aurait gâté Mowgli si elle avait fait à sa guise. Comment sa petite
tête peut-elle garder tous tes longs discours?
--Y a-t-il quelque chose dans la Jungle de trop petit pour être tué?
Non. C'est pourquoi je lui enseigne tout cela, et c'est pourquoi je le
corrige, oh! très doucement, lorsqu'il oublie.
--Doucement! Tu t'y connais, en douceur, vieux Pied de Fer, grogna
Bagheera. Elle lui a joliment meurtri le visage, aujourd'hui, ta...
douceur. Fi!
--J'aime mieux le voir meurtri de la tête aux pieds par moi qui l'aime,
que de lui voir arriver du mal à cause de son ignorance, répondit Baloo
avec beaucoup de chaleur. Je suis en train de lui apprendre les Maîtres
Mots de la jungle appelés à le protéger auprès des oiseaux, du Peuple
Serpent, et de tout ce qui chasse sur quatre pieds, sauf de son propre
clan. Il peut maintenant, s'il veut seulement se rappeler les mots,
réclamer protection à toute la jungle. Est-ce que cela ne vaut pas une
petite correction?
--Eh bien, en tous cas, prends garde à ne point tuer le petit d'homme.
Ce n'est pas un tronc d'arbre bon à aiguiser tes griffes émoussées.
Mais quels sont ces Maîtres Mots? Je suis apparemment plutôt faite pour
accorder de l'aide que pour en demander.--Bagheera étira une de ses
pattes pour en admirer les griffes dont l'acier bleu s'aiguisait au
bout comme un ciseau à froid.--Toutefois, j'aimerais à savoir.
--Je vais appeler Mowgli pour qu'il te les dise... s'il est disposé.
Viens, Petit Frère!
--Ma tête sonne comme un arbre à abeilles, dit une petite voix maussade
au-dessus de leurs têtes.
Et Mowgli se laissa glisser le long d'un tronc d'arbre. Il avait la
mine fâchée, et ce fut avec indignation qu'au moment de toucher le sol
il ajouta:
--Je viens pour Bagheera et non pour toi, vieux Baloo!
--Cela m'est égal,--dit Baloo, froissé et peiné.--Répète alors à
Bagheera les Maîtres Mots de la jungle, que je t'ai appris aujourd'hui.
--Les Maîtres Mots pour quel peuple?--demanda Mowgli, charmé de se
faire valoir.--La jungle a beaucoup de langues, et moi je les connais
toutes.
--Tu sais quelque chose, mais pas grand'chose... Vois, Bagheera, ils
ne remercient jamais leur maître. Jamais le moindre louveteau vint-il
remercier le vieux Baloo de ses leçons?... Dis le mot pour les Peuples
Chasseurs, alors... grand savant.
--Nous sommes du même sang, vous et moi, dit Mowgli en donnant aux mots
l'accent ours dont se sert tout le peuple chasseur.
--Bien... Maintenant, pour les oiseaux.
Mowgli répéta, en ajoutant le cri du vautour à la fin de la sentence.
--Maintenant pour le Peuple Serpent, dit Bagheera.
La réponse fut un sifflement tout à fait indescriptible, après quoi
Mowgli se donna du pied dans le derrière, battit des mains pour
s'applaudir lui-même, et sauta sur le dos de Bagheera, où il s'assit de
côté, pour jouer du tambour avec ses talons sur la fourrure luisante,
et faire à Baloo les plus affreuses grimaces qu'il pût imaginer.
--Là... là! Cela valait bien une petite correction, dit avec tendresse
l'ours brun. Un jour tu pourras te souvenir de moi.
Puis il se retourna pour dire à Bagheera comment l'enfant avait
appris les Maîtres Mots de Hathi, l'éléphant sauvage, qui sait tout
ce qui a rapport à ces choses, et comment Hathi avait mené Mowgli à
une mare pour apprendre d'un serpent d'eau le mot des Serpents, que
Baloo ne pouvait prononcer; et comment Mowgli se trouvait maintenant
suffisamment garanti contre tous accidents possibles dans la Jungle,
parce que ni serpent, ni oiseau, ni bête à quatre pattes ne lui ferait
de mal.
