M. Benoizet m'avait dit que j'étais trop vieux!

«Vous êtes trop jeune, reprend M. Bellaguet; il faudrait sortir de

l'École normale! Plus âgé, déjà connu, avec des recommandations et

des cheveux gris, je ne dis pas!... Il y a des routiniers qui

gagnent, non pas trente francs par mois, mais trois cents et

quatre cents francs même! et qui ne sont pas bacheliers; mais ils

ont une façon qui est connue, on sait qu'ils s'entendent à

_seriner_ les élèves.»

C'est ce que le père Firmin m'avait dit!

Je suis trop vieux pour les uns, trop jeune pour les autres.

Le professorat libre m'est défendu! Il faut absolument commencer

par le bagne du _pionnage_.

«Merci, monsieur.»

M. Bellaguet me reconduit, poli, bienveillant, en murmurant, avec

grande tristesse, comme si lui-même était un meurtri de

l'Université, las de sa chaîne:

«Si vous pouvez ne pas mettre les pieds dans cette galère, ne les

mettez pas!»

Je ne me laisserai pas abattre; je ne dois pas encore céder!

J'ai couru tous les _bahuts_, je me suis offert à vil prix; on n'a

voulu de moi nulle part.

Je n'ai pas de certificats;--trop jeune ou trop vieux, c'est

entendu!

Enfin, j'ai découvert un chef d'institution râpé, qui veut bien

m'embaucher à 50 francs par mois pour quatre heures par jour.

C'est justement dans mon quartier, c'est rue Saint-Jacques.

On doit être là à six heures du matin pour corriger, puis revenir

le soir de sept à huit.

Six heures du matin, que m'importe! J'aurai toute la journée et

presque toute la soirée à moi!

«Seulement, dit le patron du bahut, il faut me laisser le temps de

congédier celui que vous devez remplacer: un professeur qui a

refusé le serment en Décembre et qui vit d'être répétiteur chez

moi et chez les autres. Il me prend cent francs, mais il a une

réputation, des _titres_... il _écrit_ et il est agrégé.

--Vous l'appelez?...»

Il me donne le nom.

C'est celui d'un républicain connu. Son refus de serment a fait du

bruit. Il a une réputation, en effet.

C'est donc lui que je remplacerais!

«Mettez, monsieur, que je n'ai rien dit. Je refuse de prendre la

place de cet homme... S'il s'en va, voici mon adresse, écrivez-moi;

mais je ne veux pas lui voler son pain.»

Le chef de pension râpé semble surpris et blessé de ma décision et

de ma phrase; je ne trouverai plus de place chez lui, il ne

m'écrira jamais, certainement.

N'importe!

Je songe à cela le soir, dans le silence de ma chambre.

On est lâche.

Je regrette presque ce que j'ai fait. J'avais l'occasion de

m'exercer, je cueillais un certificat, il me restait du temps, je

pouvais m'acheter des habits et des livres... J'ai posé pour le

généreux, j'ai fait le crâne; jamais je ne retrouverai cette

occasion-là!

Partout, de tout côté, c'est la même réponse.

«Pas normalien, pas licencié! Pour un maître d'études, nous ne

disons pas... Quoique nous soyons au complet, et qu'il y ait dix

candidats pour une place. On pourrait voir, cependant... puisque

votre père est professeur, et que vous paraissez aimer la carrière

de l'enseignement!...»

Je parais l'aimer?--Je la hais!

Vous invoquez la position de mon père?--J'en rougis!

Mes prières et mes lâchetés ont été inutiles. Je ne trouve que des

places pour _coucher au dortoir! _J'aimerais mieux être porteur à

la Halle!

Je puis encore tenir la campagne d'ailleurs avec mes 40 francs par

mois.

Mes souliers se décollent, mon habit se découd...

Eh bien, j'irai pieds nus et déguenillé. Je ne fais de tort à

personne; je rôderai par les rues sans logement, si je n'ai pas

l'héroïsme de rogner ma ration et de prendre sur mon estomac pour

payer une chambre... mais je ne serai pas pion et je ne coucherai

pas au dortoir.

On est mieux dans un lit de collège, on a chaud dans l'étude, on

fait trois repas par jour--Je préfère crever de faim et crever

de froid.

Je n'aurais _enseigné _que si j'avais pu être l'employé d'un chef

d'institution sans porter l'uniforme et sans prêter serment.

Le serment?

Celui que je devais remplacer chez le maître de pension râpé n'est

pas le seul qui, ayant refusé de jurer fidélité à Napoléon, ait

trouvé de l'ouvrage dans les institutions libres. Un tas de portes

se sont ouvertes devant leur malheur et leurs titres.

L'enseignement libre appartient à ces vaincus, et les simples

bacheliers, comme Vingtras, n'ont qu'à moisir chez les Entêtards

et les Benoizets, pour être chassés à la fin du mois, comme des

domestiques!

Mon bonhomme, recommence ta course et remonte les escaliers noirs

des placeurs!...

Je vais chez tous.

C'est pour l'acquit de ma conscience, c'est pour pouvoir me dire

que je ne me suis pas acoquiné dans la misère; c'est pour cela que

je cherche encore! Mais je n'ai fait que perdre mon temps, user

mes souliers, ma langue, avoir des espoirs niais, éprouver de

sales déboires!

Professeur libre!--Cela veut dire partout: petite salle qui

empeste... dîner au raisiné, les créanciers interrompant la

classe... les appointements refusés, rognés, volés!...

Le bachelier · 第 44 / 86 题