7 juin.

Dix heures cinq minutes, sept juin!

_J'ai ma liberté! _J'ai le droit de quitter le quai Richebourg,

de lâcher Nantes, de filer sur Paris.

Je l'ai payé, ce droit; il est à moi; on me l'a vendu. Me l'a-t-on

vendu cher, bon marché? Je n'y ai pas regardé.

On m'a dit: «Tu es mineur, il te faudra attendre des années avant

d'être maître de ton argent; si tu veux t'arranger avec ton père,

il te laissera libre dès aujourd'hui, tu pourras partir.»

«Mais, mineur, est-ce que j'ai le droit de signer?

--Pourvu que tu écrives une lettre. Nous avons confiance en toi.

Tu ne manqueras pas à ta parole, nous le savons.»

Vous le savez?--Je sais, moi, que vous avez souvent manqué à la

vôtre! Je me rappelle la dette du père Mouton... Oh! le sang m'en

bout dans les veines, à y penser!

Allons, faisons l'acte, écrivons la lettre que vous voudrez,

demandez-moi la promesse qu'il vous plaira--et que je tiendrai.

Ouvrez-moi la porte. Que je sorte pour ne jamais revenir! Les

gendarmes ne m'arrêteront pas maintenant que j'ai hérité. Je ne

suis plus un gredin et un vagabond.

On a terminé, je ne sais comment. Je me rappelle seulement que

j'ai transcrit une lettre dont le brouillon a été mis sous ma

main. Mon père gardera l'argent de la succession, mais me servira

quarante francs par mois--plus cinq cents francs d'un coup pour

m'habiller et m'installer à Paris.

J'oubliais; on m'assurera pour un billet de mille ou quinze cents

contre la conscription.

«Quand aurai-je ces cinq cents francs?

--Dans huit jours.»

C'est long!...

Je commande des habits chez le tailleur en vogue.

Qu'ils soient prêts samedi, surtout!

Ils arrivent à l'heure, les cinq cents francs aussi.

Je les prends et je regarde mon père. Il tremble un peu.

«Tu vas donc me quitter en me haïssant?

--Non, non... Vous voyez bien qu'il me vient des sanglots... mais

nous ne pouvons vivre ensemble, vous m'avez rendu trop

malheureux!...»

Adieu! adieu!

Je ne suis pourtant pas parti encore! Ma foi, de le voir pleurer,

j'en ai eu le coeur attendri et j'ai tout pardonné!

J'ai passé avec eux la dernière soirée.

«Je vous paie le spectacle: voulez-vous?»

Nous sommes allés au théâtre. Je les y ai menés en leur donnant le

bras à tous deux.

Il me semblait que c'était moi le père, et que je conduisais deux

grands enfants qui m'avaient sans doute fait souffrir, mais qui

m'aimaient bien tout de même!

16

Paris

Nous voici dans la cour Laffitte et Gaillard.

Je reconnais l'homme qui brusqua ma malle lors de ma première

arrivée à Paris; il me parla alors d'un hôtel rue des Deux-Écus,

où je ne pus aller parce que je n'avais que vingt-quatre sous.

Allons à cet hôtel-là maintenant que je suis riche!

«Cocher, connaissez-vous un hôtel, rue des Deux-Écus?

--Oui, hôtel de la Monnaie.»

Mais je suis très mal à l'auberge de la Monnaie. Je n'y resterai

que le temps de chercher un logement définitif.

J'ai écrit de Nantes, à Alexandrine: elle ne m'a pas donné signe

de vie. J'ai prié Legrand d'y passer; il m'a répondu qu'elle avait

eu l'air de ne pas se rappeler M. Vingtras.

J'en ai souffert d'abord! Mais peu à peu son souvenir s'est noyé

tout entier dans mes colères de province.

En remettant le pied sur le sol de Paris, j'ai de nouveau pourtant

un petit battement de coeur.

Je vais rue de La Harpe.

_Elle_ est là--le père, la mère aussi. La mère me dit _qu'il

reste encore vingt-cinq francs de dus; _elle les avait oubliés

dans le compte.

«Les voici.»

La fille est gênée, et me reçoit froidement. Elle a un autre

amoureux, elle va se marier, paraît-il.

Qu'elle se marie! Elle fait bien. Je sens que je suis guéri. Mon

compte est réglé. Son caprice est mort. N'en parlons plus!