--Personne n'est donc à craindre,--conclut Baloo, en caressant avec
orgueil son gros ventre fourré.
--Sauf ceux de sa propre tribu,--dit à voix basse Bagheera.
Puis, tout haut, s'adressant à Mowgli:
--Fais attention à mes côtes, petit Frère; qu'as-tu donc à danser ainsi?
Mowgli, voulant se faire entendre, tirait à pleine fourrure sur
l'épaule de Bagheera, et lui donnait de forts coups de pieds. Quand,
enfin, tous deux prêtèrent l'oreille, il cria à pleins poumons:
--Moi aussi, j'aurai une tribu à moi, une tribu à conduire à travers
les branches toute la journée.
--Quelle est cette nouvelle folie, petit bâtisseur de chimères? dit
Bagheera.
--Oui, et pour jeter des branches et de la crotte au vieux Baloo,
continua Mowgli. Ils me l'ont promis. Ah!
--_Whoof!_
La grosse patte de Baloo jeta Mowgli à bas du dos de Bagheera, et
l'enfant, qui restait étendu entre les grosses pattes de devant, put
voir que l'ours était en colère.
--Mowgli, dit Baloo, tu as parlé aux Bandar-Log,... le Peuple Singe.
Mowgli regarda Bagheera pour voir si la panthère était en colère aussi:
les yeux de Bagheera étaient aussi durs que des pierres de jade.
--Tu as été avec le Peuple Singe,... les singes gris... le peuple sans
loi... les mangeurs de tout. C'est une grande honte.
--Quand Baloo m'a fait du mal à la tête--dit Mowgli (il était encore
sur le dos),--je suis parti, et les singes gris sont descendus des
arbres pour s'apitoyer sur moi. Personne autre ne se souciait de moi.
Il se mit à pleurnicher.
--L'apitoiement du Peuple Singe! ronfla Baloo. Le calme du torrent de
la montagne! La fraîcheur du soleil d'été!... Et alors, petit d'homme?
--Et alors... alors, ils m'ont donné des noix et tout plein de bonnes
choses à manger, et ils... ils m'ont emporté dans leurs bras au sommet
des arbres, pour me dire que j'étais leur frère par le sang, sauf que
je n'avais pas de queue, et qu'un jour je serais leur chef.
--Ils n'ont pas de chefs, dit Bagheera. Ils mentent, ils ont toujours
menti.
--Ils ont été très bons, et m'ont prié de revenir. Pourquoi ne m'a-t-on
jamais mené chez le Peuple Singe? Ils se tiennent sur leurs pieds comme
moi. Ils ne cognent pas avec de grosses pattes. Ils jouent toute la
journée... Laissez-moi monter!... Vilain Baloo, laisse-moi monter. Je
veux retourner jouer avec eux.
--Écoute, petit d'homme.--dit l'Ours, et sa voix gronda comme le
tonnerre dans la nuit chaude.--Je t'ai appris toute la Loi de la Jungle
pour tous les peuples de la jungle... sauf le Peuple Singe qui vit
dans les arbres. Ils n'ont pas de loi. Ils n'ont pas de patrie. Ils
n'ont pas de langage à eux, mais se servent de mots volés, entendus par
hasard lorsqu'ils écoutent et nous épient, là-haut, à l'affût dans les
branches. Leur chemin n'est pas le nôtre. Ils n'ont pas de chefs. Ils
n'ont pas de mémoire. Ils se vantent et jacassent, et se prétendent un
grand peuple prêt à opérer de grandes choses dans la jungle; mais la
chute d'une noix suffit à détourner leurs idées, ils rient, et tout est
oublié. Nous autres de la jungle, nous n'avons aucun rapport avec eux.
