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LE LIVRE DE LA JUNGLE
JUSTIFICATION DU TIRAGE
[Illustration]
Droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède
et la Norvège.
RUDYARD KIPLING
Le Livre
de la Jungle
_Traduction de_
LOUIS FABULET et ROBERT d'HUMIÈRES
[Illustration]
PARIS
SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV
Tous droits réservés
LES FRÈRES DE MOWGLI
Chil Vautour conduit les pas de la nuit
Que Mang le Vampire délivre--
Dorment les troupeaux dans l'étable clos.
La terre à nous, l'ombre la livre!
C'est l'heure du soir, orgueil et pouvoir
A la serre, le croc et l'ongle.
Nous entendez-vous? Bonne chasse à tous
Qui gardez la Loi de la Jungle!
CHANSON DE NUIT DANS LA JUNGLE.
Il était sept heures d'une soirée très chaude, sur les collines de
Seeonee, quand père Loup s'éveilla de son somme journalier, se gratta,
bâilla et détendit ses pattes l'une après l'autre pour dissiper la
sensation de paresse qu'il sentait encore à leurs extrémités. Mère
Louve était étendue, son gros nez gris tombé parmi ses quatre petits
qui se culbutaient et criaient, et la lune luisait par l'ouverture de
la caverne où ils vivaient tous.
--Augrh! dit père Loup, il est temps de se remettre en chasse.
Et il allait s'élancer vers le fond de la vallée, quand une petite
ombre à queue touffue barra l'ouverture et jappa:
--Bonne chance, ô chef des loups! Bonne chance et fortes dents blanches
aux nobles enfants. Puissent-ils n'oublier jamais en ce monde ceux qui
ont faim!
C'était le chacal--Tabaqui le Lèche-Plat--et les loups de l'Inde
méprisent Tabaqui parce qu'il rôde partout en faisant du grabuge,
colportant des histoires et mangeant des chiffons et des morceaux de
cuir dans les tas d'ordures aux portes des villages. Mais ils ont peur
de lui aussi, parce que Tabaqui, plus que tout autre dans la jungle,
est sujet à devenir enragé, et alors il oublie qu'il ait jamais eu peur
de quelqu'un, et il court à travers la forêt, mordant tout ce qu'il
trouve sur sa route. Le tigre même se sauve et se cache lorsque le
petit Tabaqui devient enragé, car la rage est la chose la plus honteuse
qui puisse surprendre un animal sauvage. Nous l'appelons hydrophobie,
mais eux l'appellent _dewanee_--la folie--et ils se sauvent:
--Entre alors, et cherche, dit père Loup avec raideur; mais il n'y a
rien à manger ici.
--Pour un loup, non certes, dit Tabaqui; mais pour un aussi mince
personnage que moi un os sec est un festin. Que sommes-nous donc, nous
autres _Gidur log_ (le peuple chacal), pour trier et choisir?
Il obliqua vers le fond de la caverne, y trouva un os de chevreuil où
restait quelque viande, s'assit et en fit croquer le bout avec joie.
--Merci, pour ce bon repas! dit-il en se léchant les lèvres. Qu'ils
sont beaux, les nobles enfants! Quels grands yeux! Et si jeunes,
pourtant! Je devrais me rappeler, en effet, que les enfants des rois
sont hommes dès le berceau.
Or, Tabaqui le savait aussi bien que personne, il n'y a rien de plus
malencontreux que de louer des enfants à leur nez; il prit plaisir à
voir que mère et père Loup semblaient gênés.
Tabaqui resta un moment assis, en repos, en se réjouissant du mal qu'il
venait de faire; puis il reprit malignement:
--Shere Khan, le Grand, a changé de terrain de chasse. Il va chasser
sur ces collines, à la prochaine lune, m'a-t-il dit.
Shere Khan était le tigre qui habitait près de la rivière, la
Waingunga, à vingt milles plus loin.
--Il n'en a pas le droit, commença père Loup avec colère. De par la Loi
de la Jungle, il n'a pas le droit de changer ses quartiers sans dûment
avertir. Il effraiera tout le gibier à dix milles à la ronde, et moi...
moi j'ai à tuer pour deux ces temps-ci.
