DIOGERNE

Je vais quelquefois dans un restaurant à prix fixe de la rue

Rambuteau, à deux heures moins cinq. Je viens à ce moment là,

parce qu'à deux heures le déjeuner finit et le dîner commence.

C'est cinquante centimes le déjeuner.

Pour cinquante centimes on a un plat de viande, du pain, un

dessert. À cet instant de la journée, ce repas--à cheval sur le

matin et sur le soir--est très profitable.

J'ai le droit de rester le temps qu'il me plaît, je lis les

journaux et je réfléchis.

C'est au premier.--On entre par une allée noire, mais la salle

est vaste, bien éclairée, avec des glaces dont le cadre est

entouré de mousseline blanche.

Il y a toujours une odeur de rognons sautés qu'on respire pour

rien.

De la fenêtre, on plonge dans la rue; on aperçoit le _Colosse de

Rhodes_, on voit aller et venir un monde d'ouvriers.

J'éprouve de la joie à reposer mes yeux sur la foule des

plébéiens; il y a chez eux de la simplicité, de l'abandon, des

gestes ronds, des éclats de gaieté franche. Ce n'est pas grimaçant

et tendu comme le milieu où je promène mon existence inutile.

Dès que je puis, je descends vers ces halles bruyantes et dans ce

tourbillon de peuple.

Il faut pour cela que j'aie les cinquante centimes du déjeuner,

plus les deux sous pour le garçon: il faut aussi que je ne sois

pas trop ridicule de mise et n'aie pas l'air trop râpé. On peut

avoir une blouse sale--c'est le travail qui a fait les taches--

mais un habit noir fripé vous fait remarquer dans ces quartiers

simples. On croit qu'il a été sali par des vices.

J'achevais mon dessert, le nez dans le journal.

Le patron entre avec un homme que je reconnais.

Il chantait le _Vin à quatre sous_, du temps de l'_Hôtel

Lisbonne_, quand nous allions à Montrouge--sous le grand hangar

--où l'on buvait assis sur les bancs de bois, dans de gros

verres.

Ils sont camarades, le maître du restaurant et lui, et ils

viennent _siffler_--loin de la chaleur des fourneaux--une

bouteille de bordeaux frais.

Ils trinquent, retrinquent, causent et discutent à propos de

chansons.

À un moment, ils ont besoin d'une consultation.

Le patron dit:

«Adressons-nous à monsieur.»

C'est de moi qu'il parle, et vers moi qu'il se tourne.

«Vous prendrez bien un verre de vin avec nous? et vous nous direz

qui a tort de nous deux.»

C'est offert de bon coeur, et j'accepte.

«Voici la chose: Je dis à Rogier qui est là, qu'il ne doit pas

dire Diogène mais Dio_gerne_--pas _Gène_: _Gerne!_ J'en appelle

à vous, fait le cuisinier en enfonçant sa toque blanche sur sa

tête; vous avez de l'éducation. Prononcez.» Diable!

Si je me prononce contre lui, me laissera-t-il encore venir à deux

heures moins cinq pour déjeuner: quand l'avis affiché sur le mur

dit qu'à partir de deux heures tous les repas sont de seize sous?

J'hésite.

Le cuisinier répète en tapant sur la table:

«Je prétends que le refrain est comme ceci:»

Il chante:

C'est la lanterne

De Diogerne.

L'autre me regarde. Je me prononce:

«Oui, l'on dit DiogeRne!»

Que ceux qui ne connaissent pas le _repas à cheval_ me jettent la

première pierre! mais que ceux qui le connaissent me pardonnent!

.....................

Je n'ai pu persister dans la voie d'hypocrisie où je m'étais

engagé! Dès que le patron a été sorti, m'approchant de Rogier et

lui demandant pardon du regard et de la voix, tête baissée:

«Monsieur, je viens de mentir. On dit Diogène!

--Sans _r?_

--Sans _r_.»

J'ai laissé retomber mes bras et me tient devant mon juge avec des

airs de statue cassée.

«Mais pourquoi alors?...»

Je lui ouvre mon coeur et mon estomac. Je lui explique le _repas à

cheval_.

Il sourit--demande une autre bouteille.

«Vous boirez bien encore un coup?

--Non, merci!

--C'est peur de ne pouvoir payer la vôtre?

--Mon Dieu, oui!...»

Rogier reste un instant silencieux.

«Que faites-vous pour vivre? Savez-vous _rimer?»_

Je lui conte mon histoire de Mussy, ma série contre les

notaires...

«Mais la romance! Savez-vous faire la romance?

--Je n'ai jamais essayé.

--Vous ne savez pas faire parler un nuage, un cheval, une houri?

--Je ne puis pas dire...

--Feriez-vous mieux du léger?--dans le genre du _petit lapin de

ma femme? _Qu'aimeriez-vous mieux, chanter le pot de fleurs--ou

le pot de nuit?

--Le pot de fleurs!--sans mépriser le pot de nuit, ai-je ajouté

bien vite, ne sachant pas son goût et restant prudemment _à

cheval_ sur les deux.»

Mais j'ai échoué dans les deux genres!

«Vous n'avez pas d'esprit,» m'a dit Rogier, un matin.

Par bonté, il m'a donné quelques recueils de calembours à faire.

«Vous n'avez pas besoin de les inventer vous-même, vous n'en

viendriez jamais à bout, mon pauvre garçon; cherchez dans les

livres, ça ne fait rien!»

Je vais à la bibliothèque copier les vieux _anas_.

J'ai été surpris dans cet exercice, ce qui est un véritable

malheur, et je mettrai des années à m'en relever.

Chaque fois que je fais une plaisanterie, on dit: «Tu l'as lu à la

bibliothèque ce matin».

On croit que je vais y chercher ce que je dirai le soir pour

paraître espiègle et folâtre. Ce manège dure peut-être depuis

longtemps, dit-on.

«Et nous qui riions de confiance!»

D'autre part, des personnes graves qui me portaient de l'intérêt

m'ont retiré leur confiance et croient que je suis un affreux

polisson qui vais dénicher dans les coins les livres légers pour

en faire ma nourriture journalière et en repaître mon imagination

de saltimbanque et de corrompu.

Et c'est payé cinq francs--pas un radis de plus!--_cent

calembours pour un sou--demandez!_

Je ferais mieux de crier ça dans une baraque, en habit de pitre.

Je gagnerais davantage.