J'ai été bien heureux avec elle tout de même, jadis, et elle était

bonne fille.

Hôtel Jean-Jacques Rousseau.

J'ai lu mon Balzac, et je me rappelle que Lucien de Rubempré

demeurait rue des Cordiers, hôtel Jean-Jacques Rousseau.

M'y voici.

Une vieille femme--à tête de paysanne corrigée par un bonnet à

rubans verts--est assise et tricote dans le fond du bureau.

Ce bureau est une pièce noire, humide, bien triste. Cette vieille

n'a pas l'air gaie non plus; rien de la femme de roman.

Je la fais causer tout en demandant si elle a quelque chose de

libre.

Causer?--Elle cause peu; on dirait même qu'elle redoute de

montrer sa maison aux voyageurs, et qu'elle craint qu'on n'y

découvre un mystère comme dans une pièce que Legrand m'a racontée:

on versait du plomb fondu dans l'oreille des gens quand ils

étaient couchés, puis on les coupait en morceaux, et on les

donnait à manger aux cochons! Je crois même que le voile se

déchirait sur une exclamation d'un voyageur qui s'écriait: «Comme

vos cochons sont gras!» L'aubergiste se troublait, le voyageur le

remarquait, et l'on remontait ainsi à la source du crime.

La vieille me montre une chambre qui est toute chaude encore du

dernier locataire. Le lit est défait, la table de nuit trop

ouverte. Il y a un faux-col éraillé sur le carreau.

«Combien?

--Dix-huit francs.»

Elle reprend:

«Vous avez une malle? Qu'est-ce que vous faites? Vous êtes

étudiant?»

Va pour étudiant!--J'écris «étudiant» sur le livre de garni.

Ah! ce livre! où il y a de toutes les écritures, où les doigts ont

fait des marques de toute crasse et de toute fièvre!...

Balzac, sans doute, a choisi l'hôtel qui lui paraissait répondre

le mieux à l'ambition et au caractère de son héros...--C'est à

donner la chair de poule!

Je suis gelé par l'aspect misérable de cette maison. Ma fenêtre

donne sur un mur. Je ne puis pas regarder Paris et le menacer du

poing comme Rastignac! Je ne vois pas Paris. Il y a ce mur en

face, avec des crottes d'oiseaux dessus. Dans un coin--sur une

tuile rongée--un chat qui me regarde avec des yeux verts.

Je suis installé.

On a refait le lit, mis des draps blancs, fermé la table de nuit,

effacé la tache d'encre. On a même apporté sur la cheminée un vase

en albâtre avec lequel j'ai envie de me frotter: il ressemble à du

camphre. On a ajouté à mes gravures un _Napoléon au siège de

Toulon_, qui a vraiment l'air d'avoir la gale. Je voulais le

renvoyer d'abord, à cause de mes opinions; mais je le garde, tout

bien réfléchi--je cracherai dessus de temps en temps.

Je meurs d'ennui chez moi!

J'avais été si heureux, jadis, à ma première arrivée, hôtel

Riffault. Il me restait dans un morceau de journal, un bout de

côtelette que m'avait laissé Angelina, dans le cas où j'aurais

faim la nuit... J'étais heureux parce que je me sentais libre!

Je me sens à peine libre aujourd'hui dans cette chambre trois fois

plus grande, où je puis faire les cent pas.

C'est que je suis plus vieux, c'est que j'ai déjà été mon maître

dans Paris!

Hôtel Riffault, je sortais du collège: voilà tout, aujourd'hui

j'entre dans la vie.

Maintenant, c'est _pour de bon, _mon garçon!

J'ai de l'argent, heureusement!--Courons après les camarades!

Nous irons à Ramponneau prendre des portions à dix sous, boire du

vin à _douze_... je demanderai le cabinet qui donnait sur le

jardin et où l'on met des nappes sur la table. Tant pis si les

_purs_ se fâchent!

Nous appellerons par la fenêtre la marchande de noix et la

marchande de moules. Nous mangerons des moules tant que nous

voudrons.

Je m'étais toujours dit:--«Dès que tu auras de l'argent, il

faudra que tu te paies des moules jusqu'à ce que tu gonfles!»

Nous allons tous gonfler, si ça nous fait plaisir.