--Sa mère ne l'a pas appelé Lungri (le Boiteux) pour rien, dit mère
Louve tranquillement: il est boiteux d'un pied depuis sa naissance;
c'est pourquoi il n'a jamais pu tuer que des bestiaux. A présent, les
villageois de la Waingunga sont irrités contre lui, et il vient ici
pour irriter les nôtres. Ils fouilleront la jungle à sa recherche...
il sera loin, mais, nous et nos enfants, il nous faudra courir quand
on allumera l'herbe. Vraiment, nous sommes très reconnaissants à Shere
Khan!
--Lui parlerai-je de votre gratitude? dit Tabaqui.
--Ouste! jappa brusquement père Loup. Va-t'en chasser avec ton maître.
Tu as fait assez de mal pour une nuit.
--Je m'en vais, dit Tabaqui tranquillement. Vous pouvez entendre Shere
Khan, en bas, dans les fourrés. J'aurais pu me dispenser du message.
Père Loup écouta.
En bas, dans la vallée qui descendait vers une petite rivière, il
entendit la plainte dure, irritée, hargneuse et chantante d'un tigre
qui n'a rien pris et auquel il importe peu que toute la jungle le sache.
--L'imbécile! dit père Loup, commencer un travail de nuit par un
vacarme pareil! Pense-t-il que nos chevreuils sont comme ses veaux gras
de la Waingunga?
--Chut! Ce n'est ni bœuf ni chevreuil qu'il chasse cette nuit, dit
mère Louve, c'est l'homme.
La plainte s'était changée en une sorte de ronron bourdonnant qui
semblait venir de chaque point de l'étendue. C'était le bruit qui égare
les bûcherons et les nomades à la belle étoile, et les fait courir
quelquefois dans la gueule même du tigre.
--L'homme!--dit père Loup, en montrant toutes ses dents
blanches.--Faugh! N'y a-t-il pas assez d'insectes et de grenouilles
dans les citernes, qu'il lui faille manger l'homme, et sur notre
terrain encore?
La Loi de la Jungle, qui n'ordonne rien sans raison, défend à toute
bête de manger l'homme, sauf lorsqu'elle tue pour montrer à ses enfants
comment on tue, et alors elle doit chasser hors des terrains de son
clan ou de sa tribu. La vraie raison en est que le meurtre de l'homme
signifie, tôt ou tard, invasion d'hommes blancs armés de fusils et
montés sur des éléphants, et d'hommes bruns, par centaines, munis de
gongs, de fusées et de torches. Alors tout le monde souffre dans la
jungle... La raison que les bêtes se donnent entre elles, c'est que,
l'homme étant le plus faible et le plus désarmé des êtres vivants,
il est indigne d'un chasseur d'y toucher. Ils disent aussi--et c'est
vrai--que les mangeurs d'hommes deviennent galeux et qu'ils perdent
leurs dents.
Le ronron grandit et se résolut dans le «Aaarh!» à pleine gorge du
tigre qui charge.
Alors, il y eut un hurlement--un hurlement bizarre, indigne d'un
tigre--poussé par Shere Khan.
--Il a manqué son coup, dit mère Louve. Qu'est-ce que c'est?
Père Loup courut à quelques pas de l'entrée; il entendit Shere Khan
murmurer et grommeler sauvagement tout en se démenant dans la brousse.
--L'imbécile a eu l'esprit de sauter sur un feu de bûcherons et s'est
brûlé les pieds! dit père Loup en grognant. Tabaqui est avec lui.
--Quelque chose monte la colline, dit mère Louve en dressant une
oreille. Tiens-toi prêt.
Il y eut un petit froissement de buissons dans le fourré. Père Loup,
ses hanches sous lui, se ramassa, prêt à sauter. Alors, si vous aviez
été là, vous auriez vu la chose la plus étonnante du monde: le loup
arrêté à mi-bond. Il prit son élan avant de savoir ce qu'il visait,
puis il essaya de se retenir. Il en résulta un saut de quatre ou cinq
pieds droit en l'air, d'où il retomba presque au même point du sol
qu'il avait quitté.
