs, tu étais bien plus belle,
mais tu te ressemblais....
LA MÈRE TYL
Le jardin des Bonheurs? Je ne connais pas ça....
TYLTYL, [la contemplant, puis l'embrassant.]
Oui, tu étais plus belle, mais je t'aime mieux comme ça...
MYTYL, [l'embrassant également.]
Moi aussi, moi aussi....
LA MÈRE TYL, [attendrie, mais fort inquiète.]
Mon Dieu! qu'est-ce qu'ils ont?... Je vais les perdre aussi,
comme j'ai perdu les autres!... [Subitement affolée, elle
appelle.] Papa Tyl! Papa Tyl!... Venez donc! Les petits sont
malades!...
[Entre le Père Tyl, très calme une hache à la main.]
LE PÈRE TYL
Qu'y a-t-il?...
TYLTYL et MYTYL [accourant joyeusement pour embrasser leur père.]
Tiens, Papa!... C'est Papa!... Bonjour, Papa!... Tu as bien
travaillé cette année?...
LE PÈRE TYL
Eh bien, quoi?... Qu'est-ce que c'est?... Ils n'ont pas l'air
malade; ils ont fort bonne mine....
LA MÈRE TYL, [larmoyante.]
Il ne faut pas s'y fier.... Ce sera comme les autres.... Ils
avaient fort bonne mine aussi, jusqu'à la fin; et puis le bon
Dieu les a pris.... Je ne sais ce qu'ils ont.... Je les avais
couchés bien tranquillement hier au soir; et ce matin, quand ils
s'éveillent, voilà que tout va mal.... Ils ne savent plus ce
qu'ils disent; ils parlent d'un voyage.... Ils ont vu la Lumière,
grand-papa, grand'maman, qui sont morts mais qui se portent
bien....
TYLTYL
Mais bon-papa, il a toujours sa jambe de bois....
MYTYL
Et bonne-maman ses rhumatismes....
LA MÈRE TYL
Tu entends?... Cours chercher le médecin!...
LE PÈRE TYL
Mais non, mais non.... Ils ne sont pas encore morts.... Voyons,
nous allons voir.... [On frappe à la porte île la maison.]
Entrez!
[Entre la Voisine, petite vieille qui ressemble à la Fée du
premier acte, et qui marche en s'appuyant sur un bâton.]
LA VOISINE
Bien le bonjour et bonne fête à tous!
TYLTYL
C'est la Fée Bérylune!
LA VOISINE
Je viens chercher un peu de feu pour mon pot-au-feu de la
fête.... Il fait bien frisquet ce matin.... Bonjour, les enfants,
ça va bien?...
TYLTYL
Madame la Fée Bérylune, je n'ai pas trouvé l'Oiseau-Bleu....
LA VOISINE
Que dit-il?...
LA MÈRE TYL
Ne m'en parlez pas, madame Berlingot.... Ils ne savent plus ce
qu'ils disent.... Ils sont comme ça depuis leur réveil.... Ils
ont dû manger quelque chose qui n'était pas bon....
LA VOISINE
Eh bien, Tyltyl, tu ne reconnais pas la mère Berlingot, ta
voisine Berlingot?...
TYLTYL
Mais si, madame.... Vous êtes la Fée Bérylune.... Vous n'êtes pas
fâchée?...
LA VOISINE
Béry.... quoi?
TYLTYL
Bérylune
LA VOISINE
Berlingot, tu veux dire Berlingot....
TYLTYL
Bérylune, Berlingot, comme vous voudrez, madame.... Mais Mytyl
qui sait bien....
LA MÈRE TYL
Voilà le pis, c'est que Mytyl aussi....
LE PÈRE TYL
Bah, bah!... Cela se passera; je vais leur donner quelques
claques....
LA VOISINE
Laissez donc, ce n'est pas la peine.... Je connais ça; c'est rien
qu'un peu de songeries.... Ils auront dormi dans un rayon de
lune.... Ma petite fille qu'est bien malade est souvent comme
ça....
