Est-ce vrai?...
Oh! alors je ne remonte plus un des escaliers; je raye mon nom des
livres des placeurs!
C'est fini!... Je préfère chercher ailleurs le pain dont j'ai
besoin.
À bas le raisiné! À BA, BE, BI, BO, BU.--À bas BA, BA, BU, BA!
J'en ai bé-bégayé pendant huit jours.
21
Préceptorat. Chausson
Si, ne pouvant réussir dans les petites places, je visais plus
haut?
Reste le métier de précepteur ou de secrétaire.
Secrétaire?
Des amis m'ont déniché un emploi de secrétaire chez un Autrichien
riche qui a besoin de quelqu'un pour écrire ses lettres et lui
_tenir compagnie_ le matin. J'aurais 50 francs par mois, j'irai de
huit heures à midi.
C'est ce que je rêvais!--J'aurais mes soirs à moi pour piocher.
J'arrive chez l'Autrichien.
Il est couché; ses habits traînent à terre au milieu de bouteilles
vides et de bouts de cigares.
On a dû faire une fière noce hier soir.
«Ah! c'est vous qui m'avez été recommandé, fait-il en se tournant
dans son lit. Voudriez-vous ramasser mes vêtements?»
Il doit confondre, il attend probablement un domestique. Moi, je
viens comme secrétaire.
Je le lui dis.
«Qu'est-ce que vous me chantez?»
Je ne chante pas--je lui rappelle que c'est pour être
secrétaire!
«Je le sais. Passez-moi mon pantalon.»
J'hésite.
Il était peut-être gris.--Il a mal aux cheveux... Il est impoli
quand il est en chemise, mais redevient _gentleman_ quand il est
habillé.
Je pose le pantalon sur le lit.
L'Autrichien sort des draps, met ses chaussettes, enfile son
pantalon.
«Voulez-vous me donner ma jaquette?»
Non, je ne veux pas lui donner sa jaquette--je lui donnerai une
raclée, s'il y tient--c'est tout ce qu'il aura s'il insiste.
Il insiste--ah! tant pis!--Je n'y tiens plus! et je lui tombe
dessus et je le gifle, et je le rosse!
J'y vais de bon coeur, mille misères!
J'ai pu réussir à m'échapper en bousculant voisins et portier.--
Pourvu qu'il ne pense pas que j'emporte sa montre en partant!
C'est ma dernière tentative d'ambitieux!
Les places de secrétaire que je suis capable de trouver seront
toutes chez les Autrichiens ivrognes ou des Français compromis,
dans des maisons de comédie ou de drame.
Précepteur? Éleveur d'enfants dans une famille riche?
Je voudrais bien!
Je voudrais connaître le monde, savoir leurs vices et leurs
faiblesses, à ces riches, pour pouvoir les blaguer ou les sangler
un jour! J'aurai bien ma minute tôt ou tard!
Voyons à décrocher une place de précepteur!
J'ai remué ciel et terre. J'ai fait des demandes d'une incroyable
audace.
Il faut se _donner du mal_, frapper partout, n'avoir pas peur,
disent les livres de maximes et les gens de conseil.
Je ne dis pas que je n'ai pas eu peur--au contraire! Mais j'ai
frappé partout, et je me suis _donné du mal_, un mal douloureux et
héroïque.
J'ai couru au-devant du ridicule; j'ai avancé ma tête et mon
coeur, mes suppliques et ma fierté entre des portes qui se sont
refermées avec mépris!... Courage, fierté, coeur et tête sont
restés déchirés et saignants!
J'ai fait des sauts de grenouille sur l'échelle des chiffres.
«Demandez cher!» me disait-on
J'ai demandé cher.
«C'est trop, ont répondu les payeurs.
--Demandez moins!»
J'ai demandé moins.
«C'est un gueux», a-t-on murmuré en me toisant.
Chaque fois qu'une lettre de recommandation, prise je ne sais où,
arrachée par mon génie à celui-ci ou à celui-là, m'a amené jusqu'à
un salon; dès que j'ai rencontré une oreille forcée de m'écouter,
j'ai offert mes services au prix le plus haut ou le plus vil,
suivant qu'il semblait répondre au cadre dans lequel vivaient les
gens à qui je m'adressais.
Mais on m'a toujours éconduit!
Ces recommandations étaient toutes de hasard--de bric et de
broc. Je ne connais personne haut placé ou puissant.
