--Je n'aime pas ces chevaux, dit-il, ils sont trop vifs, ils courent
trop fort. Monsieur vient de les acheter; il fera bien de les revendre.
--Non, pas revendre; chevaux bons, pieds bons; trop bon, tout bon.
--Alors Monsieur prendra un cocher plus habile que moi, car je ne me
charge pas de mener ces bêtes, qui s'emportent pour un rien.
--Moi mener; pas s'emporter avec Coz; moi tenir eux.
On arriva au petit castel de Gargilier. Innocent et Simplicie se
précipitèrent dans les bras de leur père, qui les attendait au bas du
perron. «Pardon, papa, pardon! disaient-ils tous deux. Que vous êtes bon
de nous avoir pardonnés, de nous avoir laissés revenir!»
Pendant qu'ils couraient embrasser leur maman que son entorse retenait
dans sa chambre, M. Gargilier embrassait Prudence, la questionnait
sur les derniers événements dont il ignorait les détails, et faisait
connaissance avec Coz, que Prudence lui présenta avec, un tel éloge,
qu'il comprit tout de suite combien Coz avait dû rendre de services
pour être tellement vanté par la sage Prudence. Il le questionna sur sa
position, ses moyens d'existence.
--Moi avoir rien, dit Coz; moi, pauvre Polonais, seul pas heureux. Si
moi rester ici, moi si content, moi faire tout pour Monsieur, Madame, M.
Nocent, Mam'selle et bonne Mme Prude. Moi aimer les trois, et moi pas
vouloir quitter.
MONSIEUR GARGILIER.--Mais, mon pauvre garçon, je n'ai pas d'ouvrage à
vous donner ici; je ne peux pas faire de vous un domestique, un ouvrier.
COZ.--Pourquoi? Moi tout savoir: moi domestique chez Monsieur le comte,
moi cocher, moi bêcher, faucher, tout faire chez vous.
MONSIEUR GARGILIER.--Je veux bien croire à vos talents, mon garçon: mais
vous êtes sans doute habitué à gagner beaucoup d'argent, et je n'ai pas
de quoi payer les gens comme font les grands seigneurs.
COZ.--Moi! beaucoup d'argent! Moi demander rien; seulement logement,
nourriture; moi avoir du gouvernement quarante-cinq francs par mois;
c'est assez, c'est trop.
MONSIEUR GARGILIER.--Nous verrons cela, mon ami; Je verrai comment vous
travaillez.
M. Gargilier alla rejoindre ses enfants; il les trouva à genoux près du
canapé de leur mère, lui baisant les mains, et témoignant leur bonheur
avec une tendresse, dont elle n'avait pas l'habitude et qui la
remplissait de joie.
Quelques jours se passèrent dans les mêmes sentiments de bonheur; la
campagne apparaissait aux enfants sous un aspect nouveau et charmant Ils
ne comprenaient pas comment ils avaient pu désirer de quitter la vie
tranquille, heureuse, utile de la campagne, pour l'agitation, les
ennuis, l'isolement de Paris. Ils faisaient de Paris, de la pension, de
la tante Bonbeck, une peinture si affreuse, que M. et Mme Gargilier en
riaient malgré eux. Prudence ne cessait de faire l'éloge des Polonais,
surtout de Coz, et déclarait que sans lui ils eussent tous péri dix
fois. Coz travaillait comme un nègre, se mettait à tout, était partout,
faisait l'ouvrage de trois hommes; jamais M. Gargilier n'avait eu un si
excellent serviteur; il ne tarda pas à le prendre définitivement à son
service en qualité de surveillant, cocher, ouvrier, domestique, etc. Coz
était plus heureux que tous les rois de la terre: il ne manquait à son
bonheur que Boginski dont il n'avait pas de nouvelles. Un jour, le
facteur apporta à M. Gargilier une lettre qu'il lut tout haut à sa femme
et à ses enfants, moitié riant, moitié fâché:
«Mon frère,
«Vos enfants sont des nigauds, surtout Simplette, qui n'a pas voulu
rester avec moi. Votre Prude est une sotte que vous devriez renvoyer
et qui gâte vos enfants. Ils ont emmené un de mes Polonais; c'est un
ingrat, je ne le regrette pas. Voilà mon imbécile de Boginski qui s'est
avisé d'être malade; il est guéri, mais il ne peut pas faire de musique;
le médecin lui ordonne d'aller passer une quinzaine de jours à la
campagne; comme je ne sais où le faire aller, je l'envoie demain chez
vous, j'ai gardé votre sotte fille et sa sotte bonne pendant un mois.