28

À marier

Je reçois régulièrement mes quarante francs par mois.--

Régulièrement? Hélas! non. Il y a parfois un jour, deux jours de

retard, et alors j'ai le frisson, parce que ma logeuse attend. Mon

estomac attend aussi--c'est dur. J'ai passé souvent vingt-quatre

heures, le ventre creux, ayant à peine la force de parler quand

j'avais une leçon à donner. Ce n'est la faute de personne! Mon

père ne m'a jamais fait faux bond; mais j'ai eu beau lui écrire

qu'une lenteur de quelques heures m'exposait à une humiliation

pénible dans mon garni où ma quinzaine tombait à jour fixe, et me

condamnait à des spasmes de faim. Il ne l'a pas cru. Les parents

ne se figurent pas cela, loin de Paris. Au café, ils demandent le

_Charivari, _lisent les légendes de Gavarni, qui parlent de

carottes tirées par les étudiants. J'ai failli en tirer une, une

fois--l'arracher d'un champ, à Montrouge, pour la croquer crue

et sale, en deux coups de dent, tant mes boyaux grognaient! Je

venais de rater un ami qui avait crédit dans une gargote de la

banlieue.

Quelqu'un passa juste au moment où je me penchais: je partis comme

un voleur. J'aurais peut-être bien été accusé de vol, si j'avais

été surpris un instant plus tôt.

Ah! tant pis, je prendrai la vache enragée par les cornes!

C'est ma vie en garni qui me fait le plus souffrir. Je suis là

souvent avec des voyous et des escrocs.

L'autre matin, des agents en bourgeois sont entrés au nom de la

loi dans mon taudis, et m'ont cerné sur mon grabat comme coupable

de je ne sais quel crime.

Ils s'étaient trompés de porte. C'était mon voisin qui avait volé

ou violé. Il était chez lui; il chantait.

On a reconnu sa voix, ce qui a fait reconnaître mon innocence!

Mais que le scélérat les eût entendus monter, qu'il eût descendu

l'escalier à la dérobée, j'avais beau me débattre, on m'emmenait!

J'ai écrit à mon père, je lui ai conté l'aventure, et je lui ai

demandé l'aumône:

«Avance-moi le prix d'un petit mobilier, de quoi meubler comme une

cellule, un coin où je vivrai à l'abri de ces hasards. J'ai trouvé

une chambre pour quatre-vingt francs, rue Contrescarpe. On veut le

terme d'avance; je te le demande aussi. Mais, je t'en prie, fais

ce sacrifice qui m'épargnera bien des douleurs et des dangers!»

J'ajoutais dans ma lettre--timidement--que, dans cette vie où

l'on habite des masures vieilles et misérables, on perd à chaque

instant le peu qu'on a, dans les expropriations, les descentes,

les rafles... que j'avais déjà égaré des_ oeuvres_...

C'était vrai! En ai-je laissé dans les garnis, jetées aux ordures,

cachées derrière une malle, gardées par le logeur, des pages qui

avaient peut-être leur amère éloquence!

Mon père ne m'a pas répondu.

Oh! j'ai senti malgré moi remonter contre lui le flot de mes

colères d'enfant!

.....................

«Mais ne savez-vous pas, m'a dit un de ses anciens collègues de

Nantes--que j'ai heurté tout d'un coup au coin d'une rue: brave

homme qui était notre ami, à qui j'ai avoué ma vie, tant le soir

était triste, tant la pluie était noire, tant ma chambre de ce

temps-là était froide!--Ne savez-vous pas que votre père n'est

plus à Nantes?»

Il m'a conté une douloureuse histoire.

Mon père a retrouvé sur son chemin une Mme Brignolin, une veuve de

censeur, qui l'a aimé ou a fait semblant de l'aimer. Il est devenu

son amant, s'est compromis, affiché: ma mère, folle de jalousie et

de chagrin, perdant la tête, a fait une scène à la maîtresse

devant le collège; il y a eu un scandale affreux, un rapport

terrible au ministère. On s'est contenté d'un déplacement, mais

mon père est dans une ville du Nord maintenant.

Et je n'ai rien su de cela! Ni lui ni ma mère ne m'en ont rien

dit!

«C'est que, voyez-vous, a répondu le vieillard, le lendemain a été

arrosé de larmes! Votre père est parti seul... Votre mère est

retournée chez elle, dans votre pays, où je l'ai vue, il n'y a pas

trois semaines, bien changée, mon ami!... Elle vit là comme une

veuve, entre le portrait de son mari et le vôtre... J'ai assisté à

la scène de séparation... C'était à qui se demanderait pardon.

«--C'est moi qui suis coupable! criait-elle en se mettant à

genoux.

«--Non, c'est moi que ma vie de professeur a rendu fou et

mauvais...

«--Nous pouvons être heureux encore, répondait votre mère. N'est-ce

pas?» répétait-elle, se tournant vers moi, et me consultant de

ses yeux rougis.

«Et je dois vous dire que j'ai baissé la tête et ai répondu non!

J'ai répondu non: parce que votre père est fou de celle à propos

de laquelle le scandale a éclaté. Il la reprendra: il l'a déjà

reprise... Honnête homme qui a l'air de commettre un crime... Mais

il avait une nature d'irrégulier, et le hasard l'a mis dans un

métier de forçat, en lui donnant pour compagne votre mère trop

paysanne pour une âme haute et meurtrie. Je connais cela, moi qui

ai souffert, qui ai aimé... sans qu'on le sache... Eh bien, oui,

parce que j'avais passé par là, parce que j'étais au courant de

toute l'histoire, j'ai conseillé la séparation! Votre mère

n'aurait pas fait de scandale, tout en agonisant de douleur, mais

l'Université a ses mouchards, et tôt ou tard c'était, non plus la

disgrâce, mais la destitution. C'est votre mère qui a fait la

première le sacrifice. «Oui, il vaut mieux que nous nous

séparions!» Elle a éclaté en sanglots, et a embrassé votre père

comme j'ai vu embrasser des morts avant qu'ils fussent mis dans la

bière.

«Je croyais que vous saviez cette histoire. Sans doute, ils n'ont

pas encore osé vous la dire!»

.....................

Le soir même de notre entretien--c'était le 31--le père de

Collinet est venu me voir et m'a apporté mes quarante francs.

«Vous viendrez les chercher à la maison, désormais, tous les

premiers du mois.» Il n'a rien ajouté, et je n'ai rien demandé.

Mais j'ai écrit à ma mère.

Ma plume a longtemps hésité; j'ai raturé bien des lignes, j'ai

même effacé un mot sous des larmes que je n'ai pu retenir. Je ne

savais comment ménager son coeur.