Nous ne buvons pas où boivent les singes; nous n'allons pas où vont
les singes; nous ne chassons pas où ils chassent; nous ne mourons pas
où ils meurent. M'as-tu jamais, jusqu'à ce jour, entendu parler des
Bandar-Log?
--Non, dit Mowgli tout bas, car le silence était très grand dans la
forêt maintenant que Baloo avait fini de parler.
--Le peuple de la jungle a banni leur nom de sa bouche et de sa
pensée. Ils sont nombreux, méchants, malpropres, sans pudeur, et ils
désirent, autant qu'ils sont capables de fixer un désir, que le peuple
de la jungle leur prête attention... Mais nous ne leur prêtons point
attention, même lorsqu'ils nous jettent des noix et des ordures sur la
tête.
Il avait à peine dit qu'une grêle de noix et de brindilles dégringola
au travers du feuillage; et on put entendre des toux, des hurlements,
et des bonds irrités, très haut dans les branches.
--Le Peuple Singe est interdit, prononça Baloo, interdit auprès du
peuple de la jungle. Souviens-t'en.
--Interdit, répéta Bagheera; mais je pense tout de même que Baloo
aurait dû te prémunir contre eux...
--Moi... Moi? Comment aurais-je deviné qu'il irait jouer avec une
pareille ordure... Le Peuple Singe! Pouah!
Une nouvelle grêle tomba sur leurs têtes, et ils s'en allèrent au trot,
emmenant Mowgli avec eux.
Ce que Baloo avait dit des singes était parfaitement vrai. Ils
appartiennent aux cimes des arbres; et, comme les bêtes regardent très
rarement en l'air, l'occasion ne se présenterait guère pour eux et le
peuple de la jungle de se rencontrer; mais, toutes les fois qu'ils
trouvaient un loup malade, ou un tigre blessé, ou un ours, les singes
le tourmentaient, et ils avaient coutume de jeter des bâtons et des
noix à n'importe quelle bête, pour rire, et dans l'espoir qu'on les
remarquerait. Puis, ils hurlaient et criaient à tue-tête des chansons
dénuées de sens; et ils invitaient le peuple de la jungle à grimper
aux arbres pour lutter avec eux, ou bien, sans motif, s'élançaient
en furieuses batailles les uns contre les autres, en prenant soin
de laisser les singes morts où le peuple de la jungle pourrait les
voir. Ils étaient toujours sur le point d'avoir un chef, des lois
et des coutumes à eux, mais ils ne le faisaient jamais parce que
leur mémoire était incapable de rien retenir d'un jour à l'autre;
aussi arrangeaient-ils les choses au moyen d'un dicton: «Ce que les
Bandar-Log pensent maintenant, la jungle le pensera plus tard»,
qui était pour eux d'un grand réconfort. Aucune bête ne pouvait
les atteindre, mais, d'un autre côté, aucune bête ne leur prêtait
attention, et c'est pourquoi ils avaient été si charmés de voir Mowgli
venir jouer avec eux, et d'entendre combien Baloo en était irrité.
Ils n'avaient pas l'intention de faire davantage--les Bandar-Log n'ont
jamais d'intentions;--mais l'un d'eux imagina, ce qui lui parut une
brillante idée, de dire aux autres que Mowgli serait une personne
utile à posséder dans la tribu, parce qu'il savait entrelacer des
branches en abri contre le vent; et que, s'ils s'en saisissaient, ils
pourraient le forcer à le leur apprendre. Naturellement Mowgli, comme
enfant de bûcheron, avait hérité de toutes sortes d'instincts, et
s'amusait souvent à fabriquer de petites huttes à l'aide de branches
tombées, sans savoir pourquoi; et le Peuple Singe, guettant dans les
arbres, considérait ce jeu comme la chose la plus étonnante. Cette
fois, disaient-ils, ils allaient réellement avoir un chef et devenir le
peuple le plus sage de la jungle... si sage qu'ils seraient pour tous
les autres un objet de remarque et d'envie. Aussi suivirent-ils Baloo,
Bagheera et Mowgli à travers la jungle, fort silencieusement, jusqu'à
ce que vînt l'heure de la sieste de midi. Alors Mowgli, on ne peut plus
honteux de lui-même, s'endormit entre la panthère et l'ours, résolu à
n'avoir plus rien de commun avec le Peuple Singe.
