Nous avons été promener nos beaux habits sur les boulevards. Il y
a un _bar_ américain, près du passage Jouffroy, où la mode est
d'aller vers quatre heures.
Des boursiers, à diamants gros comme des châtaignes, des viveurs,
des gens connus, viennent là parader devant les belles filles qui
versent les liqueurs couleur d'herbe, d'or et de sang. Ils font
changer des billets de banque pour payer leur absinthe.
Je ne déplais pas, paraît-il, à ces filles.
«Il a l'air d'un terre-neuve», a dit Maria la Croqueuse.
Je croyais que c'était une injure; il paraît que non!...
Avant les habits Caumont, j'avais l'air d'un chien de berger, d'un
caniche d'aveugle, d'un barbet crotté auquel on avait coupé la
queue.--Un homme vêtu de bric et de broc a l'air aussi bête
qu'un chien à qui l'on a coupé la queue tout ras. Je paraissais
avoir la maladie, on m'aurait offert du soufre. Maintenant, je
suis un terre-neuve, un beau terre-neuve...
«Et pas bête», ajoutent quelques-uns en faisant allusion à mes
audaces de conversation.
Pas bête?--Mais si demain j'avais de nouveau la redingote à la
doublure déchirée, la cravate éraillée et tordue, le pantalon
m'écartelant comme Ravaillac; si demain j'avais des chaussettes
trop grosses dans des souliers percés, demain je serais de nouveau
bête et laid,--bête comme une oie, laid comme un singe!
Vous ne savez donc pas de quoi j'ai eu l'air pendant quatre ans?
Deux ou trois fats qui, par-derrière, me blaguaient ou me
calomniaient quand j'étais mal mis, sont arrivés caresser mes
habits neufs.
«Bas les pattes!» ai-je sifflé en leur fumant au visage.
Je les ai traités comme des chiens.
Ah! vous voulez vous remettre avec Vingtras: ce Vingtras qu'on dit
distingué à sa façon, à présent! Il faut rayer ça par des
acceptations de blague cruelle ou des menaces de gifles toutes
prêtes.
Je n'ai jamais eu l'envie de brutaliser un impertinent. Elle me
prend. Je souffletterais bien un ganté du bout de mes gants neufs.
Je vaux moins pourtant depuis que j'ai ces habits-là!
Il a fallu mentir à mes habitudes d'honnêteté muette, démordre de
mon entêtement à vivre de rien. Il a fallu dire adieu à mes
résolutions de héros.
J'en ai souffert dans un coin de mon coeur.
Quelquefois je trouvais une vanité d'orgueilleux à me jurer que
j'irais ainsi, mal vêtu, jusqu'au jour où je forcerais la chance;
si je mourais, je mettrais mon éloge dans mon testament en
racontant ma vie, et en fouettant de mes dernières guenilles les
survivants qui devaient leurs habits--moi je ne devais rien, pas
même une paire de savates.
Je vaux moins. J'ai dû jouer la comédie pour avoir mes vêtements,
ces bottines et ce chapeau--une comédie dont j'ai honte!
Mes souliers percés étaient _miens; _je pouvais les jeter à la
tête du premier passant, en disant:
--Tu es peut-être aussi honnête, mais tu n'es pas plus honnête
que moi.
À un ruiné, je pouvais crier:
«Je te fais cadeau de l'empeigne.»
Je crois que je gagnerai de quoi payer, cependant! Le _Vingtras_
est en hausse.
«Il a mis de l'eau dans son vin, dit l'un; il a jeté sa gourme,
dit l'autre; j'avais toujours dit qu'il avait du bon, ce garçon-là!»
fait un troisième.
Je n'ai pas mis d'eau dans mon vin, j'ai mis du vin dans mon eau;
je n'ai pas jeté ma gourme, j'ai jeté mes frusques.
Tas de sots!
Partout, je fais prime.
Je suis devenu un grand homme chez Joly.
Je puis me pencher sans danger maintenant, pour corriger les
devoirs.