Elle m'a répondu.

«Oui, mon fils, ton père et moi, nous sommes séparés, séparés

comme si la mort avait passé par là. Je te demanderai même comme

une grâce de ne plus prononcer son nom dans tes lettres; fais-moi

cette charité au nom de ma douleur.»

Par le vieux professeur, qui est revenu me voir, j'ai su qu'elle

avait appris que la madame Brignolin nouvelle avait repris place

dans le lit du père, et qu'auprès de certaines gens elle passait

même pour l'épouse. C'est la fin, l'éternel veuvage; je la

connais. Le nom de mon père est rayé de nos lèvres, tout en

restant écrit comme avec la pointe d'un couteau dans le coeur de

la pauvre femme.

Lui écrirai-je, à lui? Que lui dire? Un jour peut-être je saurai

trouver le mot ou le cri qui rapproche le père du fils;

aujourd'hui, il faudrait l'excuser ou l'accuser! Mais, à mes yeux,

ma mère est malheureuse sans qu'il soit criminel. Je resterai muet

entre ces deux victimes.

Le bon vieux professeur, qui est reparti là-bas, m'a promis qu'il

m'avertirait, si dans la maison de l'abandonnée arrivait la

maladie ou un malheur.

Mais ma mère elle-même m'écrit et m'appelle.

«Je t'en prie, arrive puisque tu vas avoir tes vacances de Pâques

et du temps devant toi... et puis, je suis souffrante, et je me

dis souvent que si j'allais, par hasard, mourir avant de t'avoir

embrassé encore une fois, mon agonie serait si triste!... Essaie

de venir, mon enfant, tu me rendras bien heureuse.»

Je tremble un peu en tenant cette feuille écrite là-bas, au

village, par la main honnête de la pauvre femme... Comme ceux de

la brasserie riraient s'ils me voyaient!

Je puis partir comme elle dit. J'ai même par hasard une redingote

toute neuve et un chapeau tout frais.

Voir le pays!...

Toute la soirée, je me suis promené seul sous les arbres du

Luxembourg en y songeant. Je n'ai pas mis les pieds à la

brasserie, de peur d'enfumer mon émotion.

Me voilà en route! La locomotive est déjà à cent cinquante lieues

de Paris!...

La vue des villages qui fuient devant moi ressuscite tout mon

passé d'enfant!

Maisonnettes ceinturées de lierre et coiffées de tuiles rouges;

basses-cours où traînent des troncs d'arbres et des socs de

charrues rouillés; jardinets plantés de soleils à grosse panse

d'or et à nombril noir; seuils branlants, fenêtres éborgnées,

chemins pleins de purin et de crevasses; barrières contre

lesquelles les bébés appuient leurs nez crottés et leurs fronts

bombés, pour regarder le train; cette simplicité, cette

grossièreté, ce silence, me rappellent la campagne où je buvais la

liberté et le vent, étant tout petit.

Dans les femmes courbées pour sarcler les champs, je crois

reconnaître mes tantes les paysannes; et je me lève malgré moi

quand j'aperçois le miroir d'un étang ou d'un lac; je me penche,

comme si je devais retrouver dans cette glace verte le Vingtras

d'autrefois. Je regarde courir l'eau des ruisseaux et je suis le

vol noir des corbeaux dans le bleu du ciel.

Dans ce champ d'espace, avec cette profondeur d'horizon et ce

lointain vague, l'idée de Paris s'évanouit et meurt.

Tout parle à ma mémoire: ce mur bâti de pierres posées au hasard

et qui laissent de grands trous de lumière comme des meurtrières

de barricade abandonnée: cette échelle de vigne qui a fait

pétiller dans ma cervelle, ainsi que la mousse du vin nouveau, les

réminiscences des vendanges--et ce bois sombre qui me rappelle

la forêt de sapins où il faisait si triste et où j'aimais tant à

m'enfoncer pour avoir peur!

Nous sommes à Lyon.

Je n'ai plus regardé ni vu les peupliers, les ruisseaux, le ciel!

J'ai cru seulement apercevoir là-haut, dans les nuages, une boule

de sang; au-dessous, il me semblait que j'entendais claquer une

guenille de deuil.

J'ai ôté d'instinct mon chapeau--pour saluer le _drapeau

noir..._ le drapeau noir, étendard des canuts, bannière de la

Guillotière!

C'est en 1832, au sommet de cette Guillotière en armes, que des

blouses bleues portèrent, pour la première fois, sur des fusils en

croix, le berceau de la guerre sociale!

Heureusement, nous avons passé vite et nous ne nous sommes point

arrêtés... J'aurais perdu la joie du recueillement doux et

profond, pendant les pèlerinages que j'aurais faits aux endroits

où l'on avait crié: _Vivre en travaillant, mourir en combattant!_

À Saint-Étienne nous avons pris le train qui longe la Loire.

J'ai toujours aimé les rivières!

De mes souvenirs de jadis, j'ai gardé par-dessus tout le souvenir

de la Loire bleue! Je regardais là-dedans se briser le soleil;

l'écume qui bouillonnait autour des semblants d'écueil avait des

blancheurs de dentelle qui frissonne au vent. Elle avait été mon

luxe, cette rivière, et j'avais pêché des coquillages dans le

sable fin de ses rives, avec l'émotion d'un chercheur d'or.

Elle roule mon coeur dans son flot clair.

Tout à coup les bords se débrident comme une plaie.

C'est qu'il a fallu déchirer et casser à coups de pioche et à

coups de mine les rochers qui barraient la route de la locomotive.

De chaque côté du fleuve, on dirait que l'on a livré des

batailles. La terre glaise est rouge, les plantes qui n'ont pas

été tuées sont tristes, la végétation semble avoir été fusillée ou

meurtrie par le canon.

Cette poésie sombre sait, elle aussi, me remuer et m'émouvoir. Je

me rappelle que toutes mes promenades d'enfant par les champs et

les bois aboutissaient à des spectacles de cette couleur violente.

Pour être complète et profonde, mon émotion avait besoin de

retrouver ces cicatrices de la nature.

Ma vie a été labourée et mâchée par le malheur comme cet ourlet de

terre griffée et saignante.

Ah! je sens que je suis bien un morceau de toi, un éclat de tes

rochers, pays pauvre qui embaumes les fleurs et la poudre, terre

de vignes et de volcans!

Ces paysans, ces paysannes qui passent, ce sont mes frères en

veste de laine, mes soeurs en tablier rouge... ils sont pétris de

la même argile, ils ont dans le sang le même fer!