La première chose qu'ensuite il éprouva, ce fut une sensation de mains
sur ses jambes et ses bras... de petites mains dures et fortes... puis,
de branches lui fouettant le visage; et son regard plongeait à travers
l'agitation des ramures, tandis que Baloo éveillait la jungle de ses
cris sourds et que Bagheera bondissait le long du tronc, tous ses
crocs à nu. Les Bandar-Log hurlaient de triomphe et luttaient à qui
atteindrait le plus vite les branches supérieures où Bagheera n'oserait
les suivre, criant:
--Elle nous a remarqués! Bagheera nous a remarqués! Tout le peuple de
la jungle nous admire pour notre adresse et notre ruse!
Alors, ils commencèrent leur fuite, et la fuite du Peuple Singe au
travers de la patrie des arbres est une chose que personne ne décrira
jamais. Ils y ont leurs routes régulières et leurs chemins de traverse,
des côtes et des descentes tous tracés à cinquante ou soixante et cent
pieds au-dessus du sol, et par lesquelles ils voyagent, même la nuit
s'il est nécessaire. Deux des singes les plus forts avaient saisi
Mowgli sous les bras, et volaient à travers les cimes des arbres par
bonds de vingt pieds à la fois. Eussent-ils été seuls qu'ils auraient
avancé deux fois plus vite, mais le poids de l'enfant les retardait.
Tout mal à l'aise et pris de vertige qu'il se sentît, Mowgli ne
pouvait s'empêcher de jouir de cette course furieuse; mais il était
effrayé d'apercevoir par éclairs le sol si loin au-dessous de lui; et
les terribles chocs et les secousses, au bout de chaque saut qui le
balançait à travers le vide, lui mettaient le cœur entre les dents.
Son escorte s'élançait avec lui au haut d'un arbre jusqu'à ce qu'il
sentît les extrêmes petites branches crépiter et plier sous leur poids;
puis, avec un han guttural, ils se jetaient, décrivaient dans l'air une
courbe descendante et se recevaient, en se suspendant par les mains et
par les pieds aux branches basses de l'arbre voisin.
Parfois il découvrait des milles et des milles de calme jungle verte,
de même qu'un homme au sommet d'un mât peut plonger à des lieues dans
l'horizon de la mer; puis, les branches et les feuilles lui cinglaient
le visage, et, tout de suite après, ses deux gardes et lui descendaient
presque à toucher terre de nouveau.
C'est ainsi, à renfort de bonds, de fracas, d'ahans, de hurlements, que
la tribu tout entière des Bandar-Log filait à travers les routes des
arbres, avec Mowgli leur prisonnier.
D'abord, il eut peur qu'on ne le laissât tomber; puis, il sentit monter
la colère. Mais il savait l'inutilité de la lutte, et il se mit à
penser. La première chose à faire était d'avertir Baloo et Bagheera,
car, au train dont allaient les singes, il savait que ses amis seraient
vite distancés. Regarder en bas, cela n'eût servi de rien, car il ne
pouvait voir que le dessus des branches; aussi dirigea-t-il ses yeux en
l'air et vit-il, loin dans le bleu, Chil le Vautour en train de planer
et de tournoyer au-dessus de la jungle qu'il surveillait dans l'attente
de choses à mourir. Chil s'aperçut que les singes portaient il ne
savait quoi, et se laissa tomber de quelques centaines de mètres pour
voir si leur fardeau était bon à manger. Il siffla de surprise quand il
vit Mowgli remorqué à la cime d'un arbre et l'entendit lancer l'appel
du vautour:
--Nous sommes du même sang, toi et moi.
