Prudence acheva de tout ranger dans la malle, que les Polonais
chargèrent sur leurs épaules, et tous descendirent l'escalier noir et
tortueux, qui les mena jusque dans la rue. La malle fut posée à terre;
Cozrgbrlewski courut chercher un fiacre, qu'il ne tarda pas à amener
à la porte; on plaça la malle sur l'impériale; Prudence, Innocent,
Simplicie et les Polonais s'entassèrent dans le fiacre.
«15, rue Godot!» cria Boginski; et le fiacre partit. A dix heures
sonnantes, il s'arrêta à l'adresse indiquée. Tous descendirent; on prit
la malle.
--Mme Bonbeck? dit Boginski au portier après avoir payé le fiacre avec
l'argent de Prudence.
--Au cinquième, au bout du corridor, première porte à gauche, répondit
le portier sans regarder les entrants.
Tous montèrent; au troisième étage, ils commencèrent à ralentir le pas,
à souffler à s'arrêter.
--Comme ma tante demeure haut! dit Simplicie.
--L'escalier est joli et clair! dit Innocent.
--Diable de Paris! marmotta Prudence. Tout y est incommode et pas du
tout comme chez nous. Cette idée de bâtir des maisons qui n'en finissent
pas; étage sur étage! Ça n'a pas de bon sens!
--Ouf! dirent les Polonais en déposant lourdement leur charge à la porte
de Mme Bonbeck;
Boginski, qui, était au fait des usages de Paris, tira le cordon de la
sonnette; une femme assez sale et d'apparence maussade vint ouvrir,
--Qui demandez-vous? dit-elle d'un ton bref. C'est vous qui êtes venu
hier soir pour parler à Madame?
--Oui, Madame, et nous demander Bonbeck, dit Cozrgbrlewski
--Qu'est c'est que ça, Bonbeck? répondit la bonne en fronçant le
sourcil.
--Mme Bonbeck, tante de M. Innocent que voici et de Mlle Simplicie que
voilà, s'empressa de répondre Prudence en faisant force révérences.
--Entrez, reprit la bonne en s'adoucissant... Et ces messieurs,
entrent-ils aussi? Qu'est-ce qu'ils veulent?
--Nous amis de Madame et des enfants; nous les défendre les aider
beaucoup.
--Ce sont nos protecteurs, nos sauveurs, reprit Prudence avec vivacité.
--Entrez tous, continua la bonne, en jetant toutefois sur les Polonais
un regard de méfiance.
--Sac à papier! sabre de bois! vas-tu me laisser aller, toi, l'amour des
chiens! cria une voix presque masculine.
Au même instant, la porte du salon s'ouvrit, et Mme Bonbeck fit son
entrée tenant par les oreilles un superbe épagneul qui sautait sur elle
et gênait sa marche.
C'était une femme de soixante-dix ans, sèche, vigoureuse, décidée,
taille moyenne, cheveux gris, tête nue, petits yeux gris malicieux, nez
recourbé, bouche maligne; l'ensemble bizarre et conservant des restes de
beauté.
--A bas! l'amour des chiens! Va embrasser tes nouveaux compagnons!
Bonjour, Simplette; bonjour pauvre Innocent; bonjour, dame Prude. On
vous a annoncés hier soir; je vous attendais; je n'ai pas été vous
prendre à la gare, comme le demandait mon frère, parce que j'avais de
la musique... chez moi, mais j'ai bien pensé que vous vous tireriez
d'affaire sans moi. Ah! ah! ah! quelles mines vous avez!... Allons donc,
n'allongez pas vos visages! Sont-ils rouges, sont-ils drôles! Et vous
autres, grands nigauds! Des Polonais, pas vrai? Je vous reconnais, mes
gaillards. Allons entrez tous chez la vieille tante. Pas de cérémonies,
et pas d'air guindé! J'aime qu'on rie chez moi! Celui qui ne rit pas
n'a pas une bonne conscience! Par ici, l'amour des chiens, par ici;
fais-leur voir comme tu es bon ami avec l'amour des chats... Tenez,
voyez-moi ça! Voyez cet amour de chat! un peu pelé parce qu'il est vieux
comme sa maîtresse, et qu'il bataille par-ci par-là avec l'amour des
chiens. A bas! à bas! l'amour des chats! Voyons, pas de batailles! A
bas, l'amour des chiens! Sac à papier! A bas! Je dis!
L'amour des chiens, l'amour des chats n'écoutaient pas les paroles
conciliantes de leur maîtresse, ils se battaient comme des enragés;
l'amour des chiens arrachait à belles dents les poils déjà endommagés
de son ami; l'amour des chats griffait à pleines griffes le nez, les
oreilles, les yeux de son camarade. Mme Bonbeck criait, se jetait entre
eux, tapait l'un, tapait l'autre, sans pouvoir les séparer.