Ohé! la marchande de moules!

Je demanderai du veau braisé--je n'ai jamais mangé mon content

de veau braisé.

Nous filerons vers Montrouge sous le hangar où l'on buvait le vin

à quatre sous. Nous en boirons pour cinq francs! On invitera les

carriers du voisinage!...

Je tombe dans la rue sur un de nos anciens condisciples qui venait

quelquefois fumer une pipe avec nous. Il est tout étonné de me

revoir.

«On disait que tu étais parti pour les Indes!

--Où sont les amis? Quel est le café où l'on va?

--On ne va pas au café, mais il y a le restaurant de la mère

Petray, rue Taranne, où l'on dîne en bande le soir.»

Je cours rue Taranne au restaurant Petray.

Ce n'est pas le _chand de vin_ du quartier. Ce n'est pas la

crémerie non plus. Il n'y a ni la fumée des pipes d'étudiants, ni

l'odeur de plâtre des maçons; ils n'y viennent pas à midi faire

tremper la soupe.

Au comptoir se tient madame Petray; elle a les cheveux blonds, le

teint fade, elle ressemble à un pain qui a gardé de la farine sur

sa croûte.

Je n'ai jamais été à pareille fête, dans une salle à manger si

claire.

Il y a un bouquet sur une table du milieu, qui domine l'odeur des

sauces. Cela sent bon, si bon!...

Il me semble que je suis à Nantes, aux jours calmes, quand on

avait un grand dîner, lorsque ma mère rendait d'un seul coup ses

invitations de trois ans.

C'était presque toujours aux vacances de Pâques quand renaissaient

le printemps, les lilas, et j'étais chargé d'aller chercher des

fleurs en plein champ.

On en décorait la grande chambre qui reluisait de fraîcheur et

avait un grand parfum de campagne.

Par le soleil d'aujourd'hui, avec ce linge blanc et ce bouquet, le

petit restaurant, où je viens d'entrer, a l'air de gaieté honnête

qu'avait par exception tous les trois ou quatre ans la maison

Vingtras!

Les joies du foyer, mais les voilà! Je n'ai pas besoin de ma

famille pour les savourer; madame Petray peut me servir un bon

dîner sans m'avoir donné le jour; le père Petray a l'air plus

aimable que mon père: il a une toque aussi et un uniforme, mais

c'est beaucoup plus joli que le costume de professeur, son costume

de cuisinier.

«Garçon, l'addition!

--Vingt-quatre sous!»

J'ai eu une julienne, une côtelette Soubise, un artichaut

barigoule, un pot de crème, mon café. Les puissants ne dînent pas

mieux, voyons!

Quelle demi-heure exquise je viens de passer!

Je m'essuie la bouche en lisant un journal, le dos contre le mur,

un pied sur une chaise; je fais claquer entre mes dents de marbre

le bout de mon cure-dent.

L'égoïsme m'empoigne!

Si je gardais pour moi, si je caressais, encore une heure, cette

sensation du premier repas fait sans autre convive que ma liberté?

Je retrouverai les camarades demain, rien que demain.

Le ciel est si clair et il fera si bon marcher dans les rues! Oui,

sortons!

«Garçon, _payez-vous!»_

_Payez-vous:_ avec de l'argent qui n'est ni à la famille, ni à

la communauté, ni à la maison Vingtras, ni à l'hôtel Lisbonne,

avec cette belle pièce de cinq francs qui a de grosses soeurs

blanches et de petites soeurs jaunes.

Il y a encore des_ roues de derrière_ par ici et dans cet autre

coin quelques louis. Je suis sûr qu'ils y sont, car je tâte à

chaque instant la place où dort ma fortune.

«Payez-vous, et gardez ces trois sous pour vous!»

J'en ai une petite larme d'orgueil au bout des cils.

Un salut à madame Petray; un dernier coup d'oeil--jeté par pose

--sur le journal, de l'air d'un homme qui regarde le cours de la

rente; un signe de tête au garçon; et je m'esquive de peur

d'incidents qui couperaient ma sensation dans sa fleur.

Tous les bonheurs!

J'achète un trois sous: blond, bien roulé, et qui donne une fumée

bleue...

«La bouquetière! Vite un bouquet!»

Mes bottes reluisent et sonnent comme des bottes d'officier; mon

habit me va bien, on dirait.