_Puissant, haut placé! _Il faut appartenir à l'empire! Je ne
puis pas, je ne dois pas, je ne veux pas être protégé par les gens
de l'empire. Plutôt l'hôpital!
Il ne manque pas de pieds à lécher. Pour me payer de la lècherie,
on me jetterait peut-être une situation. Je n'ai pas la langue à
ça!
Par mon origine, je n'ai de racines que dans la terre des champs--
point dans la race des heureux! Je suis le fils d'une paysanne
qui a trop crié qu'elle avait gardé les vaches et d'un professeur
qui a bien assez de chercher des protections pour lui-même!... Il
fait une petite classe, d'ailleurs, ce qui ne lui donne pas
d'autorité et le prive de prestige.
Où ramasser les introductions, par ce temps de banqueroutisme
triomphant, de républicains exilés?
...............
J'ai eu une veine!
Près de moi est venu demeurer un maître de chausson misérable. Il
est du Midi, communicatif, bavard, pétulant. Je suis la seule
redingote de la maison, et il me recherche. Il me poursuit de ses
bonjours, même de ses visites. Je ne puis m'en débarrasser et je
prends le parti de causer _boxe_ et_ savate _avec lui pour ne pas
trop souffrir, pour profiter plutôt de son encombrant voisinage.
Quelquefois, le soir, il me donne rendez-vous dans une espèce
d'écurie où il enseigne deux pelés et un tondu--et je me livre à
la_ savate_, faute de mieux! J'ai des dispositions, paraît-il.
J'arrive à être un_ tireur_--ce qui ne me donne pas mes entrées
dans le grand monde et ne m'aidera pas à être de l'Académie, mais
ce qui me met en relation avec des saltimbanques.
Mes professeurs, mes recommandeurs, ne m'ont pas jusqu'ici trouvé
pour un sou d'ouvrage. Les saltimbanques m'en procurent.
Ceux qui ont une médaille de charlatan, un écriteau de monstre,
prenant la place de mes maîtres chargés de diplôme et d'hermine,
m'offrent honnêtement de leur rédiger des boniments, des_
__parades_, des affiches pour la lutte, _Au tombeau des hommes
forts_, et des récits de prophéties miraculeuses pour des élèves
de Mlle Lenormand à trois sous la séance!...
Je me suis lié avec ce monde-là dans la salle de chausson.
Un champion du _pujullasse_ antique, comme il est dit à la
_parade_, est venu tirer (en manière de rigolade), avec deux ou
trois prévôts de régiment, camarades du père Noirot, mon voisin.
Je me suis moi-même aligné, et l'on s'est touché la main, comme on
fait en public, sur la sciure de bois.
Le saltimbanque m'a emmené après l'assaut à la Barrière du Trône,
où est sa baraque.
Pour rire, je suis entré avec lui un dimanche matin chez les
monstres; je les ai vus en déshabillé. De fil en aiguille, nous
sommes devenus deux amis et l'on a fini par me faire des commandes
dans les _caravanes _célèbres.
C'est surtout pour les_ Alcides_ que j'ai à travailler.
On me demande des affiches d'avance pour faire imprimer les soirs
de grande séance en province. J'en prépare qui sont des épopées.
Mes connaissances classiques me profitent enfin à quelque chose!
Je puis placer de l'Homère par-ci, par-là; parler de Milon de
Crotone, qui faisait craquer des cordes enroulées sur sa tête;
parler d'Antée qui retrouvait des forces en touchant la terre!
Il ne m'avait servi à rien dans la vie, jusqu'à présent, d'avoir
fait mes classes, mais ça me devient très utile à la Foire au pain
d'épice.
J'ai refait un théâtre pour cette foire. M. Nisard n'en parlera
pas dans sa prochaine édition de l'_Histoire de la littérature_.
M. Magnin non plus dans son _Histoire des marionnettes_. C'est
vrai cependant. Pour une trentaine de francs, récoltés d'ici et
là, j'ai rajeuni les Buridans et l'infâme Golo des baraques. Et
cela m'amusait! Quelles soirées comiques j'ai passées au milieu
des paillasses vivants et des patins en bois, entre les géants et
les nains, tout friand, osant manger à la gamelle et presque fier
ma foi d'être classé par les lutteurs et les savetiers dans la
bonne moyenne des tireurs de chausson et des leveurs de poids...
Un jour je suis tombé sur un livre de Dickens où il parle des
pauvres saltimbanques. Il les aime autant que moi, mais il ne les
connaît pas si bien, j'ose le dire.