Deux mots de patois, qui ont tout d'un coup brisé le silence d'une

petite gare perdue près d'un bois de sapins, ont failli me faire

évanouir.

Nous approchons!

Je suis pâle comme un linge, je l'ai vu dans la vitre, j'avais

l'air d'un mort.

Le Puy! Le Puy!...

Je reconnais les enseignes, un chapeau en bois rouge, la botte à

glands d'or, le _Cheval blanc_, l'_Hôtel du Vivarais_.

À une fenêtre, je vois tout à coup apparaître une face pâle avec

de grands yeux noirs au larmier meurtri, et j'entends un cri...

«Jacques!»

C'est ma mère qui m'appelle et qui me tend les bras! Elle vient

au-devant de moi dans l'escalier et m'embrasse en pleurant.

«Comme tu as l'air dur!» me dit-elle au bout d'un moment.

C'est qu'en effet j'ai senti comme le froid d'un couteau dans le

coeur, en entrant dans la chambre où elle m'a entraîné et qui a

comme une odeur de chapelle.

Partout, des reliques fanées: cadres de vieux tableaux, gravures

jaunies par le temps...--C'est ce qui lui reste d'avant sa

séparation.

Voilà le portrait de mon père, avec les cheveux en toupet comme on

les portait quand il était jeune. La tête est presque souriante et

pleine. Mais à côté est un dessin qui le représente amaigri et

l'oeil triste. Ce dessin a été fait quand la vie avait fané et

creusé ses traits.

Voici son portefeuille de vieux cuir vert, où il avait écrit des

chansons qui avaient la forme de flacons et de gourdes, où il

avait aussi laissé dans un des plis une fleur donnée par ma

mère...

Cette fleur-là, elle vient de la retirer, et, après l'avoir

pressée sur ses lèvres, elle a voulu que j'y appuie les miennes

aussi. Je l'ai fait machinalement et avec gêne...

Toutes ces choses, porte-montre d'il y a trente ans, bonnet grec

aux roses défraîchies et poudreuses, bouquet aux pétales secs

embaumant pour elle le souvenir d'un jour heureux, tout cela est

entremêlé de brins de rameau et de buis bénit, même d'images de

sainteté, et la pauvre femme joint les mains et regarde le ciel en

remuant les miettes du passé.

Elle est restée immobile dans sa douleur depuis le jour où son

mari l'a quittée.

J'ai senti le voile des larmes, certes, quand j'ai eu son visage

pâle et grave contre le mien, quand elle m'a serré contre sa

poitrine amaigrie et tremblante: être faible qui n'avait plus que

moi pour s'appuyer et que moi à aimer. Mais en voyant se dresser

entre nous trois, elle, moi et mon père absent, cette

reliquaillerie, c'est de la colère qui m'a pris les nerfs, et le

sentiment de mélancolie qui m'envahissait a fait place à une

sensation de mépris, dont ma figure a laissé voir les traces.

Je me suis échappé pour rôder dans la ville.

«Es-tu allé voir le collège? m'a dit ma mère quand je suis rentré.

--Non.»

Elle ne comprend pas les chagrins immenses pour mon âme d'écolier

qui me dévorèrent dans les écoles aux murs sombres. J'allais

brutaliser sa tendresse avec des gestes de rancune sauvage et mes

exclamations de fureur... J'ai dû me taire!

Le collège?--J'ai pu aller jusqu'à la porte; encore mon coeur

battait-il à se casser! Quand j'ai pris la petite rue qui y mène,

je titubais comme un homme ivre.

Mais arrivé devant la grille, j'ai dû m'appuyer contre une borne

pour ne pas tomber.

C'est là-dedans que mon père était maître d'études à vingt-deux

ans, marié, déjà père de Jacques Vingtras.

C'est là qu'il fut humilié pendant des années; c'est là que je

l'ai vu essuyer en cachette des larmes de honte, quand le

proviseur lui parlait comme à un chien; c'est là que j'ai senti

peser sur mes petites épaules le fardeau de sa grande douleur.

Non, je n'ai pas osé passer sous cette porte, pour revoir le coin

de cour où un grand sauta sur lui et le souffleta.

Entrer?--Il me semble que je laisserais de mon sang sur le

plancher de l'étude des grands, où était la table devant laquelle

je travaillais--à côté de la chaire, dans laquelle celui qui

m'avait mis au monde était installé, comme dans la tribune du

réfectoire le gardien qui surveille les réclusionnaires.

«Te rappelles-tu que tu gagnas tous les prix en neuvième? tu avais

trois couronnes, l'une sur l'autre, le jour de la distribution...»

Oui, je me rappelle ces couronnes: j'avais assez envie de pleurer

là-dessous! C'est le premier ridicule qui m'ait écorché le coeur!

Mais il ne s'agit pas de la faire pleurer à son tour; je

m'approche d'elle tendrement.

«Tu avais un secret à me dire...»

Elle a toussé, assujetti sur son front sa coiffe blanche, m'a

lancé un regard doux et profond, et rapprochant sa chaise de la

mienne, elle m'a pris les mains:

«Tu ne t'ennuies pas de vivre seul, toujours seul? Tu n'as jamais

songé à prendre une femme qui t'aimerait?»

Aimé?

Ne voyant la vie que comme un combat; espèce de déserteur à qui

les camarades même hésitent à tendre la main, tant j'ai des

théories violentes qui les insultent et qui les gênent; ne

trouvant nulle part un abri contre les préjugés et les traditions

qui me cernent et me poursuivent comme des gendarmes, je ne

pourrais être aimé que de quelque femme qui serait une révoltée

comme moi. Mais j'ai remarqué que la révolte tuait souvent la

grâce! Et, moi, je voudrais que celle à qui j'associerais ma vie

eût l'air femme jusqu'au bout des ongles, fût jolie et élégante,

et marchât comme une grande dame! C'est terrible, ces goûts

d'aristocrate avec mes idées de plébéien!

«Mais si tu tombais malade loin de moi, ou quand je serai morte!»

Tomber malade, allons donc!

Il faudra qu'on me tue pour que je meure; et l'on me tuera

certainement avant que le hasard ait apporté la maladie. Je cours

trop après l'insurrection et la révolte pour ne pas tomber bientôt

dans le combat.

Le sentiment du repos et le désir de l'existence calme sous la

charmille ou au coin du feu ne me sont pas venus!--Sacrebleu

non!

J'ai d'abord à briser le cercle d'impuissance dans lequel je

tourne en désespéré!

