Une jeune fille crie au cocher: «Prenez garde!»

Mais je la connais!--C'est la miss anglaise!

Elle m'a vu!

L'homme de ses rêves est là contre le mur, avec du cochon dans une

main, un petit pain dans l'autre...

Je vais bien, moi!

On fit une romance dans un cénacle sur mon infortune: _Le Christ

au saucisson:_ quatre couplets et un refrain.

Je me décide à rentrer et à rester dans mon trou, ne me montrant

plus dans les quartiers riches que pour vendre mes participes et

enseigner le style.

Mais j'ai été un maladroit!

Les affaires baissent. Boulimart, que je rencontre, me dit:

«Montrez-vous donc! Faites des visites! Promenez vos chevaux! Vous

devenez ours. On ne veut pas d'ours dans le milieu où vous

emboquez vos élèves.»

Moi je voudrais ne pas perdre mes soirées à aller chez les

bourgeois que Brignolin me recommande de ménager; je voudrais être

libre,--ma journée faite--libre de travailler pour moi.

Je ne suis pas libre.

On ne gagne pas _plus_ ou _moins_. On n'est pas maître de l'étoffe

qui s'appelle le temps, on ne choisit pas ses heures, sa façon de

vivre, quand on a la clientèle qui est la mienne.

Boulimart me répète:

«Avec votre air de sanglier, vous devez être habillé comme un

lion.»

Il faut, pour pouvoir m'habiller comme un lion, que je continue à

loger dans le taudis où la patricienne m'a surpris, et que je

mange encore beaucoup de ces cervelas à deux sous, dont la miss

anglaise a vu un échantillon dans mes mains dégantées sous la

porte cochère. Je dois tout sacrifier à mes habits, comme une

fille!

Je me _maquille_ pour mes leçons.

J'en ai le coeur qui se soulève!

25

Mazas

Un soir, mon hôtelier me prend à part.

Il m'annonce qu'un homme «petit, trapu, brun» est venu me voir

avec des airs mystérieux. Il reviendra demain, vers midi.

Le lendemain, à midi, Rock se trouve devant moi.

«Tu n'as plus l'air d'un républicain, me dit-il en toisant mes

habits à la mode.

--Monte là-haut, lui dis-je, et tu verras si je suis resté

pauvre.»

Il monte.

Nous sommes restés une heure à parler à voix basse dans mon trou.

J'ai gardé au fond de moi-même la haine amère, inguérissable, du 2

Décembre.

Ambitieux ou révolté, j'ai souffert,--à en mourir!--de la vie

sourde et vile de l'empire; et dans le brouillard qui m'étouffe,

moi, obscur, comme il étouffe les célèbres, je n'ai cessé de

mâcher des mots de conspiration contre Bonaparte.

Après mon retour de Nantes, sous le coup du dégoût, j'ai renfoncé

en moi-même ma douleur, j'ai essayé de la noyer dans l'idée d'un

livre qui attendait cinq ans, dix ans pour passer au jour sa

gueule comme un canon. Ah! bien oui! Je me suis heurté contre les

stupidités de la bachellerie qui m'a laissé la tête gonflée de

grec et le ventre presque toujours vide en face d'un monde qui me

rit au nez. Avant d'écrire un livre comme on charge une pièce, il

faut avoir jeté au vent le bagage qui gêne et mon écouvillon est

gras de toute la graisse du collège, il faut un autre outil que ça

au pointeur. Mon livre est dans mon coeur et point sur le papier.

À quoi bon! qui en eût publié un chapitre, une page, une ligne? Je

ne connais pas de champ de roseaux auxquels je puisse crier mes

fureurs! S'il se trouve une conspiration honnête sur ma route, j'y

entre et en avant!

Rock est venu me voir pour m'avertir que tout est prêt.

--Tes relations de _high life_ te retiendront-elles, dit-il, en

souriant! Auras-tu le courage de quitter les bonheurs qui

t'arrivent pour les dangers que je t'offre.

--Le danger, mais je l'aime, j'en serai.

Des détails maintenant...

«_On est prêt_», me dit Rock.

Le bachelier · 第 55 / 86 题