--Satanées bêtes! s'écria-t-elle. Ah! vous en voulez? On y va, on y va!
Et, saisissant un fouet, elle distribua des avertissements si frappants,
que chien et chat se séparèrent et se réfugièrent dans leurs coins,
hurlant et miaulant.
Mme Bonbeck remit son fouet en place, s'approcha en riant des enfants
consternés, de Prudence pétrifiée et des Polonais ébahis:
--Voilà ma manière, dit-elle. Je fais tout rondement. Allons entrez
au salon. Prude, ma fille, va-t'en dans ta chambre; range tout,
Croquemitaine, t'aidera. C'est ma bonne que j'appelle Croquemitaine,
parce qu'elle à toujours l'air de vouloir avaler tout le monde. Allons,
ajouta-t-elle en poussant à deux mains les enfants et les Polonais, je
veux qu'on rie, moi.
--Ah! ah! ah! ont-ils l'air effarés! Je ne vous mangerai pas allez!
COZRGBRLEWSKI.--Moi pas me laisser avaler, pas passer. Gorge étroite,
moi large!
MADAME BONBECK.--Bien dit, mon garçon! Comment vous appelez-vous?
COZRGBRLEWSKI.--Cozrgbrlewski. Mâme Bonbeck.
MADAME BONBECK.--Eh? Coz... quoi?
COZRGBRLEWSKI.--Cozrgbrlewski. Mâme Bonbeck.
MADAME BONBECK.--Diable de nom! Ces Polonais, ça a des noms qu'une
langue française ne peut pas prononcer.
BOGINSKI.--Langue française douée, jolie, bonne, comme dames français.
MADAME BONBECK.--Tiens, tiens, vous êtes le flatteur de la bande! C'est
bien mon ami; c'est l'ancienne politesse française. Et comment vous
appelez-vous?
BOGINSKI--Boginski, Madame Bonbeck.
MADAME BONBECK.--A la bonne heure! Boginski! c'est un nom chrétien,
au moins. Cozi.. ki! je ne vous appellerai pas souvent, vous. Et toi,
Simplette, et toi, Innocent, allez-vous rester à tournoyer comme des
toupies d'Allemagne? Que veux-tu faire, toi?
SIMPLICIE, timidement.--Ce que vous voudrez, ma tante.
MADAME BONBECK, _l'imitant_.--Ce que vous voudrez, ma tante... Sotte,
va! Tâche d'avoir une volonté, sans quoi je t'en donnerai avec le fouet
de l'amour des chiens et l'amour des chats.
Simplicie frémit et regarda sa tante avec terreur.
MADAME BONBECK.--Et toi. Innocent, n'as-tu pas une volonté?
INNOCENT.--Si, ma tante. Je veux entrer en pension.
MADAME BONBECK.--Pour quoi faire, imbécile? Pour crever d'ennui?
INNOCENT.--Je veux porter un uniforme comme Léonce qui est entré au
collège Stanislas.
MADAME BONBECK.--Si c'est pour porter un uniforme, je te ferai recevoir
dans les enfants de troupe, grand nigaud; tu aurais bien par-ci par-là
quelques coups de fouet et tes camarades à tes trousses, mais tu
courrais les champs et tu ne pâlirais pas sur ces diables de grec et de
latin auxquels ils ne comprennent rien, quoi qu'ils en disent.
INNOCENT.--Papa veut bien que j'entre en pension, ma tante; et il ma dit
que j'entrerais dans la pension des Jeunes savants.
MADAME BONBECK.--Ânes savants, tu veux dire, nigaud?
Innocent n'osa pas répliquer; Mme Bonbeck lui donna en riant une
tape sur les reins, et s'assit dans un fauteuil. Elle interrogea les
Polonais, qui lui racontèrent les aventures du voyage de Prudence et des
enfants; elle rit à se pâmer; sa gaieté gagna, les Polonais et même les
enfants.
--Je vois que vous êtes de bons enfants, dit-elle aux Polonais. Où
demeurez-vous? que faites-vous?
BOGINSKI.--Nous n'avons pas de demeure et pas rien à faire.
MADAME BONBECK.--De quoi vivez-vous?
BOGINSKI.--Gouvernement donne un franc cinquante par jour.
