ARRIVÉE ET DÉSAPPOINTEMENT

Simplicie et Innocent achevèrent leur voyage silencieusement comme ils

l'avaient commencé. Ils furent enchantés d'arriver enfin à Paris, objet

de leurs voeux. Ils s'attendaient à voir leur tante avec ses gens et une

voiture, les attendant à la gare. Personne ne vint les réclamer. Les

enfants, étaient désappointés; Prudence était effrayée. Qu'allaient-ils

devenir, au milieu de ce monde agité, de ce bruit? Heureusement, les

Polonais étaient encore à ses côtés et l'aidèrent, comme à Redon, à

sortir d'embarras. Quand elle eut sa malle, quand les Polonais lui

eurent fait avancer un fiacre et l'y eurent fait entrer en lui demandant

où il fallait aller, la pauvre Prudence resta terrifiée; elle avait

oublié l'adresse dela, tante des enfants et elle ne retrouvait pas sur

elle la lettre que M. Gargilier lui avait remise pour sa soeur.

La terreur de Prudence gagna les enfants; ils se mirent à pleurer. Le

cocher s'impatientait; les Polonais ne bougeaient pas; un nouvel espoir

se glissait dans leur coeur. Prudence serait obligée de coucher dans un

hôtel, ils lui offriraient de la garder jusqu'à ce qu'elle eût retrouvé

la tante perdue, et ils vivraient jusque-là sans rien dépenser.

--Que faire? où aller? s'écria Prudence éperdue.

--Malheureux voyage! s'écria Simplicie.

--Où coucherons-nous? s'écria Innocent.

--Ça pas difficile, dit un des Polonais. Moi connaître hôtel excellent

pour coucher et manger.

--Excellents Polonais! sauvez-nous. Menez-nous dans quelque maison où

mes jeunes maîtres soient en sûreté, et ne nous quittez pas, ne nous

abandonnez pas.

--Rue de la Clef, 25! s'écrièrent les Polonais en sautant dans le

fiacre.

--C'est diablement loin, murmura le cocher en refermant la portière avec

humeur.

Le fiacre se mit en route; Prudence tranquillisée par la présence de

ses sauveurs, se mit à regarder avec une admiration croissante les

boutiques, les lanternes, le mouvement incessant des voitures et des

piétons.

Le coeur des Polonais nageait dans la joie; leur petite bourse restait

intacte; ils avaient vécu toute la journée aux dépens des Gargilier, et

ils étaient certains de pouvoir continuer leur protection intéressée

pendant deux ou trois jours encore.

Innocent et Simplicie pleuraient leurs espérances trompées; ils étaient

humiliés, désolés et déjà découragés. Les exclamations de Prudence les

tirèrent pourtant de leur abattement, et ils admirèrent à leur tour, en

longeant les quais, cette longue file de lumières reflétée dans l'eau et

ces boutiques si bien éclairées.

Enfin, ils arrivèrent rue de la Clef, 25. La maison était de pauvre

apparence; les Polonais descendirent et demandèrent les logements

nécessaires. Il fallut payer d'avance, Prudence leur remit dix francs,

prix des cinq lits nécessaires pour la nuit. On descendit la malle de

dessus l'impériale; on la monta le long de l'escalier sale, sombre

et infect qui, menait aux logements arrêtés, et on entra dans un

appartement composé de deux pièces; la première était sans croisées et

contenait deux lits pour les Polonais. La seconde avait une fenêtre et

trois lits pour Prudence et les enfants. On leur apporta leur malle, une

chandelle pour eux et une autre pour la première pièce.

--Madame a-t-elle besoin de quelque chose? demanda la fille.

--Rien, rien, répondit tristement Prudence.

La fille se retira en fermant la porte; les Polonais avaient allumé

chacun leur pipe; ils fumaient et chantaient à mi-voix: _Bozé cos

Polski_ en action de grâces de la bonne chance que le bon Dieu leur

avait envoyée.

--Nous heureux! nous heureux! disait à mi-voix Cozrgbrlewski.

--Pourvu cela dure, répondit de même Boginski. Si elle ne peut avoir

l'adressé qu'en écrivant à père!