Il ne lui est pas arrivé cette bonne fortune de recevoir comme moi
un timide aveu d'amour écrit par une femme qui pesait quatre
cents... C'est même cela qui me sépara de ce monde dans lequel
j'aimais à rôder et où je conduisais des camarades ébahis. Le
caprice de ce colosse m'effraya et je m'éloignai, mais j'avais
bien gagné une centaine de francs dans le pays des entre-sorts et
je m'étais régalé les oreilles et les yeux des spectacles dont je
ferai peut-être un jour mon profit. Il n'est pas inutile d'avoir
assisté au petit lever des lions de ménagerie ou des sorcières de
baraque! Nous verrons à en faire un roman ou une pièce un jour!
Puis un hasard m'a mis sur le chemin d'une relation aimable.
Le Savatier mon voisin n'était pas un maladroit et connaissait les
gloires du_ chausson_. Il pria Lecourt, le célèbre Lecourt, de
venir figurer dans une salle au bénéfice d'une veuve de confrère.
Lecourt vint. Il eut contre un brutal de régiment un triomphe de
politesse, d'élégance et de force!
Je fis passer dans un petit journal un article qui racontait la
séance et saluait le vainqueur.
Je lui portai la feuille, il me remercia, nous nous revîmes et
j'eus mes entrées dans sa salle de la rue de Tournon, que
fréquentait un monde distingué, composé de jeunes médecins,
d'avocats stagiaires, de rentiers bien musclés, qui allaient là se
distraire _à l'anglaise_ de leurs travaux sérieux.
J'ai une société maintenant.--Il faut bien le dire, ce n'est pas
à M. Vingtras, le lettré, que s'adressent les politesses ou les
amitiés, c'est à M. Vingtras le _savatier:_ à M. Vingtras qui,
paraît-il, porte le _coup de pied de bas_ comme personne, et se
tire de _l'arrêt chassé_ avec une vigueur et une maestria qu'il
n'a jamais eues dans le discours latin, même quand il faisait
parler Catilina ou Spartacus.
J'ai essayé dans cette salle de briller sur des sujets classiques;
on m'a toujours ramené au _coup de pied_ et à la _parade_. Je veux
causer des Grands siècles, on m'arrête pour me demander comment je
fais pour_ fouetter_ si fort. J'ai envie de dire que c'est de
famille! J'ai ce _coup de fouet-là_ comme j'avais le tour de main
chez Entêtard--et j'entends répéter ce mot flatteur: «_À lui le
pompon!»_
Un des tireurs de l'endroit possède un neveu qui est au collège et
a besoin d'être pistonné pour le grec.
Il me demande si je voudrais pistonner le môme.
«Comment donc!
--Nous ferons en même temps de la savate», me dit-il.
Il ne me procure la leçon que pour tirer avec moi, prendre mon
entrain, ma furie d'attaque. Je m'en aperçois dès le premier jour.
--Il dit au bout d'une demi-heure de grec:
«C'est assez, ça fatiguerait Georges.»
Il ferme bien vite les cahiers, m'accroche par la manche et
m'emmène dans une grande pièce, où il tombe en garde. «Allons-y!»
Il me paye les leçons de son neveu _cinq francs_, m'en laisse
donner pour trente sous, et me demande trois francs cinquante de
chausson.
Je dois à mes pieds de gagner ces 5 francs deux fois par semaine.
C'est mes pieds qu'il faudrait couronner, s'il y avait encore une
distribution de prix.
«Y êtes-vous? Pan, pan, pan.
--Dans l'estomac, houp! à moi, touché.
--Oh! là! là! J'ai laissé la peau de mon nez sur votre gant...»
C'est vrai--la peau est sur le cuir, le nez est à vif.
J'ai avancé le nez exprès: En me le laissant écraser de temps en
temps, j'aurai la répétition, toute ma vie.
Malheureusement, ce fanatique du chausson a voulu faire le brave,
un soir, contre des voyous. Ils lui ont cassé la jambe...
Je ne suis plus bon à rien, le neveu n'a plus besoin de
répétitions.
On règle avec moi, et je n'ai plus que ma tête pour vivre; ma tête
avec ce qu'il y a dedans: thèmes, versions, discours, empilés
comme du linge sale dans un panier!...
Trouverai-je encore un savatier amateur?
Si j'avais assez d'argent, j'ouvrirais une salle de chausson. Il
me faudrait une petite avance, un capital!