--Un homme! hargna-t-il. Un petit d'homme. Regarde!
En effet, devant lui, s'appuyant à une branche basse, se tenait un bébé
brun tout nu, qui pouvait à peine marcher, le plus doux et potelé petit
atome qui fût jamais venu, la nuit, à la caverne d'un loup. Il leva les
yeux pour regarder père Loup en face et se mit à rire.
--Est-ce un petit d'homme? dit mère Louve. Je n'en ai jamais vu.
Apporte-le ici.
Un loup, accoutumé à transporter ses propres petits, peut très bien,
s'il est nécessaire, prendre dans sa gueule un œuf sans le briser.
Quoique les mâchoires de père Loup se fussent refermées complètement
sur le dos de l'enfant, pas une dent n'égratigna la peau lorsqu'il le
déposa au milieu de ses petits.
--Qu'il est mignon! Qu'il est nu!... Et qu'il est brave! dit avec
douceur mère Louve.
Le bébé se poussait, entre les petits, contre la chaleur du flanc tiède.
--Ah! ah! Il prend son repas avec les autres... Ainsi, c'est un petit
d'homme. A-t-il jamais existé une louve qui pût se vanter d'un petit
d'homme parmi ses enfants?
--J'ai parfois ouï parler de semblable chose, mais pas dans notre clan
ni de mon temps, dit père Loup. Il n'a pas un poil, et je pourrais le
tuer en le touchant du pied. Mais, voyez, il me regarde et n'a pas peur!
Le clair de lune s'éteignit à la bouche de la caverne, car la grosse
tête carrée et les fortes épaules de Shere Khan en bloquaient
l'ouverture et tentaient d'y pénétrer. Tabaqui, derrière lui, piaulait:
--Monseigneur, Monseigneur, il est entré ici!
--Shere Khan nous fait grand honneur,--dit père Loup, les yeux
mauvais.--Que veut Shere Khan?
--Ma proie. Un petit d'homme a pris ce chemin. Ses parents se sont
enfuis. Donnez-le-moi!
Shere Khan avait sauté sur le feu d'un campement de bûcherons, comme
l'avait dit père Loup, et la brûlure de ses pattes le rendait furieux.
Mais père Loup savait que l'ouverture de la caverne était trop étroite
pour un tigre. Même où il se tenait, les épaules et les pattes de Shere
Khan étaient resserrées par le manque de place, comme les membres d'un
homme qui tenterait de combattre dans un baril.
--Les loups sont un peuple libre, dit père Loup. Ils ne prennent
d'ordres que du Conseil supérieur du clan, et non point d'aucun tueur
de bœufs plus ou moins rayé. Le petit d'homme est à nous... pour le
tuer si nous en avons envie.
--Envie, ou pas envie...! Quel langage est-ce là? Par le taureau que
j'ai tué, dois-je attendre, le nez dans votre repaire de chiens,
lorsqu'il s'agit de mon dû le plus strict? C'est moi, Shere Khan, qui
parle.
Le rugissement du tigre emplit la caverne de son tonnerre. Mère Louve
secoua les petits de son flanc et s'élança, ses yeux, comme deux lunes
vertes dans les ténèbres, fixés sur les yeux flambants de Shere Khan.
--Et c'est moi, Raksha (le Démon), qui vais te répondre. Le petit
d'homme est mien, Lungri, le mien à moi! Il ne sera point tué. Il vivra
pour courir avec le clan, et pour chasser avec le clan; et, prends-y
garde, chasseur de petits tout nus, mangeur de grenouilles, tueur de
poissons! il te fera la chasse, à toi!... Maintenant, sors d'ici, ou,
par le Sambhur que j'ai tué--car moi je ne me nourris pas de bétail
mort de faim,--tu retourneras à ta mère, bête brûlée de la jungle, plus
boiteux que jamais tu n'es venu au monde. Va-t'en!