COZRGBRLEWSKI.--Non! non, pas comme ça! Est facile à arranger. Nous

aiderons à défaire paquets et chercher lettre; et si je trouve!

BOGINSKI.--Que feras-tu?

COZRGBRLEWSKI.--Tu verras! Ferons chose ensemble.

--Messieurs les Polonais, êtes-vous couchés? dit la voix lamentable de

Prudence.

--Mon, non, Madame; toujours à votre service, répondirent-ils d'un

commun accord en s'élançant dans la chambre.

--Je ne trouve pas la clef de ma malle; nos effets de nuit sont dedans;

nous ne pouvons rien avoir.

--Mille tonnerres! Comment faire, Boginski?

--Donne-moi quelque chose; as-tu un crochet?

Cozrgbrlewski tira de sa poche un crochet; il le fit entrer lui-même

dans la serrure de la malle, tourna, retourna, et, à force de tourner

et de fouiller, il parvint à ouvrir la malle. La première chose qu'il

aperçut fut la lettre de M, Gargilier à Mme Bonbeck, rue Godot, No 15.

Il répéta plusieurs fois en lui-même cette précieuse adresse et fit

ensuite une exclamation de surprise comme s'il venait de découvrir la

lettre.

--Quoi! s'écria Prudence, la malle serait-elle vide?

--Bonheur, Madame, bonheur! Voici lettre!

--Imbécile! lui dit Boginski à l'oreille.

--Tu verras; tais-toi, répondit de même Cozrgbrlewski.

--Ma lettre! merci, Messieurs, merci! Que de reconnaissance nous vous

devons! Que de services vous nous avez rendus!

Les Polonais saluèrent d'un air satisfait et se retirèrent dans leur

chambre, laissant, Prudence et les enfants fouiller dans la malle pour y

retrouver leurs affaires de nuit. Quand ils eurent fermé la porte:

BOGINSKI.--Pourquoi toi rendre lettre, imbécile? Nous maintenant devenus

inutiles.

COZRGBRLEWSKI.--Imbécile toi-même! Toi pas voir pourquoi? Moi courir

vite chez Bonbeck; dire à elle que neveu, nièce et bonne dame perdus,

embarrassés. Elle contente; nous ramener à elle neveu, nièce et bonne

dame; tous remercier, contents; inviter toi, moi à venir voir; et nous

dîner, déjeuner, tout. Et puis moi commence à aimer les petits et la

dame; eux tristes; elle très bonne, et confiante en nous.

--Très bien, répondit Boginski; moi rester, toi Vite partir chez

Bonbeck.

Cozrgbrlewski prit sa vieille casquette dix fois raccommodée, descendit

l'escalier, sauta dans la rue et partit en courant.

Pendant qu'il courait, les enfants regardaient tristement leurs lits

sales et vieux. Simplicie pensait à celui qu'elle avait eu chez sa mère

et soupirait. Innocent faisait les mêmes réflexions et répondait par des

soupirs à ceux de sa soeur.

--Et bien, qu'avez-vous. Monsieur et Mam'selle? N'êtes-vous pas

contents? Ne sommes-nous pas à Paris, votre beau Paris? Jolies auberges,

vraiment! Beau plaisir! Voyage bien agréable! Bonne nuit que nous allons

passer!

--Mon Dieu, mon Dieu! s'écria Simplicie, laissant couler ses larmes, si

j'avais deviné tout cela, je n'aurais jamais demandé à venir à Paris.

INNOCENT.--Attends donc! Tu vois que nous sommes perdus! Demain nous

irons chez ma tante; c'est alors que nous serons bien. C'est la faute de

Prudence qui a mis la lettre de papa dans la malle.

PRUDENCE.--Et où fallait-il donc que je la misse Monsieur?

INNOCENT.--Dans ta poche! tu l'aurais trouvée en arrivant.

PRUDENCE.--Cest facile à dire: dans ta poche. Ma poche est si bourrée

qu'on n'y ferait pas entier une épingle. Est-ce aussi ma faute si

ce gueux de chien et sa méchante maîtresse nous ont volé, mangé nos

provisions? Et puis tout le reste, est-ce ma faute aussi?

INNOCENT.--Je ne dis pas cela. Prudence; seulement je dis que...,

que..., enfin que c'est ta faute.