J'enseignerais le chausson dans le jour, je lirais les bons
auteurs et je préparerais les matériaux de mon grand livre le
soir. L'éternel rêve du pain gagné dans l'ennui, même la sciure de
bois, de huit à six heures, mais du talent préparé par le travail,
de sept à minuit!
22
L'épingle
Y aurait-il un Dieu pour les petits professeurs? Un Dieu avec une
longue barbe et un faux col de deux jours?
Boulimart, un _lancé_, qui a des leçons dans la _Haute_, arrive un
matin dans un atelier de peintre où je vais quelquefois, et où je
suis seul pour le moment, le peintre _cuisant_ chez la voisine.
«Dites donc, il y a une place vacante chez Joly, l'homme des Cours
de dames. On cherche un garçon jeune comme il faut, bien
tourné...»
Eh! eh!
«J'ai promis de trouver quelqu'un, et je ne connais personne. (Il
a l'air de fouiller ses souvenirs.) Des jeunes, parbleu, il n'en
manque pas! Il suffit d'avoir vingt ans, mais _comme il faut_ et
bien tournés!... Où trouver ça?»
Pas si loin! Voyons! Je sais quelqu'un qui n'est pas mal tourné--
il est dans la peau d'un bon ami à moi, ce monsieur-là.
«Vous ne pourriez m'indiquer personne, reprend Boulimart,
quelqu'un qui n'ait pas l'air bête comme tous ceux que je
fréquente?»
Malhonnête, va!
Il poursuit ses recherches avec conscience--«Un tel, un tel!»--
Je l'entends qui tout bas fait son énumération en se parlant à
lui-même: «Thérion, Meyret, Bressler», mais il passe outre, en
secouant la tête.
«Allons, je serai forcé de prendre le premier imbécile venu!...
Avez-vous du tabac, une pipe?
--Voilà...»
Il bourre sa pipe, tire quelques bouffées, se gratte encore la
tête... On voit qu'il cherche. À la fin, il se tourne vers moi.
«Je ne trouve rien, mon cher, et j'ai promis d'envoyer pour ce
soir! (Après une pause.) Dites donc, vous, voulez-vous y aller? Si
c'est le père qui vous reçoit, lui, ça lui est égal qu'on ne soit
pas distingué. Vous courez chance de tomber sur le père... Qu'en
pensez-vous?
--J'ai peur de paraître trop peu _comme il faut_ et mal tourné...
--Si c'est le père qui vous reçoit, je vous dis, vous pouvez
passer. Il préfère même les gens communs, lui! Ça y est, n'est-ce
pas? Vous y allez?...»
Je balbutie un peu et je finis par accepter.
C'est se reconnaître mal tourné, mais il y a quelques sous à
gagner et je ferais le cagneux pour trente francs par mois.
Il faut s'habiller pour se rendre là.
Quoique le père n'exige pas qu'on soit distingué, je ne puis y
aller comme je suis.--Pantalon qui a deux yeux par-derrière,
redingote à reflets de tôle.... souliers à gueule de poisson mort.
J'ai un vieil habit noir!--Il n'y aura qu'à mettre un peu
d'encre sur les capsules des boutons.
Je me promène dans ma chambre, nu en habit.
Un coup d'oeil dans la glace!...
Ce n'est décidément pas assez.
Il s'agit de recueillir des vêtements, comme un naufragé.
C'est le diable!
Je cours chez un ancien camarade de Nantes, Tertroud, étudiant en
médecine:
«As-tu un pantalon?
--Tiens, si j'ai un pantalon!... Regarde ça!»
Il me fait tâter l'étoffe sur sa cuisse.
«Peux-tu me le prêter pour deux heures?
--Mais moi!...
--Tu n'en as pas d'autres?
--J'ai le vieux. Si tu peux t'en servir...»
On le peut, en le réparant comme une masure...
Tertroud m'aide lui-même à ma toilette avec toute la sollicitude
d'une mère.
Il se place derrière moi. Son attitude me fait venir la sueur dans
le dos. Je le vois qui se gratte le front, je le sens qui agace le
fond... Je lui demande des nouvelles!
Tertroud n'ose pas s'avancer. Cependant il ne me décourage pas.
Il continue ses études et son travail, il tourne, examine, l'oeil
au guet, l'épingle aux dents. Il finit par déclarer que cela ira--
mais avec un vêtement long, pour cacher les réparations.
Il n'a pas de vêtement long.
