Avant d'arriver aux ruines de l'antique Sélinonte, les plus

importantes de la Sicile, avec celles de Ségeste, d'Agrigente, de

Syracuse et de Taormine, je vais visiter en société de M. l'abbé

Viviano, antiquaire instruit et obligeant, la, carrière d'où ont été

tirées les colonnes des temples de Sélinonte. On y trouve de nombreux

tronçons de colonnes; ils ont plus de 3 mètres de diamètre. Les uns

tiennent encore à la roche, dont ils ne sont séparés que dans leur

hauteur, d'autres sont isolés et renversés sur le côté; d'autres,

qu'on avait commencé à rouler vers Sélinonte, située à plus de 8

kilomètres, gisent à quelque distance de la carrière.

Sélinonte, dévastée deux fois par les années de Carthage, ne s'est

point relevée. Sur une colline, qu'occupait jadis l'Acropole, on voit

des restes de murailles, de portes, d'amphithéâtres, d'escaliers

descendant à la mer qui a encombré le port d'un sable mouvant, de

tombeaux et de temples, portant encore la trace d'antiques peintures.

Sur un plateau, séparé de l'Acropole par le fleuve Belici, il y avait

trois temples disposés sur des lignes parallèles à peu de distance

l'un de l'autre; ils sont aujourd'hui écroulés, mais quelques colonnes

restées debout, des métopes retrouvées sur le sol, attestent leur

ancienne magnificence. Le plus grand, long de 111 mètres, large de 49,

avec 17 colonnes de côté et 8-6 de face, est un des plus vastes de

l'antiquité grecque; il mérite bien le nom de _Pilieri dei Giganti_

que les paysans donnent aux temples de Sélinonte. La plage est désolée

par la mal'aria; une tour, connue sous le nom de _Torre de' Pulci_, et

de misérables cabanes, sont les seuls réduits qu'osent occuper

quelques paysans pâles et amaigris.

Mes compagnons me quittèrent au pont du Belici, et je continuai mon

chemin dans la direction de Sciacca, tantôt dans les montagnes, tantôt

sur le bord de la mer, quelquefois à travers des cantons couverts de

vignes, de chênes verts, de sumacs, d'amandiers, d'oliviers, de

pistachiers et de caroubiers.

Sciacca s'élève sur une éminence abondante en sources thermales

sulfureuses qui domine le port, à la place qu'occupaient les _Thermæ

Selinontinæ_, la patrie d'Agathocle. On y fabrique des vases d'une

terre légère et poreuse qui rafraîchissent les liquides, comme les

alcarazas espagnols.

Je franchis en une journée la distance de 42 milles qui sépare Sciacca

de Girgenti, en m'arrêtant seulement pour le repas dans le pauvre

village de Montallegro. On chemine tour à tour sur le sable ou sur les

galets de la plage, et dans des pays déserts, ou des montagnes

gypseuses et arides. Mais la mer, que l'on a souvent sous les yeux,

est toujours belle, le ciel toujours splendide; de temps en temps on

rencontre des rizières à demi inondées, de vastes et verdoyants

pâturages, des ruisseaux bordés de lauriers-roses, ou, comme disent

les Italiens, des _fiumi_, le _Calata-Belotta_, le _Platani_, et un

lac qui porte le nom de _Gurgo di Marco_.

Au coucher du soleil, nous parvînmes au môle de Girgenti, et, une

heure après, nous entrâmes dans la ville même.

Girgenti (Agrigente).

L'emplacement qu'occupe Girgenti n'est pas tout à fait celui où se

trouvait jadis Agrigente. La ville antique, fondée 582 ans avant

Jésus-Christ, et dont le nom grec _Acragas_ est celui de l'un des deux

cours d'eau qui baignent son territoire, était bâtie sur un point

moins élevé et plus rapproché de la mer. La cité moderne, où l'on

compte 18 000 habitants, est sale, mal bâtie et mal pavée; une rue qui

la traverse irrégulièrement dans toute sa longueur est seule abordable

en voiture; les autres rues ne sont que des chemins étroits et boueux.

Les femmes que l'on rencontre dans les rues (et il faut dire que

l'aristocratie ne sort pas ou ne sort guère qu'en voiture), sont mal

vêtues: aucune ne m'a paru jolie. Elles laissent leurs cheveux en

liberté, après les avoir coupés assez près de la tête, et cette

crinière touffue et inculte n'a rien de charmant. Leur peau brune et

cuivrée se flétrit avant l'âge. Elles portent des mantes comme dans le

reste de la Sicile; le plus souvent ces mantes sont courtes et de

couleur blanche.