Je cherche à devenir dans la mesure de mes forces le porte-voix et

le porte-drapeau des insoumis. Cette idée veille à mon chevet

depuis les premières heures libres de ma jeunesse. Le soir, quand

je rentre dans mon trou, elle est là qui me regarde depuis des

années, comme un chien qui attend un signe pour hurler et pour

mordre.

D'ailleurs qui voudrait m'épouser, moi sans métier, sans fortune,

sans nom?

Il paraît que ce caprice-là s'est logé dans une tête brune, qui

est, ma foi, charmante et qu'éclairent de bien beaux yeux!

D'où me connaît-on?

C'est elle-même, la demoiselle aux beaux yeux, qui répond:

«D'où l'on vous connaît? Vous rappelez-vous quand vous étiez dans

un journal et que vous aviez dû vous battre en duel? Vous êtes

allé chercher comme témoin un élève de Saint-Cyr qui était de

l'Auvergne comme vous. C'était tout simplement le frère de votre

servante; mon Dieu, oui... Il s'appelait comme celle qui vous

parle, et qui se charge d'épousseter votre mémoire... Vous ne vous

souvenez pas?

--Oui... maintenant!

--Vous vous souvenez de mon frère? mais de moi?... Non,

avouez!... J'étais trop petite fille pour vous... Cependant,

voyons, vous devez vous rappeler qu'après le duel manqué vous êtes

venu chez notre oncle... rue de Vaugirard... Vous y avez dîné deux

ou trois fois... Même vous aviez l'air d'avoir faim!... On aurait

dit que vous n'aviez pas mangé depuis deux jours. Malgré cela,

vous avez été bien impertinent avec ma petite personne, qui vous

en voulait beaucoup. Vous déclariez dans les coins que vous

n'aimiez pas la musique et que mon tapotage sur le piano vous

laissait froid. Vous préfériez passer dans le salon et causer de

l'avenir de l'humanité avec des chauves... Ne dites pas non...

j'écoutais aux portes.

«Un beau jour, mon frère partit au diable avec ses épaulettes de

sous-lieutenant. Il vous a revu chaque fois qu'il est venu à Paris

pendant ses congés d'officier. Mais vous ne reparûtes plus devant

la tapoteuse de piano. Voilà l'histoire. Non, ce n'est pas tout...

Je vais rougir un peu... ne me regardez pas... Vous m'aviez

frappée avec votre air bizarre... Cette idée de se battre à propos

de rien, pour l'honneur... par amour du danger, cela me faisait

oublier que ma musique vous déplaisait... j'étais un peu

romantique, vous aviez l'air un peu fatal. Puis mon frère vous a

suivi de loin dans la vie, nous avons parlé de vous souvent--

très souvent... Il m'a conté que vous aviez supporté si bravement

et si gaiement une certaine existence que vous aviez acceptée à

plaisir--pour rester libre,--au risque de dîner avec les

gâteaux de soirée quand vous alliez dans le monde, comme vous

faisiez quand vous veniez chez mon oncle.

«Je vous ai glissé ma part quelquefois, monsieur, sans que ni vous

ni les autres y vissiez rien... même quand c'était de ces mokas de

chez Julien que j'aimais tant, et que je vous sacrifiais... Bref,

j'ai eu de vos nouvelles toujours; et mon frère m'a plus d'une

fois volée à votre profit dans sa correspondance; je croyais que

j'allais encore lire des câlineries à mon adresse, je tournais la

page, c'était de M. Vingtras qu'il s'agissait... Ah! il vous aime

bien... j'étais jalouse de vous... il vous le contera du reste,

car il va arriver... exprès pour vous voir, parce qu'il sait que

vous êtes ici, parce qu'il y a un complot, parce qu'il a mis dans

la tête de papa et de maman, dans la tête de votre mère aussi, des

idées!...»

Elle s'est arrêtée un instant, et a repris, en hochant la tête

comme un chardonneret, avec un petit air fâché et moqueur:

«Ah! mais non... par exemple!...»

Elle s'est enfuie là-dessus, mais en me jetant un sourire qui

avait la grâce d'un aveu, et elle m'a adressé un regard si long et

si tendre que j'en ai eu froid dans le dos et chaud au coeur...

Nous en avons parlé le soir avec ma mère.--Les choses sont plus

avancées que je ne pensais. À l'en croire, c'est fait si j'y

tiens; à la condition que je resterai au Puy et ne retournerai

point à Paris, avant un an, deux ans peut-être.--Ah! cela gâte

tout.

«Comment, Jacques, tu hésiterais après les démarches que j'ai

faites, quand la demoiselle est honnête et te plaît, quand cela te

sort de la misère?»

«Cela te sort de la misère!»

Mais si j'avais voulu n'être pas misérable, je ne l'aurais jamais

été, moi qui n'avais qu'à accepter le rôle de grand homme de

province, après mes succès de collège. Je pouvais trouver, à Paris

même, un gagne-pain, un tremplin; j'aurais enlevé des protections

à la pointe de l'épée, grâce à ma nature bavarde et sanguine, à

mon espèce de faconde et à ma verve d'audacieux. Je pouvais par

mes anciens professeurs de Bonaparte ou de province obtenir une

place qui m'eût mené à tout. On me l'a dix fois conseillé. Si je

suis pauvre, c'est que je l'ai bien voulu; je n'avais qu'à vendre

aux puissants ma jeunesse et ma force.

Je pouvais, il y a beau temps, cueillir une fille à marier, qui

m'aurait apporté ou des écus ou des protections.

Protections ou écus auraient senti le sang du coup d'État; et je

suis resté dans l'ombre où j'ai mangé les queues de merlan de

Turquet.

«Mais, riche, tu pourras défendre tes idées et les mettre dans tes

livres, tu aideras bien mieux les pauvres ainsi, qu'en te

morfondant dans cette pauvreté qui te lie les mains et qui... (je

te demande pardon de te parler ainsi) peut t'aigrir le coeur.»

Il y a du vrai dans ces mots-là.

Ma mère me voit ébranlé et reprend:

«Mon ami, ce que tu feras sera bien fait, je ne te reprocherai pas

de ne pas m'avoir écoutée... Tu es un homme... J'ai trop à me

reprocher de ne pas t'avoir compris quand tu étais un enfant. Mais

ne te hâte point, je t'en prie.»

Soit, je ne briserai rien: j'attendrai: mais encore dois-je savoir

si celle qui veut être ma femme voudra être mon compagnon et mon

complice...

Chez mon père aussi, j'avais la vie assurée; il m'aimait, le

pauvre professeur, tout dur qu'il parût.