PRUDENCE.--Cest cela| Et moi. Je dis que si vous n'aviez pas pleurniché,

ennuyé, assoté votre papa et votre maman, on ne nous aurait pas envoyés

à Paris, et que nous, serions restés tranquillement chez nous.

SIMPLICIE.--C'est ta faute, Innocent: c'est toi qui m'as dit de pleurer

et de bouder.

INNOCENT.--Eh bien, n'avons-nous pas réussi? Tu verras demain comme

tu seras contente!... Je suis fatigué, j'ai sommeil, ajouta-t-il en

bâillant.

Les enfants, se couchèrent; Prudence se coucha aussi après avoir rangé

sa malle, mais ce ne fut pas pour dormir. A peine la chandelle fut-elle;

éteinte, que des centaines, des milliers de punaises commencèrent leur

repas sur le corps des trois dormeurs. Ils se tournaient, s'agitaient

dans leurs lits; ils écrasaient les punaises par centaines; d'autres

revenaient, et toujours et toujours. Simplicie se grattait, se relevait,

se recouchait, gémissait, pleurait. Innocent grognait, se fâchait,

tapait son lit à coups de poing. Prudence comprimait sa colère,

maudissait Paris, sans oser toutefois maudire la fantaisie absurde

des enfants et l'incroyable faiblesse des parents. Le jour vint: les

punaises se retirèrent bien repues, bien gonflées du sang de

leurs victimes, et les trois infortunés, succombant à la fatigue,

s'endormirent si profondément, qu'ils n'entendirent l'appel des Polonais

qu'au troisième coup de poing qui ébranlait la porte. Il faisait grand

jour; il était neuf heures.

--Quoi? qu'est-ce? que me veut-on? s'écria Prudence à moitié endormie.

BOGINSKI.--Il est neuf heures. Madame. Tante Bonbeck attend à dix. Faut

partir bientôt.

PRUDENCE.--Je ne comprends pas. Comment Mme Bonbeck sait-elle que nous

sommes ici?

BOGINSKI.--Mon ami est allé hier soir; il a lu l'adresse sur la lettre,

a couru pour aider.

PRUDENCE.--Excellents Polonais! vous serez récompensés! Vite, Monsieur,

Mademoiselle, levez-vous... Levez-vous promptement et partons.

COZRGBRLEWSKI.--Pas partir sans manger; pas sain à Paris sortir sans

estomac plein. Voilà café prêt.

PRUDENCE.--Merci, chers sauveurs! Cinq minutes et nous sommes prêts.

La toilette ne fut pas longue; un peu d'eau aux main et au visage, un

coup de brosse aux cheveux emmêlés, et la porte fut ouverte par Prudence

pour donner passage aux Polonais apportant un plateau chargé de tasses,

de café, lait, sucre, pain, beurre.

Vous permettez-nous manger avec vous? dit Boginski.

--Avec plaisir et reconnaissance, chers protecteurs, répondit Prudence

attendrie.

Ils avaient tous faim et tous mangèrent copieusement; mais, entre tous,

les Polonais se distinguèrent par leur appétit vorace; le pain de six

livres, le litre de café, la cruche de lait, la motte de beurre, le

sucrier plein furent engloutis par les Polonais affamés. Lorsqu'il n'y

eut plus rien à manger, ils se levèrent, regardèrent Prudence et les

enfants, et ne purent s'empêcher de sourire en voyant leurs visages

rouges et bouffis.

--C'est puces qui ont mangé visage? demanda Boginski en cherchant à

prendre un air de compassion.

PRUDENCE.--Non, ce sont des punaises; nous n'avons pas dormi jusqu'au

jour. Je ne pensais pas qu'à Paris on fût mangé de punaises.

COZRGBRLEWSKI.--Paris grand! Place pour tous.

--Il faut payer et partir, Madame, dit Boginski d'un air aimable.

PRUDENCE.--A qui faut-il payer?

BOGINSKI.--Moi vous épargner la peine. Donnez argent, et moi aller

payer.

Prudence remercia, salua et remit à son protecteur une pièce de vingt

francs. Boginski revint bientôt, lui apportant douze francs de monnaie.

V

Les deux nigauds · 第 10 / 53 题