Lui, il apporte le pantalon--Qu'un autre y aille du pardessus!
«Eudel te donnera peut-être ce qu'il te faut.»
On va chez Eudel.
Eudel fait des difficultés, il a déjà prêté des paletots qu'on ne
lui a pas rendus ou qu'on lui a rendus tachés et décousus--avec
des allumettes dans la doublure et une drôle d'odeur dans le drap.
«Cependant, si c'est indispensable!
--Merci, à charge de revanche!»
J'essaie le vêtement, qu'il a décroché de son armoire.
J'entends un petit craquement! Je ne dis rien... Eudel me
retirerait son paletot tout de suite, je le sens, si je parlais du
petit craquement.
Me voilà ficelé.
Je n'arriverai jamais à pied; c'est tout au plus si j'ai pu
descendre les escaliers en sautant.
Quand il faut marcher, c'est une affaire! Je vais me partager en
deux, sûrement--payer double place, alors?... J'ai juste six
sous.
On est forcé de me mettre en omnibus, on le fait avec plaisir, on
a assez de moi, on n'en veut plus.
Quel ennui pour descendre! Je sue--tout le ventre de Tertroud
est mouillé sur ma poitrine.
Je marche comme je peux--avec des airs bien équivoques! Je finis
par arriver à la maison où l'on attend un professeur, qui ait
l'air _comme il faut et bien tourné..._
Je sonne. Oh! je crois que la bretelle a craqué!
«Monsieur Joly.
--C'est ici.
--Y est-il?»
Ah! s'il pouvait ne pas y être!
Il y est: il arrive. Est-ce le fils difficile? est-ce le père
insouciant?
C'est le fils!
«Vous venez pour la leçon?»
Je ne réponds pas! Quelque chose a sauté en dessous...
Le monsieur attend.
Je me contente d'un signe.
«Vous avez déjà enseigné?»
Nouveau signe de tête très court et un «oui, monsieur», très sec.
Si je parle, je gonfle--on gonfle toujours un peu en parlant.
Cet homme ne se doute pas de ce qu'il est appelé à voir si le
paletot craque.
Il continue à parler tout seul.
«Je voudrais, monsieur,--mais prenez donc la peine de vous
asseoir, j'ai besoin de vous expliquer mon intention...»
Je m'assieds tout juste! C'est encore trop! une épingle s'est
défaite par-derrière. Il m'expose son plan.
«Quelques mères s'adonnent à l'éducation de leurs enfants jusqu'à
l'héroïsme. Elles regrettent de ne pas savoir les langues mortes
pour pouvoir suivre les travaux du collège. J'ai pensé à créer un
cours, où un garçon du monde--habitué aux belles manières--
leur donnerait, avec grâce, des leçons de latin, même de grec. Je
sais ce qu'en vaut l'aune, vous pensez bien, mais il y a là une
idée qui peut séduire, pendant quelque temps, des jeunes mères
amoureuses de leurs petits.»
Le sang est venu sous mon épingle, je dois avoir rougi le
fauteuil...
Il faut cependant que je réponde quelque chose!...
«Sans doute...»
Je m'arrête, l'épingle s'est mise en travers--c'est affreux! Je
remue la tête, la seule chose que je puisse remuer sans trop de
danger.
«Eh bien! monsieur, vous réfléchirez... Vous me paraissez sobre de
gestes et de paroles... c'est ce que j'aime. Nous pouvons nous
entendre... C'est dix francs le cachet de deux heures. Les dames
fixeront le jour. Mais vous avez peut-être vos jours retenus?»
Je voudrais dire «oui» pour faire des embarras, mais la pomme
d'Adam me fait trop de mal et j'ai besoin de remuer la tête en
largeur pour me soulager d'un col en papier qui m'étrangle: je
remue en largeur--ce qui veut dire: «non» dans toutes les
pantomimes.
«Bon, c'est bien! Veuillez revenir ou m'écrire.»
Il se lève. Je n'ai qu'à m'en aller!
Je souffrirai moins debout.
Je m'éloigne à reculons.
Le lendemain, Boulimart arrive chez moi.
«Savez-vous que vous avez plu comme tout à M. Joly? Il vous a
trouvé une distinction!...--un peu de _raideur_--trop la
_manière anglaise_--pas desserré les dents... assis comme sur un
trotteur dur... des gestes un peu secs...--mais il ne déteste
pas cette froideur, à ce qu'il a dit.