Père Loup leva les yeux, stupéfait. Il ne se souvenait plus des jours
où il avait conquis mère Louve, en loyal combat contre cinq autres
loups, au temps où, dans les expéditions du clan, ce n'était pas par
pure politesse qu'on l'appelait le Démon. Shere Khan aurait pu tenir
tête à père Loup, mais il ne pouvait s'attaquer à mère Louve, car il
savait que dans la position où il était elle avait tout l'avantage du
terrain et qu'elle combattrait à mort. Aussi se recula-t-il hors de
l'ouverture en grondant; et, quand il fut à l'air, libre, il cria:
--Chaque chien aboie dans sa propre cour! Nous verrons ce que dira le
clan, comment il prendra cet élevage de petit d'homme. Le petit est à
moi, et sous ma dent il faudra bien qu'à la fin il tombe, ô voleurs à
queues touffues!
Mère Louve se laissa retomber, haletante, parmi les petits, et père
Loup lui dit gravement:
--Là, Shere Khan a raison; le petit doit être montré au clan. Veux-tu
encore le garder, mère?
Elle souffla:
--Si je veux le garder!... Il est venu tout nu, la nuit, seul et
mourant de faim, et il n'avait même pas peur. Regarde, il a déjà poussé
un de nos bébés de côté. Et ce boucher boiteux l'aurait tué et se
serait sauvé ensuite vers la Waingunga, tandis que les villageois d'ici
seraient accourus, à travers nos reposées, faire une battue pour en
tirer vengeance!... Si je le garde? Assurément, je le garde. Couche-toi
là, petite grenouille... O toi, Mowgli, car Mowgli la Grenouille je
veux t'appeler, le temps viendra où tu feras la chasse à Shere Khan
comme il t'a fait la chasse à toi!
--Mais que dira notre clan? dit père Loup.
La Loi de la Jungle établit très clairement que chaque loup peut,
lorsqu'il se marie, se retirer du clan auquel il appartient; mais,
aussitôt que ses petits sont assez âgés pour se tenir sur leurs pattes,
il doit les amener au conseil du clan, qui se réunit généralement une
fois par mois à la pleine lune, afin que les autres loups puissent
reconnaître leur identité. Après cet examen, les petits sont libres de
courir où il leur plaît, et jusqu'à ce qu'ils aient tué leur premier
chevreuil, il n'y a pas d'excuse valable pour le loup adulte et du même
clan qui tuerait l'un d'eux. Le châtiment est la mort pour le meurtrier
où qu'on le trouve, et, si vous réfléchissez une minute, vous verrez
qu'il en doit être ainsi.
Père Loup attendit jusqu'à ce que ses petits pussent courir un peu,
et alors, la nuit de l'assemblée, il les emmena avec Mowgli et mère
Louve au Rocher du Conseil--un sommet de colline couvert de pierres
et de galets, où une centaine de loups pouvaient s'isoler. Akela, le
grand loup gris solitaire, que sa vigueur et sa finesse avaient mis à
la tête du clan, était étendu de toute sa longueur sur sa pierre; un
peu au-dessous de lui étaient assis plus de quarante loups de toutes
tailles et de toutes robes, depuis les vétérans couleur de blaireau,
qui pouvaient, à eux seuls, se tirer d'affaire avec un chevreuil,
jusqu'aux jeunes loups noirs de trois ans, qui s'en croyaient capables.
Le solitaire était à leur tête depuis un an maintenant. Au temps de sa
jeunesse, il était tombé deux fois dans un piège à loup, et une fois il
avait été assommé et laissé pour mort: aussi connaissait-il les us et
coutumes des hommes.
On causait fort peu sur la roche. Les petits se culbutaient l'un
l'autre au centre du cercle où siégeaient leurs mères et leurs pères,
et, de temps en temps, un loup plus âgé se dirigeait tranquillement
vers un petit, le regardait avec attention, et regagnait sa place à pas
silencieux. Parfois, une mère poussait son petit en plein clair de
lune pour être sûre qu'il n'avait point passé inaperçu. Akela, de son
côté, criait:
--Vous connaissez la Loi, vous connaissez la Loi. Regardez bien, ô
loups!