La population de Girgenti se compose en grande partie de propriétaires

de terres, de fermiers et de journaliers. Les Agrigentins mènent une

vie retirée, priant beaucoup, dépensant peu et n'apprenant rien. Leur

ignorance est proverbiale.

Girgenti possède 46 églises, 15 monastères et 17 confréries.

La cathédrale, placée sur un sommet, passe pour avoir été construite

avec les pierres d'un temple de Minerve. J'y remarquai deux toiles

attribuées au Guide, un tombeau antique sans inscription ni

sculptures, un éléphant en marbre blanc, haut de soixante-cinq

centimètres, et un très-beau sarcophage servant aujourd'hui de

baptistère, et sur lequel est représenté le drame de la mort

d'Hippolyte.

Les restes de l'antique Agrigente sont épars dans la campagne. Je dus,

pour les visiter, me faire accompagner par un guide pris dans la

ville. Nous descendîmes par un joli chemin bordé d'oliviers et

d'amandiers; nous traversâmes des champs fertiles, et après une

demi-heure de marche, nous étions au milieu des tombeaux et des

temples.

Le temple de Junon Lucine repose sur une roche élevée; des 34 colonnes

cannelées d'ordre dorique qui l'entouraient, quelques-unes seulement

subsistent, plus ou moins complètes. Dans le rocher sont creusées des

chambres sépulcrales dont les habitants se servent pour serrer leurs

récoltes.

À quatre cents pas environ, s'élève le temple dit de la Concorde, un

des mieux conservés que possède la Sicile Au moyen âge, on en avait

fait une chapelle chrétienne et on l'avait dédié à saint Grégoire; ce

n'est qu'à la fin du dernier siècle qu'on l'a rendu sans partage au

culte des arts. C'est un monument admirable par l'élégance et la

noblesse de ses proportions (voy. p. 5).

On rencontre, en allant d'un temple à l'autre, des fragments plus ou

moins considérables des murailles d'Agrigente; des tombeaux ont été

creusés dans leur masse calcaire, à différentes hauteurs, et

ordinairement en forme de bouche de four.

Le temple d'Hercule que l'on voit à la suite de celui de la Concorde

n'est plus qu'un amas de ruines; une seule colonne est restée debout.

À quelques pas s'élevait le temple de Jupiter Olympien, qui, suivant

Diodore, était le plus grand de la Sicile. Il ne fut jamais achevé.

Des pans de murailles, des pierres colossales, des fragments de

colonnes dont les cannelures peuvent contenir le corps d'un homme, des

morceaux de figures dont la hauteur devait être d'au moins 12 mètres,

permettent de juger encore aujourd'hui des dimensions de l'édifice.

Je signalerai enfin le temple de Castor et Pollux, dont il reste trois

colonnes, et, en dehors des murailles, au sud, l'édifice carré à deux

étages, qui a reçu le nom de _Tombeau de Théron_.

De Girgenti à Castrogiovanni. -- Caltanizzetta. --

Castrogiovanni. -- Le lac Pergusa et l'enlèvement de Proserpine.

Le 22 septembre, au lever du soleil, je quittai Girgenti, dont les

abords, embellis par la verdure variée des cactus, des grenadiers, des

oliviers, des amandiers, fourmillaient de gens des campagnes qui se

rendaient à la ville, les uns à pied, les autres sur des mulets

portant de volumineux pains de soufre, les autres dans de petites

voitures découvertes et ornées de peintures aux couleurs brillantes.

Au delà du village _delle Grotte_, cette fraîcheur et cette vie

disparaissent; on s'engage dans un pays montueux et aride, dont la

principale industrie est l'exploitation des mines de sel et de soufre.

Après avoir déjeuné dans un _fondaco_ assez malpropre de la petite

ville de Regalmuto, nous traversons sans encombre Canicatti, dont on

m'avait représenté la population comme fort adonnée au brigandage, et

nous arrivons à Serra di Falco, où je reçois un témoignage de ces

vertus hospitalières dont l'antiquité faisait honneur aux Siciliens.

