«Celle qui a une statue du _Dieu des Jardins_, dans la cour?...
--Oui...»
Je n'ai jamais remarqué la statue--je ne remarque pas les
statues généralement,--mais je dis: «oui» à tout hasard, parce
que la maison a l'air de plaire à M. Caumont.
«Vous aimez les arts, M. Vin-tras?
--Beaucoup.»
Il attendait plus, je le vois.
J'ai répondu comme s'il m'avait interrogé sur un plat, des radis,
des boulettes, de mou de veau; je crois bon d'insister, de donner
un peu plus de développement à ma pensée et je répète d'un petit
air échauffé:
«J'aime beaucoup les arts!»
Je suis habillé...
On se charge aussi de me procurer un chapelier et un bottier. À
chaque commande j'ai un frisson.
J'hésite à m'endetter, mais les camarades m'y poussent...
«Tu végètes avec tes capacités; quand tu pourras te présenter
partout, tu gagneras de quoi payer tes dettes et au delà!»
Je me laisse aller, d'autant mieux que je grille d'être bardé de
drap fin et chaussé de chevreau.
On me fait des compliments sur mon pied chez le bottier. Il paraît
que je ne l'ai pas trop vilain--je ne l'ai jamais su.
Je n'ai encore usé que les bas de ma mère, ou bien je me suis
chaussé à la fortune du pot--à six sous la paire--toujours
forcé de rentrer le bout sous les doigts de pied, ou de plier le
talon comme une serviette, ce qui m'a fait, plus d'une fois,
accuser de manquer de courage, sous l'Odéon, quand, après cent
vingt-sept tours, je me plaignais de ne pouvoir marcher.
On accuse les gens de manquer de courage! On ne sait pas comment
sont leurs chaussettes, si la main d'une mère n'a pas entassé les
reprises qui font hernie ou tumeur dans le soulier!
J'ai toujours eu du linge propre, par bonheur! Je l'envoie à ma
mère, qui le blanchit, le raccommode et me le renvoie. Ça ne coûte
rien de transport, grâce à M. Truchet et M. Andrez des
Messageries; mais toujours aussi, ce linge ressemble à de la peau
de vieux soldat, trop raccommodée et mal recousue.
Le jour où j'essaie mes bottines, il y a des cris d'admiration. Je
garde un moment l'ancien soulier à l'autre pied pour constater la
différence. C'est celle du pied d'éléphant au pied de biche, du
moignon à la griffe.
Me voilà enfin armé de pied en cap: bien pris dans ma jaquette;
les hanches serrées dans mon pantalon doublé d'une bande de beau
cuir rouge; à l'aise dans ce drap souple.
J'ai fait tailler ma barbe en pointe; ma cravate est lâche autour
de mon cou couleur de cuir frais; mes manchettes illuminent de
blanc ma main à teinte de citron, comme un papier de soie fait
valoir une orange.
«Savez-vous que vous avez l'air d'un mâle!» dit une femme de
camarade, de l'air d'un sauvage qui dit, en apercevant un
missionnaire entrelardé,--et se léchant les lèvres: «J'en
mangerais.»
Je tiens haut ma tête.
C'est la première fois que je la relève ainsi depuis que je suis
«étudiant». Jusqu'à ce jour, je n'ai pas pu. Il fallait que je
fusse un peu _lancé_. J'oubliais alors que j'avais à cacher le
gras de ma cravate.