Et les mères reprenaient le cri:
--Regardez, regardez bien, ô loups!
A la fin (et mère Louve sentit se hérisser les poils de son cou lorsque
arriva ce moment), père Loup poussa «Mowgli la Grenouille», comme ils
l'appelaient, au milieu du cercle, où il resta par terre à rire et à
jouer avec les cailloux qui scintillaient dans le clair de lune.
Akela ne leva pas sa tête d'entre ses pattes, mais continua le cri
monotone:
--Regardez bien!...
Un rugissement sourd partit de derrière les rochers; la voix de Shere
Khan criait:
--Le petit est mien. Donnez-le moi. Le Peuple Libre, qu'a-t-il à faire
d'un petit d'homme?
Akela ne remua même pas les oreilles; il dit simplement:
--Regardez bien, ô loups! Le Peuple Libre, qu'a-t-il à faire des ordres
de n'importe qui, hormis ceux du Peuple Libre!... Regardez bien!
Il y eut un chœur de sourds grognements et un jeune loup de quatre
ans, tourné vers Akela, répéta la question de Shere Khan:
--Le Peuple Libre, qu'a-t-il à faire d'un petit d'homme?
Or, la Loi de la Jungle, en cas de dispute sur les droits d'un petit à
l'acceptation du clan, exige que deux membres au moins du clan, qui ne
soient ni son père ni sa mère, prennent la parole en sa faveur.
--Qui parle pour ce petit? dit Akela. Dans le Peuple Libre, qui parle?
Il n'y eut pas de réponse, et mère Louve s'apprêtait pour ce qui
serait son dernier combat, elle le savait bien, s'il fallait en venir
à combattre. Alors, le seul étranger qui soit admis au conseil du
clan--Baloo, l'ours brun endormi, qui enseigne aux petits loups la Loi
de la Jungle, le vieux Baloo qui peut aller et venir partout où il
lui plaît, parce qu'il mange uniquement des noix, des racines et du
miel--se leva sur son séant et grogna.
--Le petit d'homme... le petit d'homme?... dit-il. C'est moi qui parle
pour le petit d'homme. Il n'y a pas de mal dans un petit d'homme. Je
n'ai pas le don de la parole, mais je dis la vérité. Laissez-le courir
avec le clan, et qu'on l'enrôle parmi les autres. C'est moi-même qui
lui donnerai des leçons.
--Nous avons encore besoin d'un autre, dit Akela. Baloo a parlé, et
c'est lui qui enseigne nos petits. Qui parle avec Baloo?
Une ombre tomba au milieu du cercle. C'était Bagheera, la panthère
noire. Sa robe est tout entière noire comme de l'encre, mais les
marques de la panthère y affleurent, sous certains jours, comme font
les reflets de la moire. Chacun connaissait Bagheera, et personne
ne se souciait d'aller à l'encontre de ses desseins, car elle était
aussi rusée que Tabaqui, aussi hardie que le buffle sauvage et aussi
intrépide que l'éléphant blessé. Mais sa voix était plus suave que le
miel sauvage, qui tombe goutte à goutte des arbres, et sa peau plus
douce que le duvet.
--O Akela, et vous, Peuple Libre! ronronna-t-elle, je n'ai aucun droit
dans votre assemblée. Mais la Loi de la Jungle dit que, s'il s'élève un
doute, dans une affaire où il ne soit pas question de meurtre, à propos
d'un nouveau petit, la vie de ce petit peut être rachetée moyennant un
prix. Et la Loi ne dit pas qui a droit ou non de payer ce prix. Ai-je
raison?
--Très bien! très bien!--firent les jeunes loups qui ont toujours
faim.--Écoutons Bagheera. Le petit peut être racheté. C'est la Loi.
--Sachant que je n'ai aucun droit de parler ici, je demande votre
permission.
--Parle donc, crièrent vingt voix.
--Tuer un petit nu est une honte. En outre, il pourra nous aider
à chasser mieux quand il sera en âge. Baloo a parlé en sa faveur.