Nous voici à Caltanizzetta. C'est une ville de 17 000 habitants; on

croit qu'elle occupe l'emplacement de l'antique _Niza_. Elle a été en

partie renouvelée à la suite du désastre que les troupes

insurrectionnelles de Palerme lui firent éprouver, en 1820, pour avoir

refusé de prendre part au mouvement tenté en faveur de l'indépendance

de la Sicile. On retrouve dans ses églises les images sanglantes du

Christ et des damnés entourés de flammes que les Siciliens

affectionnent particulièrement. Caltanizzetta possède des eaux

minérales, et ses habitants font un assez grand commerce de sel et de

soufre. Son territoire est abondant en vin, grains, huiles, amandes et

pistaches. Une route carossable de quatorze milles d'étendue part de

Caltanizzetta et va rejoindre celle qui unit Palerme à Messine.

On aperçoit longtemps Castrogiovanni avant de pouvoir y parvenir; il

faut franchir bien des montagnes, traverser de nombreux ruisseaux,

avant de gravir la route en zigzag qui conduit au sommet dans lequel

s'enfonce cette ville, l'antique Enna, le point central, l'ombilic de

la Sicile, comme disaient les anciens. Sa population, qui est de plus

de 13 000 âmes, a un aspect assez misérable. Les cochons et les poules

vaguent à travers les rues. Les mendiants, hommes et femmes, sont à

peine vêtus. Le costume des gens aisés a quelque caractère: les hommes

portent la culotte courte et les chausses attachées avec des courroies

de cuir; les femmes se couvrent, soit de la grande mante noire qui ne

laisse voir que leur visage, soit de la mantille noire ou brune.

La cathédrale, en partie gothique, en partie construite à l'époque de

la Renaissance, est soutenue à l'intérieur par des colonnes d'albâtre

noirâtre très-artistement ornées. On y remarque un candélabre antique

en marbre blanc, venu, dit-on, du temple de Cérès, une inscription

mentionnant le martyr Primus, de très-belles stalles en bois du

seizième siècle, un Christ de Cimabuë, et des tableaux du Fiammingo.

C'est aux environs d'Enna, sur les rives du lac _Pergus_, aujourd'hui

_Pergusa_, que le dieu des enfers enleva la fille de Cérès. Les

paysans montrent une grotte qui, disent-ils, est l'ouverture

infernale, d'où Pluton s'élança sur la terre pour surprendre la jeune

déesse.

De Castrogiovanni à Syracuse. -- Calatagirone. -- Vezzini.

Après avoir fait le tour du lac Pergusa, je repris le chemin qui, par

Piazza et Calatagirone, devait me conduire à Syracuse.

Piazza était appelée dans l'antiquité _Plutea_ ou _Plutia_, à raison

de la richesse de son terroir. Ses habitants passent pour les

descendants des Français qui y séjournèrent lors de la domination

angevine. Ses campagnes, surtout du côté de Calatagirone, méritent

encore aujourd'hui l'épithète d'_opulentissimes_ qu'elles avaient

reçue des anciens. Les monts et les vallons que l'on traverse sont

tapissés d'herbe verdoyante, garnis de vignes, de roseaux, d'arbres du

nord et du midi; la route, bordée par de grands chênes qui forment

au-dessus d'elle une voûte ombreuse, rafraîchie par de petits

ruisseaux qui, de place en place, descendent des sommets, est une des

plus délicieuses que j'aie vues. Au delà du village de _Maccare_, où

j'ai eu grand'peine à trouver à déjeuner dans la salle d'un fondaco

formant à la fois chambre à coucher, salle à manger, cave, etc., j'ai

retrouvé les grottes sépulcrales creusées dans les rochers.

[Illustration: La Marine à Messine (voy. p. 15).--Dessin de Rouargue.]

Calatagirone, située sur une hauteur conique, est peuplée de 22 000

habitants. J'ai vu dans ses églises des tableaux du Sicilien Nebrone,

des fresques et des toiles de Paladino, une belle vierge de Gagini,

etc.

Les vignes, fort abondantes jusqu'à _Ramecchiere_, disparaissent; on

traverse un pays volcanique, au milieu duquel se dresse, sur un rocher

escarpé, la ville de Vizzini, qui n'est accessible que par des

sentiers étroits, péniblement pratiqués auprès des ravins, et où le

voyageur se procure difficilement un gîte. Cependant elle renferme

12 000 habitants, et j'ai remarqué dans ses églises de beaux tableaux,

entre autres quelques-uns du Tintoret et de Paladino.

