Rock peut me confier le nom d'un des conjurés, c'est celui d'un
garçon qui était avec nous au poste du combat en Décembre.
«Va toujours!»
Rock me donne mes instructions et me met en rapport avec un homme
grave. Il a des cheveux plats, porte des lunettes; on dirait un
prêtre, s'il n'avait des favoris comme un jardinier et des
moustaches comme un tambour.
C'est un professeur de philosophie qui a refusé le serment; il a
le geste hésitant, la voix nasillarde, mais la parole amère et
l'oeil dur--avec cela le nez un peu rouge: ce n'est pas la
boisson, c'est l'âcreté du sang.
J'avais cru qu'on pouvait rire--surtout la veille de mourir
--j'avais pensé même qu'il fallait rire par prudence, parce qu'on
ne songe pas à soupçonner des gens qui plantent sur l'oreille du
complotier la cocarde de l'insouciance. J'ai jeté je ne sais
quelle ironie en entrant.
L'homme aux lunettes m'a regardé d'un air glacial et a fait un
signe de mépris. Il m'a même dit un mot sévère, je crois.
C'est bon! Respect à la discipline! Je vais être grave et raide,
si je puis, comme Robespierre.
Il y a convocation mystérieuse pour ce soir.
Nous nous rendons dans une chambre au fond d'une vieille cour, et
là, nous recevons la nouvelle que c'est pour demain.
Fichtre! on n'en a pas pour longtemps à vivre. C'est donc sérieux,
décidément?
Nous devons nous trouver après le dîner à un café de la place
Saint-Michel. En effet, nous nous reconnaissons, le soir, en face
de bocks dont nous regardons s'épanouir le faux col, et que nous
vidons d'un air blasé.
«Vos hommes sont prêts?» me demande tout bas un des affiliés.
J'ai un peu honte, je rougis légèrement. «_Mes hommes!»_ c'est
bien solennel!--J'ai horreur du solennel!
Ils se composent de quatre ou cinq étudiants jeunes, roses et gras
que je ne connais pas.
Je suis leur chef, il paraît, mais je n'en sais guère plus qu'eux.
On m'a jugé trop blagueur, ou bien Rock s'est souvenu de nos
disputes cruelles en Décembre, et il n'a pas voulu que je jetasse
mes boutades de téméraire à travers l'organisation du complot. Il
a eu peur de mes brutalités ou de mon impatience.
Je n'y regarde pas et n'en demande pas plus long. Je prends de bon
coeur le rôle qu'on me donne--sans croire, à vrai dire, qu'il y
aura représentation publique de la tragédie. Je sais ce que c'est
que de songer à tuer un homme. J'en ai eu la pensée jadis, et je
me rappelle les émotions qui me serraient le coeur et me glaçaient
la peau du crâne, quand je me représentais la minute où je
tirerais mon arme, ... où je viserais... où je ferais feu...
Puis j'ai lu des livres, j'ai réfléchi, et je ne crois plus aussi
fort que jadis à l'efficacité du régicide.
C'est le mal social qu'il faudrait tuer.
Sans perdre de temps à creuser la question, j'ai accepté ma part
de danger dans l'entreprise, mais je n'ai pas la foi. C'est par
amour de l'aventure, envie de ne pas paraître un hésitant ou un
déserteur auprès des camarades de 51, que je me suis embrigadé
dans le complot.
Je n'ai pu cacher à Rock mon incrédulité. Il me demande si, au cas
où cette incrédulité recevrait un démenti sanglant, je serais prêt
à appeler aux armes dans le quartier.
Certes.--S'il y a du tumulte dans l'air, s'il faut une voix pour
donner le signal, s'il s'agit de monter sur les marches de cet
Odéon où j'ai rôdé vaincu et honteux, pendant des années, et de
crier debout sur ces pierres: «Vive la République!» en déployant
un drapeau autour duquel on se battra, comme des enragés--s'il
ne s'agit que de cela: en avant!
Ce sera un éclair dans mon ciel noir.
J'ai communiqué à Legrand le projet d'attaque.
Legrand aime le danger, il adore les décors tragiques.
«J'en suis», dit-il.
Bref, nous sommes bien sept qui donnerons le branle et prendrons
la responsabilité d'engager la lutte dans ce coin de Paris.
Sept!