MADAME BONBECK.--Mais c'est une horreur! Comment peut-on vous faire
vivre avec si peu de chose? Écoutez-moi, mes amis; moi qui n'ai pas
comme le gouvernement dix ou quinze mille Polonais à nourrir, Je vous
offre une chambrette chez moi. Je ne suis pas riche, mais j'ai bon
coeur, moi. Vous m'aiderez à faire marcher mon ménage et vous aiderez
Croquemitaine. Est-ce entendu? cela vous convient-il?
BOGINSKI.--Mâme Bonbeck très bonne; mon camarade et moi très contents,
très reconnaissants. Nous faire tout pour Marne Bonbeck et Marne
Croquemitaine.
MADAME BONBECK.--Cest bien; suivez-moi tous, je vais vous établir chacun
chez vous.
Mme Bonbeck sortit suivie des enfants, des Polonais, de l'amour des
chiens et de l'amour des chats; ils marchèrent vers la cuisine en
traversant la salle à manger, la chambre de Mme Bonbeck, la chambre
destinée à Innocent, à Simplicie et à Prudence, ensuite un bout du
corridor, puis la cuisine, où Croquemitaine fit connaissance avec
Prudence.
MADAME BONBECK.--Tiens, Croquemitaine, je t'amène de bons garçons qui
vont t'aider et qui nous feront rire.
CROQUEMITAINE.--Madame veut loger ces messieurs?
--Et où Madame veut-elle les mettre?
MADAME BONBECK.--C'est ton affaire, mets-les où tu voudras, couche-les
comme tu pourras, et fais-les marcher rondement. Ils ont de drôles de
noms, va; celui-ci s'appelle Boginski, et l'autre, Polonais pur sang,
Cozrrrbrrrgrr... je ne sais quoi. Nous l'appellerons Coz pour abréger.
Là! vous, voilà installés, les Polonais. Venez, vous autres, et toi
aussi, Prude, tu vas défaire la malle des enfants.
Elle les mena dans leur chambre, donna une tape à l'un, tira l'oreille
de l'autre, et les quitta en riant pour étudier sur son violon un
morceau de Mozart qu'elle devait écorcher le soir avec trois ou quatre
vieux amis qui grattaient comme elle du violon, de la contrebasse, ou
qui soufflaient dans des flûtes.
--Innocent, dit Simplicie, quand ils furent seuls avec Prudence, ma
tante est singulière; elle me fait peur.
INNOCENT.--Pas à moi; il ne s'agit que de lui répondre et de la faire
rire. C'est une bonne femme.
SIMPLICIE.--Bonne! tu as donc oublié comme elle a battu son chien et son
chat?
INNOCENT.--Je crois bien; ils se battent quand elle veut nous faire voir
comme ils sont bons amis!
SIMPLICIE.--Et puis, comme elle crie, comme elle rit fort, comme elle
jure! Mon Dieu! que je vais être malheureuse! Pourquoi ne suis-je pas
restée avec maman et papa?
INNOCENT.--Laisse donc! tu t'habitueras. Je te dis qu'elle est très
bonne femme.
PRUDENCE.--Je ne sais pas où mettre nos affaires; il n'y a ni commode,
ni armoire dans la chambre.
INNOCENT.--Tiens, voilà un grand placard avec six tablettes; mets tout
cela dedans.
PRUDENCE.--C'est aisé à dire, mets tout cela dedans! où voulez-vous que
j'accroche les robes de Mademoiselle et vos habits d'uniforme?
INNOCENT.--Laisse-les dans la malle; d'abord, pour les miens, j'espère
bien les emporter bientôt à la pension.
PRUDENCE.--Et les robes de Mademoiselle, elles seront chiffonnées dans
la malle.
INNOCENT.--Bah! il n'y a pas grand malheur? Ça ira tout de même.
SIMPLICIE.--Tu es bon, toi! Je ne veux pas que mes robes soient
chiffonnées; je veux qu'on les accroche.
PRUDENCE.--Où Mademoiselle veut-elle que je les mette? Il n'y a ni
armoires ni portemanteaux.
SIMPLICIE.--Je veux qu'on sorte mes robes.
INNOCENT.--Non, on ne les sortira pas.
SIMPLICIE.--Je te dis que si; je les sortirai moi-même.
Simplicie voulut tirer ses robes hors de la malle; Innocent se
jeta dessus et la repoussa. La lutte continua quelque temps assez
silencieuse, mais petit à petit s'anima; des paroles on en vint aux
tapes, et les enfants se querellaient avec acharnement, malgré les
remontrances de la bonne, quand la tante Bonbeck entra pour connaître la
cause des cris et du bruit qui troublaient sa musique.
«Diables d'enfants! allez-vous finir! A-t-on jamais vu des enragés
pareils! Faut-il que je prenne mon fouet pour vous séparer comme l'amour
des chiens et l'amour des chats?»