Au delà, en cheminant vers Sortino, par Bocchieri, l'aspect du pays

devient de plus en plus sombre.

Un petit bois, poussé, je ne sais comment, sur les crêtes et les

rochers, annonce l'approche de Sortino, bourg misérable, élevé

lui-même sur un sommet qui semble inaccessible. J'y parvins cependant,

après avoir guidé de mon mieux ma mule dans un chemin glissant, taillé

en forme d'escalier et contourné de mille manières.

[Illustration: Rocher de Scylla (voy. p. 16).--Dessin de Rouargue.]

Lorsque je fus installé dans une pauvre locanda, il me fallut subir la

curiosité qui m'avait accueilli dans toutes les petites localités de

la Sicile; la porte et la fenêtre de ma chambre ne faisaient qu'une

seule et même chose; je me vis obligé de m'emprisonner pour échapper

aux regards de la foule indiscrète. Mais je n'en fus point encore

quitte, et un petit guichet, pratiqué à plus de six pieds au-dessus du

sol, servit d'observatoire aux enfants, montés les uns sur les autres

pour contempler ma rare personne.

Les rives de l'Anapo, que nous suivîmes en allant à Syracuse, sont

délicieuses de verdure et de fraîcheur.

Syracuse.

Mais voici que la mer se montre dans le lointain, et on aperçoit

assise sur une langue de terre qui s'avance dans les flots, une ville

que le guide appelle Syracuse.--Eh! quoi, se demande-t-on en pénétrant

par plusieurs ponts-levis dans une petite place de guerre isolée du

continent et entourée de fortifications à la moderne, est-ce bien la

Syracuse? Qu'est devenu cette cité puissante qui s'étendait jadis sur

un espace de sept lieues de tour, que Cicéron vante comme la plus

grande des villes grecques et la plus belle de toutes les villes?

Hélas! la majeure partie de la Syracuse antique n'est plus qu'un sol

désert et couvert de débris; le reste, resserré dans l'île d'Otygie,

est un modeste chef-lieu de sous-intendance, où une population de

17 000 habitants semble se complaire dans un état de misère apathique.

La piété ignorante et grossière des modernes Syracusains ne mérite que

le nom d'idolâtrie. Ils ont des madones d'argent qu'ils couvrent de

pierres précieuses et de diamants, et qu'ils mènent en grande pompe et

au milieu d'un bruit étourdissant, visiter d'autres madones. Leurs

passions, quand elles sont éveillées et quand la terreur les met en

jeu, deviennent, comme on l'a vu en 1837, furieuses et sanguinaires.

Les femmes de la classe aisée ont peu de liberté; elles sortent

rarement, et ne paraissent point dans les rues sans cacher, sous les

plis de leurs mantes noires, des visages où l'on retrouve quelques

traces de la beauté grecque. Quant aux femmes du peuple, qu'on voit

occupées à laver le linge dans les eaux de la fontaine Aréthuse, leur

teint hâlé et flétri, leurs corps à demi couverts de vêtements en

guenilles, ne font naître et ne rappellent aucun sentiment poétique.

La cathédrale, située au point culminant de l'île, a pris la place du

temple de Minerve, qu'ornaient jadis des peintures de batailles et des

portraits de rois syracusains, et dont le fronton était surmonté d'un

bouclier doré. Parmi les colonnes antiques que l'on a conservées, onze

sont restées en partie engagées dans les murs latéraux du nouvel

édifice, les autres coupent en deux la troisième nef. La façade est

bien ordonnée; on remarque à l'intérieur quelques tableaux précieux,

et un beau vase antique en marbre blanc qui sert de fonts baptismaux.

Deux colonnes cannelées, engagées dans le mur d'une maison près de la

cathédrale, ont fait partie d'un temple de Diane, où Archimède traça

la ligne des Équinoxes.

Le musée renferme des poteries antiques, des vases et instruments de

bronze, quelques inscriptions, une tête de Jupiter olympien, une

statue d'Esculape et une figure, malheureusement mutilée de Vénus, qui

passe avec raison pour une des bonnes productions du ciseau grec.

Le sol de Syracuse a été beaucoup moins favorisé que celui

d'Agrigente, quant à la conservation des monuments de l'antiquité.