LA MÈRE TYL
A propos, comment qu'elle va, ta petite fille?
LA VOISINE
Couci-couci.... Elle ne peut se lever.... Le docteur dit que
c'est les nerfs.... Tout de même je sais bien ce qui la
guérirait.... Elle me le demandait encore ce matin, pour son
petit noël; c'est une idée qu'elle a....
LA MÈRE TYL
Oui, je sais, c'est toujours l'oiseau de Tyltyl.... Eh bien,
Tyltyl, ne vas-tu pas le lui donner enfin, à cette pauvre
petite?...
TYLTYL
Quoi, Maman?...
LA MÈRE TYL
Ton oiseau.... Pour ce que tu en fais.... Tu ne le regardes même
plus.... Elle en meurt d'envie depuis si longtemps!...
TYLTYL
Tiens, c'est vrai, mon oiseau.... Où est-il?... Ah! mais voilà la
cage!... Mytyl, vois-tu la cage?... C'est celle que portait le
Pain.... Oui, oui, c'est bien la même; mais il n'y a plus qu'un
oiseau.... Il a donc mangé l'autre?... Tiens, tiens!... Mais il
est bleu!... Mais c'est ma tourterelle!... Mais elle est bien
plus bleue que quand je suis parti!... Mais c'est là
l'Oiseau-Bleu que mous avons cherché!... Nous sommes allés si
loin et il était ici!... Ah! ça, c'est épatant!... Mytyl, vois-tu
l'oiseau?... Que dirait la Lumière?... Je vais décrocher la
Cage.... [Il monte sur une chaise et décroche la cage qu'il
apporte à la Voisine.] La voilà, madame Berlingot.... Il n'est
pas encore tout à fait bleu; ça viendra, vous verrez.... Mais
portez-le bien vite à votre petite fille....
LA VOISINE
Non?... Vrai?... Tu me le donnes, comme ça, tout de suite et pour
rien?... Dieu! qu'elle va être heureuse!... [Embrassant Tyltyl.]
Il faut que je t'embrasse!... Je me sauve!... Je me sauve!...
TYLTYL
Oui, oui; allez vite.... Il y en a qui changent de couleur....
LA VOISINE
Je reviendrai vous dire ce qu'elle aura dit....
[Elle sort.]
TYLTYL, [après avoir longuement regardé autour de soi.]
Papa, Maman; qu'avez-vous fait à la maison?... C'est la même
chose; mais elle est bien plus belle....
LE PÈRE TYL
Comment, elle est plus belle?...
TYLTYL
Mais oui, tout est repeint, tout est remis à neuf, tout reluit,
tout est propre.... Ça n'était pas comme ça, l'année dernière....
LE PÈRE TYL
L'année dernière?...
TYLTYL, [allant à la fenêtre.]
Et la forêt qu'on voit!... Est-elle grande, est-elle belle!... On
croirait qu'elle est neuve!... Qu'on est heureux ici!... [Allant
ouvrir la huche.] Où est le Pain?... Tiens, ils sont bien
tranquilles.... Et puis, voilà Tylô!... Bonjour, Tylô, Tylô!...
Ah! tu t'es bien battu!... Te rappelles-tu dans la forêt?...
MYTYL
Et Tylette?... Elle me reconnaît bien, mais elle ne parle
plus....
TYLTYL
Monsieur le Pain.... [Se tâtant le front.] Tiens, je n'ai plus le
Diamant! Qui est-ce qui m'a pris mon petit chapeau vert?... Tant
pis! je n'en ai plus besoin....--Ah! le Feu!... Il est bon!... Il
pétille en riant pour faire enrager l'Eau.... [Courant à la
fontaine.]--Et l'Eau?... Bonjour, l'Eau!... Que dit-elle?... Elle
parle toujours, mais je ne la comprends plus aussi bien..