Pourtant, cette vie-là, j'en ai eu horreur! Je l'ai fuie, pour

entrer dans les jours sans pain,--parce que tous mes penchants

heurtaient les siens, parce que toutes ses idées repoussaient les

miennes, parce que nos coeurs ne battaient pas à l'unisson, et que

nos regards, à la suite des discussions amères, étaient chargés,

malgré nous, de douleur et de haine...

L'argent--cent mille francs! cinq mille livres de rente, vingt

mille à la mort des parents.--C'est beau! on imprime bien des

appels aux armes avec ça.

Mais si elle ne pense pas comme moi!...

Elle dira alors que je la vole ou que je la trahis, quand mes

colères républicaines sauteront sur le monde auquel elle

appartient.

Je sais à quoi m'en tenir depuis l'autre matin. C'est fini pour

toujours!

Nous étions allés dans un des faubourgs, où un vieux professeur

ancien collègue de mon père a organisé une espèce de bureau de

charité.

En revenant elle m'a dit:

«Quand nous serons mariés, vous ne me mènerez pas dans des

quartiers tristes.--Moi d'abord, a-t-elle repris avec une mine

de suprême dégoût, je n'aime pas les pauvres...»

Ah! caillette! à qui j'étais capable d'enchaîner ma vie! Fille

d'heureux qui avais, sans t'en douter, le mépris de celui que tu

voulais pour mari! Car lui, il a été pauvre! Comme tu le

mépriserais si tu savais qu'il a eu faim!

Elle sent bien qu'elle a fait une blessure.

Me reprenant le bras, et plongeant ses yeux tendres dans la

sévérité des miens:

«Vous ne m'avez pas comprise», murmure-t-elle, anxieuse d'effacer

le pli qui est sur mon front.

Pardon, bourgeoise! Le mot qui est sorti de vos lèvres est bien un

cri de votre coeur et vos efforts pour réparer le mal n'ont fait

qu'empoisonner la plaie.

Et j'en saigne et j'en pleure! Car j'adorais cette femme qui était

bien mise et sentait si bon!

Mais n'ayez peur, camarades de combat et de misère, je ne vous

lâcherai pas!

«Vous m'en voulez, on dirait que vous me haïssez depuis l'autre

jour. Soyez franc, voyons, a-t-elle dit en se plantant devant moi.

--Eh bien oui, je vous en veux,--parce que vous aviez jeté un

rayon de soleil dans l'ombre de ma jeunesse, et que j'ai soif de

caresses et de bonheur. Mais j'ai encore plus soif de justice...

un mot qui vous fait rire... n'est-ce pas?

«C'est comme cela pourtant... on ne vous a raconté que le côté

drôle de ma vie de bohème... tandis que j'en ai gardé des

impressions poignantes, la haine profonde des idées et des hommes

qui écrasent les obscurs et les désarmés. De grands mots!... Que

voulez-vous? Ils traduisent l'état de ma cervelle et de mon coeur!

Il y avait place encore là-dedans pour votre charme et les joies

douces que votre grâce m'eût données, mais il aurait fallu que

vous eussiez avec votre belle santé de vierge, que vous eussiez un

peu de ma maladie d'ancien pauvre...»

Et j'ai planté là celle qui était ma fiancée! j'ai fui, enfonçant

ma tête dans le collet de ma redingote comme une autruche,

laissant ma mère désolée. J'ai filé par le premier train,

désespéré.

J'ai peur du milieu où je rentre, qui me paraissait déjà lugubre

quand je n'étais pas sorti de ses frontières, mais qui va me

sembler bien autrement sombre, maintenant que j'ai vu les rivières

claires, les bois profonds; que j'ai vu surtout une maison

heureuse où entraient à grands flots le soleil, le luxe et le

bonheur; où une créature élégante et fine rôdait autour de moi

avec des mines d'amoureuse; où j'étais celui qu'on regardait avec

des yeux pleins de tendresse et pleins d'envie.

Un mot, rien qu'un mot a suffi pour noircir ce fond pur, pour

mettre une tache de gale sur l'horizon. Par moments je me trouve

si sot!... Je regrette mon acte de courage.

Pendant un arrêt, je suis bien resté cinq minutes, hésitant, prêt

à lâcher le train qui me menait sur Paris, pour attendre celui qui

me ramènerait au Puy...

Allons! Nous sommes arrivés.

Il est trois heures du matin.

J'ai laissé ma malle au bureau des bagages, ne sachant pas si,

dans ma maison, après ma longue absence, à cette heure, je

retrouverai ma chambre libre, et j'ai marché jusqu'au matin à

travers les rues.

Encore un courage que je ne pourrais pas avoir deux nuits de

suite: celui de rôder sur le pavé en regardant la lune mourir et

le soleil renaître!

Il y a surtout un moment, quand vient l'aube, où le ciel ressemble

à une aurore sale ou à une traînée de lait bleuâtre; où les glaces

dans lesquelles on se reconnaît tout à coup, à l'extérieur des

magasins de nouveautés et des boutiques de perruquier, reflètent

un visage livide sur un horizon dur et triste comme une cour de

prison.

Le silence est horrible et le froid vous prend: on sent la peau se

tendre, et les tempes se serrer. Cette aurore aux doigts de roses,

dont parlent les poètes, vous met un masque sale sur la figure, et

les pieds finissent par avoir autant de crasse que de sang... On

se trouve des allures de mendiant et de mutilé.

Je rencontre des gens sans asile qui baissent la tête et qui

traînent la jambe; j'en déniche qui sont étendus, comme des

mouches mortes, sur les marches d'escalier blanches comme des

pierres de tombe.

L'un d'eux m'a parlé; il était maigre et cassé, quoiqu'il n'eût

pas plus de trente ans; il avait presque la peau bleue, et ses

oreilles s'écartaient comme celles des poitrinaires.

«Monsieur, m'a-t-il dit, je suis bachelier. J'ai commencé mon

droit. Mes parents sont morts. Ils ne m'ont rien laissé. J'ai été

maître d'études, mais on m'a renvoyé parce que je crachais le

sang. Je n'ai pas de logement et je n'ai pas mangé depuis deux

jours.»

J'ai éprouvé une impression de terreur, comme une nuit où, dans la

campagne, j'avais été accosté, au détour d'un chemin qu'inondait

la pleine lune, par une mendiante qui avait une grande coiffe

blanche, la tête ronde et blême, l'oeil fixe, et qui était

recouverte d'une longue robe noire.