Cependant de précieux et imposants débris s'y offrent encore à la

vénération du voyageur: il faudrait un long espace pour les décrire.

De Syracuse à Catane. -- Lentini. -- Catane.

De Syracuse à Catane, on rencontre les ruines d'Hybla-Mégara, les

monts Hybléens, jadis célèbres par l'excellente qualité de leur miel,

la presqu'île de Magnisi, la ville d'Agosta, celle de Mellili, où l'on

cultivait autrefois avec succès la canne à sucre, et Carlentini,

petite ville d'où l'on voit le lac de Lentini, le plus étendu de toute

l'île.

La ville de Lentini (_Leontium_), située sur des escarpements, passe

pour la plus ancienne de la Sicile. Sa population est d'environ 7 000

habitants. Les grottes sépulcrales y sont très-communes. On récolte à

Lentini du blé, de la soude, du réglisse, et l'on y fait d'excellent

vin.

Après le passage du _fiume della Giarretta_, l'ancien Simèthe, dont le

lit, à l'embouchure, abonde en ambre jaune, on se trouve dans une

plaine immense que la mer borde d'un côté, et que dominent de l'autre

les cônes des monti Rossi et de l'Etna.

C'est entre le volcan et les flots que s'élève Catane.

Le voisinage de l'Etna a été plusieurs fois funeste à cette ville. Le

tremblement de terre de 1693 a fait périr 18 000 individus; ceux de

1783 et de 1828 ont ruiné les habitations et les édifices publics.

Aussi Catane est-elle d'une régularité parfaite. Elle est coupée en

quatre parties égales par des rues disposées en croix et pavées de

grandes dalles de lave; ses places sont spacieuses, ses maisons bien

bâties, et, dans les principales voies, sur des plans uniformes.

La population est de 56 000 âmes. Le port est peu étendu; une petite

rivière, l'Amenano, venant de l'Etna, et passant sous la ville par des

conduits de lave, s'y jette dans la mer. On fabrique à Catane des

étoffes de soie estimées, de petits objets en ambre jaune, et de

jolies figurines en argile cuite et peinte; les habitants font un

assez grand commerce de laine, de cuir, de blé, de soufre, de vin, qui

est excellent, et de neige de l'Etna, dont ils approvisionnent Naples

et même l'Italie.

À Catane, comme dans la plupart des villes de la Sicile, la vie est

généralement retirée; on se visite peu, et l'on ne se réunit guère.

Les grandes distractions sont la promenade du soir, la _passegiata_,

qui se fait sur le quai deux fois la semaine, vers neuf heures, et

dure quelquefois jusqu'à minuit; les prises d'habits, pour lesquelles

on prodigue le luxe et les collations, et les processions, surtout

celle de sainte Agathe, patronne de la ville, qui sont encore plus

bruyantes qu'à Palerme.

Les femmes portent de grands voiles blancs et brodés, rouges ou

ponceau, et parfois relevés par un galon d'or. La mante des paysannes

des environs, en laine ou en drap bleu, est assez courte, et leur sert

de coussin, étant pliée, pour porter les fardeaux sur la tête. Les

marins, contrairement à ce qu'on voit d'ordinaire, ont des ceintures

et des bonnets bleu azur.

La cathédrale de Catane, dédiée à sainte Agathe, est surmontée de

trois coupoles. Sur la place, dont elle borne un des côtés, on

remarque une fontaine de marbre, que couronne un antique éléphant de

lave portant sur son dos un obélisque en granit rouge d'Égypte.

Le musée du prince de Biscari renferme de nombreux objets d'antiquité,

des statues, des poids, des lampes, des mosaïques, des vases

gréco-siciliens, des armures du moyen âge, des costumes siciliens de

différentes époques, etc.

Ascension de l'Etna.

Quand je partis pour monter l'Etna, le temps, quoique l'on fût au 5

octobre, était encore très-chaud. La belle rue _Stesicorea ou Etnea_

conduit de suite à la _regione piemontana_ dont les pentes modérées

forment la première des trois régions de la montagne; c'est un

véritable jardin. Après avoir traversé plusieurs villages, je parvins

à Nicolosi, bourg de près de 3 000 âmes de population, élevé sur le

versant de l'Etna, à près de quatre lieues de Catane, et qui touche le

pied des _monti Rossi_, cônes formés par l'éruption de 1669. J'y

installai pour la nuit Luigi, le muletier et les mulets. Puis, muni de

vêtements chauds, vers huit heures du soir je me mis en route,

accompagné du guide Salvatore.