Je vois dans une glace un garçon brun, large d'épaules, mince de

taille, qui a l'air heureux et fort. Je connais cette tête, ce

teint de cuivre et ces yeux noirs. Ils appartiennent à un évadé

qui s'appelle Vingtras[11].

Je me dandine sur mes jambes comme sur des tiges d'acier.

Il me semble que j'essaie un tremplin: j'ai de l'élasticité plein

les muscles, et je bondirais comme une panthère.

Je donne à tous les aveugles; la monnaie qu'on m'a rendue chez

Mme Petray y passe.

Je préférerais un autre genre d'infirmes, soit des sourds ou des

amputés qui pourraient voir au moins la mine que j'ai quand je

suis habillé à ma manière, et que je marche sans peur de faire

craquer ma culotte.

Les Tuileries! Ah! voilà le SANGLIER!--C'est là qu'on faisait

les parties de barres, au temps du collège.

Je déteste ce sanglier de marbre, truffé de taches noires faites

par la pluie. Legnagna, mon maître de pension, avec son nez rouge,

ses joues bleues, ses jambes cagneuses, son air de sacristain, me

revient à la mémoire et va me gâter ma journée!...

J'aime mieux passer de côté où le pion défendait d'aller et où

étaient les femmes.

Oh! ces remous de jupe, ces ondulations de hanches, ces mains

gantées de long, ces éclairs de chair blanche, que laisse voir le

corsage échancré!... Il n'y a ni ces hanches, ni ces remous en

province... Au quartier Latin non plus!

Et dire que je ne suis jamais venu m'asseoir sur un de ces bancs

pendant tout le temps que j'ai habité autour du Panthéon! Je

regardais sauter, au Prado, des filles de vingt ans; les

promeneuses d'ici en ont trente. Je préfère leurs trente ans, et

leurs reins souples, leur corsage plein et leur peau dorée.

Elles s'en vont une à une. Il y en a qui s'attardent un moment

avec des hommes à tête de capitaines, après avoir dit à leur

enfant:--«Va, va, fais aller ton cerceau.»

Les femmes de chambre aussi disent à leurs ouailles: «_Faites à

celui_ qui sera le plus tôt à la grille!»--et, tandis que les

gamins courent, elles se retournent pour embrasser des moustachus.

Tout ce monde a l'air heureux et amoureux! Oh! je reviendrai et je

tâcherai de retenir en arrière, moi aussi, une de ces robes de

soie ou d'indienne...

J'ai dîné au café!

Un bifteck avec des pommes soufflées roulées autour, comme des

boucles de cheveux blonds autour d'une tête brune.

Ici encore je retrouve des femmes qui parlent plus haut, qui rient

plus fort que celles des Tuileries, qui ressemblent davantage aux

filles du quartier Latin, mais, dans cet éclat de lumières dorées,

dans ce poudroiement du gaz et dans ce scintillement de vaisselle

d'argent, le criard de la voix ou de la robe ne fait point trop

vilain effet.

Elles ont de la poudre de riz sur les joues, comme il y a du sucre

sur les fraises.

Mon dîner m'a coûté trente-cinq sous--sans vin. Je n'ai pas bu

de vin ce matin non plus; je veux prendre l'habitude de n'en pas

boire. J'aime mieux pour le prix acheter des bouquets, et

m'étendre sur une chaise verte près du _Philipoemen__[12]_.

Je n'ai pas besoin--comme jadis, quand je cherchais Torchonette

--de me donner du courage.

Je pris un canon sur le comptoir, ce jour-là... J'ai de quoi me

payer une bouteille aujourd'hui.--Mais pourquoi?

J'ai eu mon ivresse, je me suis grisé à respirer cet air, à voir

ces femmes, à lécher les fourchettes d'argent!... Cela vaut mieux

que dix _canons de la bouteille._

Je vois passer tout Paris! Il ne me fait plus peur comme jadis!

Peur?...

J'ai appelé aux armes sur ce boulevard même. C'est sur ce banc, en

face, devant le passage des Panoramas, que je montai et criai, le

3 décembre: «Mort à Napoléon!»

Encore ce souvenir!--Faiblesse!... Regret d'enfant!...

«Garçon! le _Journal pour rire!..._»

Où irai-je finir ma journée?

Le bachelier · 第 29 / 86 题