Les vagues de branches se refermèrent sur l'enfant; mais Chil, d'un
coup d'aile, se porta au-dessus de l'arbre suivant, assez à temps pour
voir remonter de nouveau la petite face brune:
--Relève ma trace, cria Mowgli. Préviens Baloo de la tribu de Seeonee,
et Bagheera du Conseil du Rocher.
--Au nom de qui, frère?
Chil n'avait jamais vu Mowgli auparavant, bien que naturellement il eût
entendu parler de lui.
--De Mowgli, la grenouille... le petit d'homme... ils m'appellent!...
Relève ma tra... ace!
Les derniers mots furent criés à tue-tête au moment où il se trouvait
balancé dans l'air; mais Chil fit un signe d'assentiment, et s'éleva
en ligne perpendiculaire jusqu'à ce qu'il ne parût pas plus gros qu'un
grain de sable; alors, il resta suspendu, suivant du télescope de
ses yeux le sillage dans les cimes, tandis que l'escorte de Mowgli y
passait en tourbillon.
--Ils ne vont jamais loin,--dit-il avec un petit rire--ils ne font
jamais ce qu'ils ont projeté de faire. Toujours prêts, les Bandar-Log,
à donner du bec dans les nouveautés. Cette fois, si j'ai bon œil, ils
ont mis le bec dans quelque chose qui leur donnera du fil à retordre,
car Baloo n'est pas un poussin, et Bagheera peut, je le sais, tuer
mieux que des chèvres.
Là-dessus, il se berça sur ses ailes, les pattes ramenées sous lui, et
attendit.
Pendant ce temps Baloo et Bagheera se rongeaient de rage et de chagrin.
Bagheera grimpait comme jamais de sa vie elle n'avait grimpé, mais les
branches minces se brisaient sous son poids, et elle glissait jusqu'en
bas, de l'écorce plein les griffes.
--Pourquoi n'as-tu pas averti le petit d'homme?--rugissait-elle aux
oreilles du pauvre Baloo, qui s'était mis en route, de son trot massif,
dans l'espoir de rattraper les singes.--Quelle utilité de le tuer de
coups, si tu ne l'avais pas averti?
--Vite!... Ah, vite!... Nous... pouvons encore les rattraper! haletait
Baloo.
--A ce pas!... Il ne forcerait pas une vache blessée. Professeur de la
Loi... frappeur d'enfants... un mille à rouler et tanguer de la sorte,
et tu éclaterais. Assieds-toi tranquille et réfléchis! Fais un plan; ce
n'est pas le moment de leur donner la chasse. Ils pourraient le laisser
tomber, si nous les suivions de trop près.
--_Arrula! Whoo!_... Ils l'ont peut-être laissé tomber déjà, fatigués
de le porter. Qui peut se fier aux Bandar-Log?... Qu'on me mette des
chauves-souris mortes sur la tête!... Qu'on me donne des os noirs à
ronger!... Qu'on me roule dans les ruches des abeilles sauvages pour
que j'y sois piqué à mort, et qu'on m'enterre avec l'hyène, car je suis
le plus misérable des ours!... _Arrulala! Wahooa!_... O Mowgli, Mowgli!
Pourquoi ne t'ai-je pas prémuni contre le Peuple Singe au lieu de te
casser la tête? Qui sait maintenant si mes coups n'ont pas fait fuir de
sa mémoire la leçon du jour, et s'il ne se trouvera pas seul dans la
jungle sans les maîtres mots?
Baloo se prit la tête entre les pattes, et se mit à rouler de droite
et de gauche en gémissant.
--En tout cas, il m'a récité tous les mots très correctement il y a
peu de temps, dit Bagheera avec impatience. Baloo, tu n'as ni mémoire
ni respect de toi-même. Que penserait la jungle si moi, la panthère
noire, je me roulais en boule comme Sahi, le porc-épic, pour me mettre
à hurler.
--Je me moque bien de ce que pense la jungle! Il est peut-être mort à
l'heure qu'il est.