Nous suivîmes d'abord un chemin pratiqué sur le courant d'un fleuve de

laves scoriacées, et nous arrivâmes bientôt à la seconde région,

_regione selvosa_, ou région des bois. Sauf aux endroits que des

coulées modernes ont recouverts, le sol, formé d'une terre poudreuse

et grisâtre, est peuplé de chênes, de hêtres, de figuiers noirs, de

pruniers sauvages, et dans les parties les plus élevées, de sapins, de

pins et de bouleaux; des touffes de mousses, des fougères, des mauves,

des orchys, des fraxinelles, croissent dans cette poussière féconde.

Nous prîmes un peu de repos dans une cabane où s'arrêtent les gens de

Catane qui vont chercher la glace.

Le froid commençait à me pénétrer; Salvatore fit un peu de feu, je me

couvris d'un second manteau, et nous repartîmes pour finir la

traversée de la région des bois.

Tout à coup la végétation cessa, et je me trouvai au milieu d'un

désert silencieux et sombre, où l'on n'entendait que le pas mesuré de

nos mulets, où l'on ne distinguait, à la lueur de la lune, que les

flancs pelés et les rudes arêtes de la montagne. Il fallut gravir

alors un dôme de scories, appelé la _Montagnuola_, du sommet duquel

partent deux bras ouverts du côté de la mer, et circonscrivant une

vallée de six à sept kilomètres de diamètre qu'on nomme _val del

Bove_. Cette gibbosité se termine par le _piano del Lago_, surface

presque plane, où se trouvent la _torre del Filosofo_ (à 2885 mètres

au-dessus du niveau de la mer) et la _Casa inglese_. La tour du

Philosophe, construction grecque ou romaine, se compose de quelques

assises de laves et de briques.

C'est à la Maison anglaise, construite en 1811 par les officiers

anglais, que nous fîmes notre seconde halte et que nous laissâmes nos

montures, le reste de l'ascension ne pouvant se faire qu'à pied. Un

peu de repos et de nourriture ayant rendu du ressort à mes membres et

de la chaleur à mon sang, nous gagnâmes, sur une coulée de laves

raboteuses et mobiles, le pied du cône supérieur du volcan, annexe

éphémère que chaque éruption modifie, élève ou renverse tour à tour.

De ce point restaient environ cent mètres à gravir, sur une pente

très-rapide; je n'insisterai pas sur les difficultés, les fatigues,

les dangers même de ce trajet, dont je vins à bout à grand'peine;

enfin je pus m'asseoir harassé, les jambes déchirées, mais fier comme

un vainqueur, sur un point du cercle solide qui termine l'Etna. Le

soleil se levait. J'avais à côté de moi la fumée sortant du cratère,

derrière une effroyable profondeur et les flancs noirs de la montagne,

en avant l'horreur du chemin que je venais de parcourir et les

immensités de la mer et du ciel.

Le panorama de tous côtés n'a de bornes que la portée de la vue; on

estime à plus de 2 000 milles la circonférence de l'horizon que

l'oeil peut embrasser. La mer et ses îles occupent la plus grande

partie de la scène; la Sicile, au centre, présente aux regards sa

surface triangulaire. On distingue le lac de Lentini, le cours du

Simèthe, les montagnes de Madonia, Catane, Messine, Trapani et Palerme

à demi cachée dans le brouillard. L'Etna lui-même paraît comme un

monde; ses pentes verdoyantes, les villages dont il est semé à la

base, ses crêtes arides, ses anfractuosités profondes, sa fumée, tout

est visible; les tons les plus variés, les contrastes les plus

bizarres, excitent à la fois l'intérêt et l'admiration.

J'approchai le plus possible des bords intérieurs du cône renversé au

fond duquel est la bouche du volcan. Mais les vapeurs étaient trop

épaisses pour qu'on aperçût rien.

La descente de l'Etna n'est qu'un jeu, en comparaison de la montée.

Vers midi, j'étais dans l'auberge de Nicolosi, où je retrouvai Luigi

et le muletier. Le soir nous couchâmes au village des Giarre.

Taormine. -- Messine. -- Retour à Naples.

Le Tour du Monde; Sicile Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860 · 第 2 / 3 段