vous pouvez bien me garder mon Polonais pendant quinze jours. Ne manquez
pas de me le renvoyer dès qu'il pourra jouer du violon. Adieu, mon
frère. Dites à Simplette qu'elle est plus bête qu'une oie. Vous avez
bien mal élevé vos enfants; si je les avais eus, ils eussent été élevés
autrement. «Votre soeur,
«Ambroisine BONBECK.»
SIMPLICIE,--Tiens? ma tante qui envoie Boginski! je vais le dire à
Prudence.
INNOCENT.--Prudence, Boginski arrive ce soir! ma tante l'envoie.
PRUDENCE.--Que je suis contente! Quel plaisir son arrivée va faire à
notre bon Coz!... Coz, Coz!... le voilà qui passe passe tout juste. Coz!
votre ami Boginski arrive ce soir; Mme Bonbeck nous l'envoie!
--Bonheur! s'écria Coz, merci, Madame Prude, vous bien bonne de dire à
Coz; vous toujours bonne. Moi vous aider à tout préparer pour ami.
Coz et Prudence préparèrent une chambre pour Boginski et Coz par ordre
de M. Gargilier, partit avec une carriole peur ramener son ami de la
ville.
Quand Boginski arriva, ni Prudence ni les enfants ne le reconnurent,
tant il était changé, maigri et pâli. Il avait été fort malade; Mme
Bonbeck avait été très bonne pour lui, mais elle était si agitée, si
remuante, elle parlait tant, elle grondait tellement tout le monde que
le médecin déclara que le malade mourrait si on ne lui donnait, du repos
en l'envoyant à la campagne; c'était lui-même qui avait demandé aller
chez M. Gargilier.
Au bout d'un mois, il fallut répondre à Mme Bonbeck, qui menaçait de
venir elle-même chercher son Polonais. M. Gargilier fit venir Boginski
et lui fit voir la lettre de sa soeur.
--Que dois-je lui répondre, mon ami? Désirez-vous nous quitter et
retourner chez ma soeur?
BOGINSKI.--Monsieur, moi désire ne jamais vous quitter; moi suis très
heureux ici. Chez Mme Bonbeck, c'est terrible; moi, j'ai été malade de
tristesse et fatigue; si j'y retourne, serai encore malade; la vie est
si terrible chez elle; toujours musique ou colère!
MONSIEUR GARGILIER.--Comme cela, mon ami, vous seriez bien aise de
rester chez moi, près de mes enfants?
BOGINSKI.--Pas aise, mais heureux, heureux! Oh! Monsieur, si vous
garder moi, pauvre Polonais, jamais je n'oublierai; serai toujours
reconnaissant. J'apprendrai français bien; je parle déjà mieux; dans un
an ce sera bien tout à fait.
MONSIEUR GARGILIER.--Alors, mon cher, c'est une affaire décidée. Vous
me convenez beaucoup; vous êtes un brave garçon, dévoué, reconnaissant,
sage et religieux. Je n'ai pas besoin d'un savant près de mon fils; vous
en savez autant qu'il lui en faut, et je vous charge d'Innocent, que
vous ne quitterez plus.
La vie des habitants de Gargilier s'écoula heureuse et paisible;
Innocent devint un charmant garçon, instruit et bien élevé, grâce aux
soins de Boginski. Simplicie grandit, embellit et fut une agréable et
aimable personne.