La menace fit son effet. Innocent lâcha Simplicie, qu'il tenait par ses
jupes d'une main, pendant qu'H tapait de l'autre, et Simplicie abaissa
ses pieds qui battaient le tambour sur les jambes et les reins
d'Innocent. La tante les fit approcher, les gratifia chacun d'une paire
de claques, et retourna à son violon.
Prudence resta ébahie de voir ainsi traiter ses jeunes maîtres; Innocent
et Simplicie, se frottaient les joues en pleurnichant tout bas.
--Tu vois comme elle est méchante, dit Simplicie à voix basse.
INNOCENT.--Elle tape joliment fort; sa main est sèche et dure comme du
fer.
SIMPLICIE.--J'écrirai à maman que je ne veux pas rester chez elle.
INNOCENT.--Où iras-tu? Moi, c'est différent; J'irai à la pension des
Jeunes savants. Prudence, prends la lettre que papa a écrite au maître
de pension; nous irons la porter aujourd'hui.
PRUDENCE.--La voici dans mon portefeuille, monsieur Innocent. Mais
comment trouverons-nous la rue et la maison?
INNOCENT.--Nous dirons à un des Polonais de nous y mener.
PRUDENCE.--C'est une bonne idée, ça. Je vais vite ranger vos effets, et
nous appellerons les Polonais.
Prudence, aidée d'Innocent et de Simplicie, parvint à tout mettre en
ordre; elle mit le linge entre les matelas; elle enveloppa dans une
serviette celui d'Innocent, dans une autre tes habits et chaussures du
collège; elle arrangea de son mieux ses robes et celles de Simplicie
dans les deux compartiments de la malle; ensuite elle donna aux enfants
de l'eau, du savon, des peignes et des brosses. Ils firent leur toilette
et s'apprêtaient à sortir, quand Croquemitaine vint les prévenir qu'il
était midi et, que leur tante les attendait pour déjeuner. Ils n'osèrent
pas résister à la sommation, et, laissant Prudence déjeuner de son côté
avec Croquemitaine, ils allèrent au salon.
--Arrivez donc, sapristi! J'aime qu'on soit exact, moi; mettons-nous à
table, j'ai une faim d'enragée. Mets-toi là, Simplette, à ma droite; et
toi, par ici, nigaud, en face de moi. Où sont les Polonais? Fais-les
venir, Croquemitaine. Je n'aime pas attendre, tu sais.
Deux minutes après, les Polonais, lavés, peignés, nettoyés, entraient,
saluaient, remerciaient.
--Aurez-vous bientôt fini vos révérences? Je n'aime pas tout ça. A
table, et mangeons.
Croquemitaine apporta une omelette. Mme Bonbeck la partagea en cinq
parts, réservant un bout pour Prudence et Croquemitaine.
--Tiens, Croquemitaine, emporte ça et mange là-bas avec Prude, qui doit
avoir l'estomac creux. J'ai une faim terrible, moi!
Tous mangèrent leur omelette sans souffler mot. Quand ils eurent fini,
la tante Bonbeck versa à boire.
--Peu de vin, beaucoup d'eau, dit-elle en riant; c'est mon régime et
celui de ma bourse, qui est maigre et souvent vide, Ça ne vous va pas,
eh! les Polonais? Vous aimeriez beaucoup: de vin et peu d'eau! Pas vrai?
COZRGBRLEWSKI.--Je ne dis pas non, Mâme Bonbeck; mais faut prendre quoi
on donne.
MADAME BONBECK.--Et dire merci encore, Monsieur Coz. Avec vos trente
sous par jour. Vous auriez chez vous de l'eau de Seine et du pain de
munition.
COZRGBRLEWSKI.--Je dis pas non, Mâme Bonbeck; faut prendre quoi on a.
MADAME BONBECK.--Dites donc, mon cher, ne répétez pas à chaque phrase:
Mâme Bonbeck. Avez-vous peur que je n'oublie mon nom, par hasard?
COZRGBRLEWSKI.--Oh! cela non, Mâme Bon...
MADAME BONBECK.--Encore? Sac à papier! vous m'ennuyez, savez-vous?
Laissez parler Boginski; je l'aime mieux que vous avec votre nez rouge
et vos grosses moustaches rousses. Voyons, Boginski, mon garçon,
racontez-nous quelque chose.