«Bref, mon cher, l'affaire est dans le sac si vous voulez. Mais
montrez-moi donc comment vous vous êtes présenté!
--Eh! eh! maître Boulimart, vous m'envoyiez comme pis-aller...
Vous voyez qu'ils se connaissent mieux que vous en distinction...
Et qu'aurait-ce été si je n'avais pas eu d'épingles?
--Quelles épingles?
--N'insistez pas! ou je vous mets en face d'un affreux spectacle»
et je fais (à moitié) un geste qui le déconcerte.
«Revenez ou écrivez-moi», m'a dit le monsieur qui me trouve la
_raideur anglaise_.
J'écris.--Je ne puis apparaître encore. Je n'ai toujours comme
habits de visite que le pantalon de Tertroud et le paletot
d'Eudel, si seulement ils veulent me les prêter de nouveau. J'ai
cela--et les épingles...
J'aurais encore l'air distingué, c'est possible, si je m'assieds
sur la pointe, mais je préfère avoir l'air plus commun et ne plus
souffrir comme j'ai souffert. La place est encore si sensible!
M. Jolyme fait savoir que j'ai à ouvrir mon cours le lundi
suivant.
Quelles luttes tous les lundis!
Dès le vendredi, l'inquiétude me prend, et je tremble de ne pas
pouvoir arriver!
Je vais emprunter des habits comme il faut chez l'un, chez
l'autre.
Je me lie avec des gens qui ne sont ni de mon éducation, ni de ma
race, mais qui sont de ma grosseur et de ma taille. Il faut être
de ma grosseur maintenant, avoir ma_ ceinture_, pour devenir mon
ami.
«Que pensez-vous d'un tel, me demande-t-on quelquefois?
--Un tel?--Ses pantalons pourront-ils m'aller?»
Moi, si difficile comme opinions, moi, le pur, je porte des
vêtements appartenant à des nuances bizarres comme couleurs, ce
qui n'est rien, mais dissemblables aussi comme opinion!--ce qui
est grave!
Des vêtements de républicains _modérés_, que j'aurais fait
fusiller si j'avais été vainqueur, et qui me tiennent maintenant
par là: ils me tiennent par le revers de leur paletot ou le fond
de leur culotte.
Je parviens tout de même à être à peu près proprement vêtu, à
force de me boutonner haut--parce que je suis souple, que je
puis me crisper pendant deux heures, et ne pas respirer beaucoup,
comme si je voulais faire passer le hoquet.
Mais c'est dur; il faut que je me surveille bien!
On n'aime pas mon caractère. «Drôle d'homme, nature si peu
ouverte, trop _boutonnée_.» Voilà les bruits qui se répandent.
Mais je ne puis pas m'ouvrir, ni me déboutonner!
Je n'ai déjà plus personne qui veuille m'habiller, c'est trop
long,--il me faudrait une femme de chambre, tous les camarades y
ont renoncé.
Les camarades!... C'est tout feu au début, ça vous mettrait des
épingles partout, si on les laissait faire; puis, peu à peu,
l'indifférence arrive--l'indifférence, la fatigue--je ne sais
quoi! et ils ne sont plus là quand on a besoin d'eux,--on ne les
trouve plus pour remonter la boucle, replier le fond--ils sont
loin, les camarades!...
Il me faudrait un tailleur, même au prix d'un crime.
Je L'AURAI.
Je ne rêve plus que toilette! Je voudrais toujours maintenant
avoir une culotte qui ne tire-bouchonne pas, et qui ne me fasse
pas mal entre les jambes.
Où cela me mènera-t-il?
N'ai-je pas le vertige? Icare, Icare, Masaniello, Masaniello!...
C'est Eudel qui, pour se débarrasser de mes emprunts de frusques,
a préféré me présenter à son tailleur M. Caumont.
Mais il m'a demandé l'épingle qui s'était mise en travers de mon
avenir, en m'entrant dans la pelote.
«Je la vendrai à des Anglais, le jour où tu seras célèbre.
--Ce jour-là je te la rachèterai et la mettrai dans mon blason.»
23
High life
J'arrive chez M. Caumont que je trouve dans son salon avec sa
femme.
Il m'accueille comme si j'avais quarante mille livres de rente.
C'est la première fois que je suis si bien reçu et qu'on est si
poli avec moi.
Il me gêne presque... Je me crois obligé de lui avouer ma
pauvreté.
«M. Eudel vous a dit que je ne savais pas au juste quand je
pourrais vous payer...»