--A moins qu'ils ne l'aient laissé tomber des branches en manière de
passe-temps, qu'ils l'aient tué par paresse, ou jusqu'à ce qu'ils le
fassent, je n'ai pas peur pour le petit d'homme. Il est sage, il sait
quelque chose, et, par-dessus tout, il a ces yeux que craint le peuple
de la jungle. Mais, et c'est un grand malheur, il est au pouvoir des
Bandar-Log; et, parce qu'ils vivent dans les arbres, ils ne redoutent
personne parmi nous.
Bagheera lécha une de ses pattes de devant pensivement.
--Vieux fou que je suis! Lourdaud à poil brun, grand fouilleur de
racines,--dit Baloo, en se déroulant brusquement;--c'est vrai ce que
dit Hathi, l'éléphant sauvage: _A chacun sa crainte_. Et eux, les
Bandar-Log, craignent Kaa, le serpent de rocher. Il grimpe aussi bien
qu'eux. Il vole les jeunes singes dans la nuit. Rien que le murmure
de son nom les glace jusqu'au bout de leurs méchantes queues. Allons
trouver Kaa.
--Que fera-t-il pour nous? Il n'est pas de notre tribu, puisqu'il est
sans pieds, et... il a les yeux les plus funestes, dit Bagheera.
--Il est aussi vieux que rusé. Par-dessus tout, il a toujours faim, dit
Baloo plein d'espoir. Promets-lui beaucoup de chèvres.
--Il dort un mois plein après chaque repas. Il se peut qu'il dorme
maintenant, et, fût-il éveillé, qu'il préférerait peut-être tuer
lui-même ses chèvres.
Bagheera, qui ne savait pas grand'chose de Kaa, se méfiait
naturellement.
--En ce cas, à nous deux, vieux chasseur, nous pourrions lui faire
entendre raison.
Là-dessus Baloo frotta le pelage roussi de sa brune épaule contre la
panthère, et ils partirent ensemble à la recherche de Kaa, le Python de
Rocher.
Ils le trouvèrent étendu sur une saillie de roc que chauffait le soleil
de midi, en train d'admirer la magnificence de son habit neuf, car
il venait de consacrer dix jours de retraite à changer de peau, et
maintenant, il apparaissait dans toute sa splendeur: sa grosse tête
camuse dardée au ras du sol, les trente pieds de long de son corps
tordus en nœuds et en courbes fantastiques, et se léchant les lèvres à
la pensée du dîner à venir.
--Il n'a pas mangé,--dit Baloo, en grognant de soulagement à la vue du
somptueux habit marbré de brun et de jaune.--Fais attention, Bagheera!
Il est toujours un peu myope après avoir changé de peau, et très prompt
à l'attaque.
Kaa n'était pas un serpent venimeux,--en fait, il méprisait plutôt les
serpents venimeux, qu'il tenait pour lâches--mais sa force résidait
dans son étreinte, et, une fois qu'il avait enroulé ses anneaux énormes
autour de qui que ce fût, il n'y avait plus rien à faire.
--Bonne chasse! cria Baloo en s'asseyant sur ses hanches.
Comme tous les serpents de son espèce, Kaa était presque sourd, et tout
d'abord il n'entendit pas l'appel. Cependant il se leva, prêt à tout
événement, la tête basse:
--Bonne chasse pour nous tous, répondit-il enfin. Oh! oh! Baloo, que
fais-tu ici?... Bonne chasse, Bagheera... L'un de nous au moins a
besoin de nourriture. A-t-on entendu parler de gibier sur pied? Une
biche peut-être, ou même un jeune chevreuil? Je suis aussi vide qu'un
puits à sec.
--Nous sommes en train de chasser, dit Baloo négligemment.
Il savait qu'on ne doit pas presser Kaa. Il est trop gros.
--Permettez-moi de me joindre à vous, dit Kaa. Un coup de patte de
plus ou de moins n'est rien pour toi, Bagheera, ni pour toi, Baloo;
alors que moi... moi, il me faut attendre et attendre des jours dans
un sentier, et grimper la moitié d'une nuit pour le maigre hasard d'un
jeune singe. Psshaw! Les arbres ne sont plus ce qu'ils étaient dans ma
jeunesse. Tous rameaux pourris et branches sèches.