Il y a une des mères, trente ans, cheveux d'or, rire d'argent, qui
a toujours quelque chose à me montrer sur le cahier de son fils et
qui se penche aussi, en appuyant le bout de ses seins sur mon
épaule...
Un matin, ma jaquette m'allait bien, paraît-il, dans le demi-jour
qui baignait la classe de latin--le corsage de la dame aux
cheveux d'or luisait et sentait bon comme un gros bouquet! Sur un
coin de cahier elle avait en souriant dessiné une tête échevelée
qui ressemblait fort à la mienne. Nos lèvres se sont
rencontrées...
.....................
Elle m'a présenté à son mari, l'autre soir.
«L'enfant ferait-il des progrès en prenant des répétitions? me
demande-t-il.
--Beaucoup.»
Je n'ai pas dit ce «_beaucoup_»--là, comme j'ai dit le _beaucoup
_à M. Caumont, quand il m'a demandé, à propos du _Dieu des
jardins_, si j'aimais les arts.
Mon _beaucoup_ a été entraînant et passionné.
M. Martel, le mari, voit déjà son fils traduisant les Verrines (ce
qui serait bien utile pour son commerce, n'est-ce pas?) et il me
demande mes prix. Jadis, j'aurais répondu: deux francs l'heure,
vingt sous même, si j'avais eu le derrière sur les épingles.
Je ne l'ai plus sur des épingles, qu'on le sache! et qu'on se le
tienne pour dit une bonne fois!
Je n'ai plus le derrière sur des épingles, aussi je prends cinq
francs l'heure!
«Cinq francs l'heure, entendu. Vous vous arrangerez avec la mère
pour les jours et les heures. Encore un verre de champagne?
--Merci! J'ai beaucoup dîné en ville ces jours derniers et il a
fallu sabler le Jacquesson.
--Le Jacquesson!» J'ai voulu avoir l'air d'avoir une marque à moi
que je préférais!
J'ai vu Jacquesson sur une bouteille à goulot entouré de papier
d'argent et j'ai dit: «sabler le Jacquesson!»
M. Martel me regarde. Ce regard me suffit. J'ai lâché une bêtise;
je le vois du coup.
«Vous dites Jacquesson, fait-il en ayant l'air de regarder si ma
jaquette est de la Belle Jardinière.
--Pas Ja-que-sson.» Je lui parle très durement, comme un homme
qui a à faire à un imbécile et qui le relève du péché de sottise.
«Pas jac-qué-sson! Savez-vous l'anglais?
--Non!» Ah! il ne sait pas l'anglais! Attends, va!
«Je n'ai pas dit Jac-qué-sson! j'ai dit Jack-sonn! une marque
anglaise, la grande marque des William Jackson.» Je n'ai pas
insisté sur l'_n_, je ne suis pas de ceux qui disent _Baïronne_,
pour dire Lord Byron quand je suis avec un Français, et ne veut
pas en abuser.
«Je vous demande pardon. J'avais entendu Jacquesson, la marque à
deux mille francs la bouteille, du poiré de Champagne!
--Ah! ah! ah!» Je ris comme d'un calembour fait entre marquis à
la _Pomme de pin_, mais il était temps. Mal habillé je n'aurais
pas trouvé Jack-sonn, et je n'aurais pas ri d'un rire de marquis,
bien sûr.
Je me lève de table un peu éméché comme dirait la mère Mouton,
mais ma griserie consiste à croire que je descends d'une famille
noble et je raconte, la jambe en l'air dans un fauteuil, une
aventure arrivée à un de mes ancêtres qui ne voulait pas saluer le
roi. Je n'oublie pas malgré mes habits et ma griserie mes opinions
républicaines.
L'un de mes ancêtres s'est trouvé avec un roi, il a dû le saluer
pourtant. Car nous sommes une noblesse d'écurie. Du côté de mon
père on élevait les cochons, dans ma lignée maternelle on gardait
les vaches. Nous portons pied de cochon sur queue de vache, avec
une tête de veau dans le fond de l'écusson.
Je donne mes répétitions à cinq francs l'heure.