MYTYL
Je ne vois pas le Sucre....
TYLTYL
Dieu que je suis heureux, heureux, heureux!...
MYTYL
Moi aussi, moi aussi!...
LA MÈRE TYL
Qu'ont-ils donc à tourniller comme ça?...
LE PÈRE TYL
Laisse donc, t'inquiète pas.... Ils jouent à être heureux....
TYLTYL
Moi, j'aimais surtout la Lumière.... Où est sa lampe?... Est-ce
qu'on peut l'allumer?... [Regardant encore autour de soi.] Dieu!
que c'est beau tout ça et que je suis content!...
[On frappe à la porte de la maison.]
LE PÈRE TYL
Entrez donc!...
[Entre la Voisine, tenant par la main une petite fille d'une
beauté blonde et merveilleuse qui serre dans ses bras la
tourterelle de Tyltyl.]
LA VOISINE
Vous voyez le miracle!...
LA MÈRE TYL
Pas possible!... Elle marche?...
LA VOISINE
Elle marche!... C'est-à-dire qu'elle court, qu'elle danse,
qu'elle vole!... Quand elle a vu l'oiseau, elle a sauté, comme
ça, d'un saut, vers la fenêtre, pour voir à la lumière si c'était
bien la tourterelle de Tyltyl.... Et puis pfff!... dans la rue,
comme un ange.... C'est tout juste si je pouvais la suivre....
TYLTYL, [s'approchant, émerveillé.]
Oh! qu'elle ressemble à la Lumière!...
MYTYL
Elle est bien plus petite....
TYLTYL
Sûr!... Mais elle grandira...
LA VOISINE
Que disent-ils?... Ça ne va pas encore?...
LA MÈRE TYL
Ça va mieux, ça se passe.... Quand ils auront déjeuné, il n'y
paraîtra plus....
LA VOISINE, [poussant la petite fille dans les bras de Tyltyl.]
Allons, va, ma petite, va remercier Tyltyl....
[Tyltyl, soudainement intimidé, recule d'un pas.]
LA MÈRE TYL
Eh bien, Tyltyl, qu'est-ce que t'as?... T'as peur de la petite
fille?... Voyons, embrasse-la.... Voyons, un gros baiser....
Mieux que ça.... Toi si effronté d'habitude!... Encore un!...
Mais qu'est-ce donc que t'as?... On dirait que tu vas pleurer....
[Tyltyl, après avoir gauchement embrassé la petite fille,
reste un moment debout devant elle, et les deux enfants se
regardent sans rien dire; puis, Tyltyl caressant la tète de
l'oiseau.]
TYLTYL
Est-ce qu'il est assez bleu?...
LA PETITE FILLE
Mais oui, je suis contente....
TYLTYL
J'en ai vu de plus bleus.... Mais les tout à fait bleus, tu sais,
on a beau faire, on ne peut pas les attraper.
LA PETITE FILLE
Ça ne fait rien, il est bien joli....
TYLTYL
Est-ce qu'il a mangé?...
LA PETITE FILLE
Pas encore.... Qu'est-ce qu'il mange?...
TYLTYL
De tout, du blé, du pain, du maïs, des cigales....
LA PETITE FILLE
Comment qu'il mange, dis?...
TYLTYL
Par le bec, tu vas voir, je vais te montrer....
[Il va pour prendre l'oiseau des mains de la petite fille;
celle-ci résiste instinctivement, et, profitant de
l'hésitation de leur geste, la tourterelle s'échappe et s'en
vole.]
LA PETITE FILLE, [poussant un cri de désespoir.]
Maman!... Il est parti!...
[Elle éclate en sanglots.]
TYLTYL
Ce n'est rien.... Ne pleure pas.... Je le rattraperai....
[S'avançant sur le devant de la scène et s'adressant au public.]
Si quelqu'un le retrouve, voudrait-il nous le rendre?... Nous en
avons besoin pour être heureux plus tard....
RIDEAU