--Il se peut que ton grand poids y soit pour quelque chose, répliqua
Baloo.
--Oui, je suis d'une jolie longueur,--d'une jolie longueur,--dit Kaa
avec une pointe d'orgueil. Mais malgré tout, c'est la faute de ce bois
nouveau. J'ai été bien près de tomber lors de ma dernière prise....
bien près en vérité.... et, en glissant, car ma queue n'enveloppait pas
étroitement l'arbre, j'ai réveillé les Bandar-Log qui m'ont donné les
plus vilains noms.
--Cul-de-jatte, ver de terre jaune,--dit Bagheera dans ses moustaches,
comme si elle essayait de se souvenir.
--Sssss! M'ont-ils appelé comme cela? demanda Kaa.
--C'était quelque chose de la sorte qu'ils nous braillaient à la
dernière lune, mais nous n'y avons pas fait attention. Ils disent
n'importe quoi... même, par exemple, que tu as perdu tes dents, et que
tu n'oses affronter rien de plus gros qu'un chevreau, parce que (ils
n'ont vraiment aucune pudeur, ces Bandar-Log).... parce que tu crains
les cornes des boucs, continua suavement Bagheera.
Or, un serpent, et surtout un vieux python circonspect de l'espèce de
Kaa, montre rarement qu'il est en colère, mais Baloo et Bagheera purent
voir les gros muscles engloutisseurs onduler et se gonfler des deux
côtés de sa gorge.
--Les Bandar-Log ont changé de terrain, dit-il tranquillement. Quand je
suis monté ici au soleil, aujourd'hui, j'ai entendu leurs huées parmi
les cimes des arbres.
--Ce sont... ce sont les Bandar-Log que nous suivons en ce moment...,
dit Baloo.
Mais les mots s'étranglaient dans sa gorge, car c'était la première
fois, à son souvenir, qu'un animal de la jungle avouait s'intéresser
aux actes des singes.
--Sans doute, alors, que ce n'est point une petite affaire qui met deux
tels chasseurs... chefs dans leur propre jungle, j'en suis certain...,
sur la piste des Bandar-Log,--répondit Kaa courtoisement, en enflant de
curiosité.
--A vrai dire, commença Baloo, je ne suis rien de plus que le vieux et
parfois imprévoyant Professeur de Loi des louveteaux de Seeonee, et
Bagheera ici...
--Est Bagheera, dit la panthère noire.
Et ses mâchoires se fermèrent avec un bruit sec, car l'humilité n'était
pas son fait.
--Voici l'affaire, Kaa: ces voleurs de noix et ramasseurs de palmes ont
emporté notre petit d'homme dont tu as peut-être entendu parler.
--J'ai entendu raconter par Sahi (ses piquants le rendent présomptueux)
qu'une sorte d'homme était entré dans un clan de loups, mais je ne l'ai
pas cru. Sahi est plein d'histoires à moitié entendues et très mal
répétées.
--Eh bien, c'est vrai. Il s'agit d'un petit d'homme comme on n'en a
jamais vu, dit Baloo. Le meilleur, le plus sage et le plus hardi des
petits d'homme... mon propre élève, qui rendra fameux le nom de Baloo à
travers toutes les jungles; et de plus, je... nous... l'aimons, Kaa.
--Ts! Ts!--dit Kaa, en balançant sa tête d'un mouvement de
navette.--Moi aussi, j'ai connu la tendresse. Il y a des histoires que
je pourrais dire...
--Qu'il faudrait une nuit claire et l'estomac garni pour louer
dignement, dit Bagheera avec vivacité. Notre petit d'homme est à
l'heure qu'il est entre les mains des Bandar-Log, et nous savons que,
de tout le peuple de la jungle, Kaa est le seul qu'ils redoutent.