BOGINSKI.--Volontiers, moi savoir beaucoup; moi raconter comment un jour
j'étais beaucoup fatigué, avec camarades aussi; j'avais resté à cheval
quinze jours; j'avais pas ôté bottes; les Russes toujours près; chevaux
pas ôté brides et selles; pieds à moi grattaient beaucoup; cheval buvait
eau fraîche; moi ôté bottes et voir pieds en sang, des bêtes mille et
dix mille courir partout sur pieds et jambes et manger moi; moi laver,
layer; bêtes mourir et, noyer; moi content; puis laver bottes pleines
des bêtes; moi plus content encore. Voilà Russes arrivent. Nous sauter
à cheval, moi nu-pieds, galoper, tuer Russes, fendre têtes, percer
poitrines; Russes peur et sauver; moi rire, moi tout à fait content;
camarades aussi; après, pas content; moi plus de bottes, tombées là-bas.
Mais moi pas bête; descendre par terre; tirer bottes à Russe mort, laver
beaucoup, puis mettre; et c'est très bien; bottes bonnes; pas trous
comme miennes; bonnes, très bonnes; et moi toujours content et galoper à
camarades pour Ostrolenka.
MADAME BONBECK.--Qu'est-ce que c'est que ça, Olenka?
BOGINSKI.--C'est bataille terrible; longtemps, 1831; moi quinze ans, tué
vingt-cinq Russes, puis échappé bien loin et venir en bonne France et
avoir trente sous par jour. C'est bon ça. Pas mourir de faim toujours,
c'est beaucoup. Pas mourir de froid, beaucoup aussi; et trouver bonne
Mme Bonbeck, c'est excellent, ça!
--Pauvre garçon! dit Mme Bonbeck touchée de cette dernière phrase. Coz,
allez nous chercher le plat de viande.
Coz se précipita, disparut et revint presque immédiatement apportant un
grand plat de boeuf aux oignons.
Mme Bonbeck donna chacun une part suffisante.
--Portez à Croquemitaine, mon ami Coz, dit-elle, et revenez vite manger
votre part.
Coz revint plus vite encore, et mangea avec empressement la grosse part
que lui avait servie Mme Bonbeck.
--Sapristi! quel appétit! s'écria-t-elle. Vous êtes tous deux de
vrais Polonais. C'est égal, je vous utiliserai. Que savez-vous faire,
Boginski?
Moi faire écritures comme maître; moi donner leçons musique.
--Musique! dit Mme Bonbeck en sautant sur sa chaise. Vous aimez la
musique? vous jouez de quelque instrument?
--Moi aimer beaucoup musique; moi jouer piano et flûte; moi savoir
accorder et raccommoder pianos, flûtes, violons.
--Mon ami! mon bon ami! s'écria Mme Bonbeck en se jetant au cou de
Boginski surpris et enchanté. Vous aimez la musique! c'est admirable!
Nous ferons de la musique ensemble.
--Tout le jour, si plait à Madame, répondit Boginski; moi jamais fatigué
pour musique.
MADAME BONBECK.--Mon cher ami! Quel bonheur! Comme je vous remercie de
vouloir bien loger chez moi! Mais riez donc, vous autres! Ris donc,
Simplette; ris, nigaud; ris diable de Coz... Que sais-tu toi, mon pauvre
Coz?
COZRGBRLEWSKI.--Moi sais relier livres, graver musique.
MADAME BONBECK.--Graver musique! Mais c'est une bénédiction! Vous
allez me graver des sonates écrites à la main, vieilles mais superbes,
admirables. Nous les vendrons, nous gagnerons de l'argent; car je ne
suis pas riche, moi mes chers, mes bons amis, et je ne pourrais pas vous
garder longtemps si vous ne gagniez pas quelque argent.
INNOCENT.--Ma tante, je voudrais bien sortir après dîner.
MADAME BONBECK.--Pour aller où, nigaud?
INNOCENT.--Pour porter à la pension la lettre de papa.
--MADAME BONBECK.--Tu es bien pressé, mon garçon; mais je ne te retiens
pas. Va où tu voudras, restes-y si tu veux; emmène Simplette avec toi;
je garde mes Polonais, moi.
INNOCENT.--Mais, ma tante, nous ne savons pas le chemin; nous voudrions
un Polonais pour nous mener.
MADAME BONBECK.--Sac à papier! diables de nigauds, qui ne connaissent
pas Paris! Coz, allez avec eux, et revenez vite. Je garde mon ami
Boginski.
Pendant ce dialogue, Croquemitaine avait apporté de la salade et du
fromage; on finissait le repas et Mme Bonbeck se leva de table, emmenant
avec elle Boginski. Peu d'instants après, on les entendit racler du
violon et souffler de la flûte. Les enfants allèrent chercher Prudence,
et descendirent, accompagnés de Cozrgbrlewski et enchantés de prendre
l'air.