Je vis à un mouvement de cette robe, relevée tout d'un coup d'un

geste gauche, que c'était un homme habillé en femme! Pourquoi?

Était-ce un fou ou un assassin? un échappé d'asile, un évadé de

bagne las de la fuite et qui s'arrêtait une minute entre la prison

et l'échafaud?

De ses lèvres sortirent ces seuls mots:

«N'ayez pas peur, allez! Ayez pitié de moi.»

Devant cet homme de Paris avec ses oreilles décollées, et qui

murmurait: «Je suis bachelier, je crache le sang, je meurs de

faim», devant cette apparition, comme devant l'homme habillé en

femme, j'ai ressenti de l'épouvante!

Il est bachelier comme moi... et il mendie; et il n'en a pas pour

une semaine à vivre... peut-être il va pousser un dernier cri et

mourir!

Dans le calme immense de la nuit, au milieu de la rue déserte,

c'était si triste!

Je suis parti; parti sans retourner la tête...

C'est qu'il est mon égal par l'éducation et l'habit! c'est qu'il

en sait autant que moi--plus, peut-être!

Et il marche, le ventre creux, l'oeil hagard... Il marche et la

mort ne lui fait pas l'aumône, elle ne lui tord pas le cou!...

Son coeur continue à battre, son cerveau las pense encore--et ce

coeur et ce cerveau n'ont rien trouvé pour l'aider à ne pas crever

comme un chien--non: rien trouvé, que la mendicité, la mendicité

en larmes!

J'aurais dû lui parler, lui prêter mon bras, l'aider à se soutenir

sur le pavé! J'ai craint d'attraper sa fièvre, celle des

poitrinaires et des mendiants...

Le soir, j'ai conté l'histoire aux camarades. On n'a point frémi

de mon frémissement, on a même blagué ma sensibilité et ma

frayeur.

L'un des assistants qui vit avec mille francs de rente et qu'on

appelle le Tribun, parce qu'il a parfois des gestes et des

souffles d'éloquence, a souri amèrement:

«Que diriez-vous d'un marin qui passerait toute sa vie à plaindre

les naufragés et qui aurait l'air de supplier l'océan de ne pas

porter l'agonie de tant de victimes!»

«Votre chambre est encore libre», m'a-t-il été répondu à mon

ancien hôtel quand j'y suis rentré le matin.

Mais des lettres, vieilles de huit jours, m'annoncent que j'ai

exaspéré deux leçons, mes deux meilleures, qui me lâchent. Il ne

me reste que du fretin. Me voilà frais! Je suis juste aussi avancé

que quand j'ai débuté.

Tout est à recommencer après tant d'hésitations, d'efforts, de

douleurs! Eh! pourquoi suis-je allé dans ce trou de province? Est-ce

qu'on a le temps de faire du sentiment et de la villégiature

quand on est engagé pour vendre à heure fixe du latin et du grec,

quand il y a pour cela des périodes sacrées?

Je rêvais de revoir mon village comme la _Vielleuse _de mélodrame

ou le _Petit Savoyard! _Triple niais!

J'ai recouru après les leçons perdues, j'ai eu le courage d'être

lâche et de demander pardon.

Mais les places étaient prises et l'on ne pouvait ou l'on ne

voulait flanquer dehors ceux qui m'avaient remplacé.

Si j'attends seulement un mois avant de gagner quelque argent, je

ne serai plus en état de me présenter nulle part. Il ne me reste

qu'un vêtement propre, redingote, pantalon et gilet noirs,--à

peu près noirs encore, quoiqu'ils montrent par endroits la corde.

J'ai de quoi manger et payer un garni ignoble avec mes vingt-six

sous et trois centimes par jour, mais mes habits sont mes outils.

Il m'en faut de propres et de décents.

Je connais Cicéron, Virgile, Homère, tous les grands auteurs

anciens, mais je ne connais pas de petit tailleur moderne pour me

raccommoder ou me faire un costume.

Il y a bien longtemps que je n'ose plus passer devant la maison de

Caumont à qui je n'ai pas pu payer sa dernière note.

J'avais trouvé une belle leçon dans ce voisinage. Je n'ai pas osé

l'accepter, j'aurais rencontré le tailleur et il m'aurait peut-être

fait une scène.

29

Monsieur, Monsieur Bonardel

Que faire?

Copier des rôles? Mais pourrai-je! J'ai une écriture d'enfant,

embrouillée et illisible. On disait dans les classes de lettres:

«Il n'y a que les imbéciles qui _peignent_ bien»; on promettait le

prix de calligraphie au plus bête. Et moi, faisant chorus avec mon

professeur, ce niais! avec mon père, cet aveugle! j'étais presque

fier d'écrire si mal. On trouvait cela original et coquet de la

part d'un fort.

Si, au lieu de faire des discours latins, j'avais fait des

_bâtons_,--si, au lieu d'étudier Cicéron, j'avais étudié

Favarger!--je pourrais aujourd'hui copier des rôles le jour, et

être libre le soir, ou bien les copier la nuit et bûcher le jour à

mon choix! Il eût suffi de cela pour que je fusse libre.

J'ai cherché tout de même les demandes de copistes derrière les

grillages du Palais de Justice, dans les colonnes des _Petites

affiches_, sur les plaques des pissotières, et je me suis rendu

aux adresses indiquées.

On m'a ri au nez quand j'ai montré mes échantillons; on m'a mis en

face de gens à tête de sous-officier ou de notaire qui écrivaient

comme des graveurs--c'était _moulé!_

J'en ai été quitte pour ma courte honte; je ne puis pas gagner mon

pain de cette façon.

«Ce serait bien difficile, allez, même si vous aviez une belle

main! On ne vit pas de cela; vous vous useriez les yeux sans

encore récolter de quoi manger», m'a dit un de ces calligraphes.

Il faut avoir des maisons attitrées.--Cela ne s'acquiert qu'avec

le temps et de grandes protections!...

Il a l'air de m'assurer que c'est aussi difficile que d'être nommé

préfet ou consul.

Peut-être bien! et ce n'est pas plus sûr!

Mon écriture me tue. Toutes mes tentatives pour entrer n'importe

où saignent et meurent sous le bec de ma plume maladroite.

Si je pouvais être caissier, teneur de livres?

Je m'y mettrai!

Je crois qu'avec ma volonté de fils de paysanne, j'arriverais à

faire entrer de force dans ma caboche les notions sèches qu'il

faut au pays de la pierre et du fer, je forgerais mon outil

d'employé de manufacture ou d'usine. J'apprendrais les chiffres,

je me cramponnerais à l'arithmétique comme Quasimodo à sa cloche,

dussé-je en avoir le tympan cassé, le cerveau meurtri, les ailes

de mon imagination brisées.

Oh! ce serait terrible, si je devenais un chiffreur, qui ne rêve

plus, n'espère plus, chez qui l'idée de révolte ou de poésie est

morte! Mais je me figure que qui est bien doué résiste--je

résisterai!

Allons! j'irai trouver les commerçants, et je leur crierai:--

Tenez voilà trois ans de ma jeunesse. Je _débiterai, j'aunerai,

j'appellerai à la caisse, _je ferai les paquets ou je vendrai du

fil!...

Est-ce qu'au moins, dans trois ans, j'aurai conquis un poste qui

me laissera de la liberté?... des heures pour causer avec moi-même

et pour préparer la défense ou la rébellion des autres?

Un camarade né dans la Laine, à qui j'en ai parlé, hoche la tête,

et me dit:

«Dans trois ans, tu seras esclave, comme au premier jour!

maladroit, autant que tu l'es aujourd'hui! Mettons que tu t'y

fasses, que tu ne sois pas renvoyé de maison en maison--ce qui

est la destinée des commençants--mais quant à être libre! Es-tu

fou? Libre après trois ans!...--Pas après cinq, pas après

dix!... Cette vie n'est possible qu'à qui l'aime et n'est bonne

que pour qui peut, un jour, avec l'argent du papa ou de la

fiancée, acheter un fonds--et ce jour-là, turlupiner les

employés, _refaire _le client pour devenir riche au lieu de

devenir failli--ou banqueroutier!... As-tu ce goût? As-tu ces

avances?... As-tu ce courage, cette lâcheté? Mon pauvre Vingtras,

je suis commerçant parvenu, et je sais ce que c'est!... Tu

entrerais chez mon père demain, que dans quinze jours, tu le

souffletterais et l'insulterais!--si brave homme qu'il soit; si

bon garçon que tu puisses être! N'y pense plus! Mieux vaut que tu

ailles porter ailleurs tes gifles et ton ambition.»

Je me suis mis à rire. Il m'a fait remarquer que mon rire seul

était un obstacle.

«Un tonnerre! Mauvais vendeur, avec ce rire-là!... Mais tout est

contre toi, malheureux! Tes yeux noirs, ta voix de stentor, ton

air d'insurgé, de lutteur!... Il ne faut pas ça pour écouler du

ruban ou du drap, pour faire l'article, _glisser le rossignol!

_Raye le commerce de tes papiers--à moins que tu ne t'engages,

ne te fasses un de ces matins glorieusement trouer pour la patrie,

et qu'on te décore! Tu pourras alors, comme l'homme du _Prophète_,

avec une calotte à glands et un habit noir, te tenir à l'entrée

des magasins pour ouvrir les portes, pour porter les parapluies

des clients, faire enseigne, en étalant, large comme un chou, le

ruban de ta boutonnière.»

Il faut que j'en aie le coeur net cependant!

Je vais m'adresser à tous ceux qui ont paru m'aimer un peu, et

leur demander des lettres de recommandation pour n'importe qui et

n'importe où.

J'ai écrit à tous mes anciens professeurs--non, pas à tous! je

n'avais pas de quoi affranchir, et il ne me restait plus de

papier.

J'attends les réponses.

Quatre jours, huit jours, quinze jours! Rien!

Faut-il écrire de nouveau? mais les timbres?...

Un dernier effort, voyons!

Serrons la boucle, mangeons du pain bis--sans rien autre pendant

deux jours--et affranchissons deux lettres encore.

J'ai eu de la peine pour les enveloppes! Il ne m'en restait qu'une

de propre--l'autre était vieille.--J'ai dépensé sur elle un

sou de mie pour la nettoyer. Elle a mangé le quart de mon

déjeuner, la malheureuse.

Enfin, je reçois une lettre du père Civanne.

«J'ai fouillé mes souvenirs, et me suis rappelé que le père d'un

de mes anciens élèves, M. Bonardel, est un grand fabricant de

Paris...

«Il trouvera peut-être à vous employer pour la correspondance,

pour l'anglais. N'avez-vous pas eu un prix d'anglais?

«Ci-joint la lettre pour M. Bonardel.»

M. Bonardel reste du côté de l'Hippodrome, dans une grande maison

qui me fait peur par son silence... C'est sa demeure privée.

Je m'adresse au concierge:

«M. Bonardel y est-il?

--Non, il n'y est pas.»

Un «_il n'y est pas_» insolent comme un coup de pied.

Il faut faire son deuil du linge blanc étalé exprès, de la

toilette organisée à grand-peine, et redescendre vers Paris pour

revenir ici demain, si j'en ai le courage.

Ah! j'aimerais mieux me battre en duel, passer sous le feu d'une

compagnie--je marcherais droit, je crois; tandis que je reviens

le lendemain, tout gauche et tremblant de peur!

«M. Bonardel?»

Même réponse qu'hier.

«J'ai quelque chose de très pressé à lui dire.»

Le concierge m'écoute, il me demande mon nom...

«Monsieur Vingtras.

--Vous dites?»

Il me fait répéter; je réponds timidement--il entend Vingtra_ze_

--je n'ai osé appuyer sur l'_s_, j'ai escamoté l'_s_ qui est une

lettre dure, pas bonne enfant.

«Avez-vous votre carte?

--Je l'ai oubliée.»

Ce n'est pas vrai, je n'ai pas de cartes--pourquoi en aurais-je?

--et je n'ai pas pu trouver un carré de carton pour en faire une

ce matin. L'homme ne s'y trompe pas et m'enveloppe d'un regard de

mépris, tout en montant le grand escalier qui conduit sans doute

au cabinet de M. Bonardel.

Je ne serais pas plus ému si j'attendais la décision d'un

tribunal. J'écoute les pas qui sonnent, la porte qui grince,

l'écho triste. Deux voix!... on parle... le concierge redescend...

«M. Bonardel a dit qu'il ne vous connaissait pas. Il faudra lui

écrire pourquoi vous voulez le voir.»

Je vais rédiger la lettre chez un de mes amis qui a du papier et

des enveloppes; mais il ne m'offrira plus de faire ma

correspondance chez lui.

J'ai usé trois cahiers, six plumes--brouillons sur brouillons,

taches sur taches! Pour la suscription, je m'y suis pris à trois

fois.

Comment fallait-il mettre?

Le bachelier · 第 70 / 86 题