Maintenant, à ce qu'a dit Baloo j'ajouterai l'offre d'un taureau,
et bien gras, fraîchement tué, à un demi-mille d'ici à peine, si
vous acceptez le petit d'homme, conformément à la Loi. Y a-t-il une
difficulté?
Il s'éleva une clameur de voix disant par vingtaines:
--Qu'importe? Il mourra sous les pluies de l'hiver; il sera grillé par
le soleil... Quel mal peut nous faire une grenouille nue?... Qu'il
coure avec le clan!... Où est le taureau, Bagheera?... Qu'on l'accepte.
Et alors revint l'aboiement profond d'Akela.
--Regardez bien... regardez bien, ô loups.
Mowgli continuait à s'intéresser aux cailloux; il ne daigna prêter
aucune attention aux loups qui vinrent un à un l'examiner.
A la fin, ils descendirent tous la colline, à la recherche du taureau
mort, et seuls restèrent Akela, Bagheera, Baloo et les loups de Mowgli.
Shere Khan rugissait encore dans la nuit, car il était fort en colère
que Mowgli ne lui eût pas été livré.
--Oui, tu peux rugir, dit Bagheera dans ses moustaches: car le temps
viendra où cette petite chose nue te fera rugir sur un autre ton, ou je
ne sais rien de l'homme.
--Nous avons bien fait, dit Akela: les hommes et leurs petits sont gens
très avisés. Le moment venu, il pourra être utile.
--C'est vrai, dit Bagheera; le moment venu, on pourra en avoir besoin:
car personne ne peut espérer conduire le clan toujours!
Akela ne répondit rien. Il pensait au temps qui arrive pour chaque chef
de clan, où sa force l'abandonne et où, plus affaibli de jour en jour,
il est tué à la fin par les loups et remplacé par un nouveau chef, qui
sera tué à son tour.
--Emmenez-le, dit-il à père Loup, et dressez-le comme il sied à un
membre du Peuple Libre.
Et c'est ainsi que Mowgli entra dans le clan des loups de Seeonee, au
prix d'un taureau et pour une bonne parole de Baloo.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Maintenant, il faut vous donner la peine de sauter dix ou onze années
entières, et d'imaginer seulement l'étonnante existence que Mowgli mena
parmi les loups, parce que, s'il fallait l'écrire, cela remplirait je
ne sais combien de livres.--Il grandit avec les louveteaux, quoique,
naturellement, ils fussent devenus loups quand lui-même comptait à
peine pour un enfant; et père Loup lui enseigna sa besogne, et le sens
de toutes choses dans la jungle, jusqu'à ce que chaque frémissement de
l'herbe, chaque souffle de l'air chaud dans la nuit, chaque intonation
des hiboux au-dessus de sa tête, chaque bruit d'écorce égratignée par
la chauve-souris au repos, un instant, dans l'arbre, chaque saut du
plus petit poisson dans la mare, prissent juste autant d'importance
pour lui que pour un homme d'affaires son travail de bureau. Lorsqu'il
n'apprenait pas, il s'asseyait au soleil et dormait, puis il mangeait,
se réendormait; lorsqu'il se sentait sale ou qu'il avait trop chaud,
il se baignait dans les mares de la forêt, et, lorsqu'il manquait de
miel (Baloo lui avait dit que le miel et les noix étaient tout aussi
agréables à manger que la viande crue), il grimpait aux arbres pour
en chercher, et Bagheera lui avait montré comment s'y prendre. Elle
s'étendait sur une branche et appelait: «Viens ici, petit frère!» et
Mowgli commença par grimper comme fait le _paresseux_, mais par la
suite il osa se lancer à travers les branches presque aussi hardiment
que le singe gris.
Il prit sa place au Rocher du Conseil, lorsque le clan s'y réunissait,
et, là, il découvrit qu'en regardant fixement un loup quelconque il
pouvait le forcer à baisser les yeux: ainsi faisait-il pour s'amuser.
A d'autres moments, il arrachait les longues épines du poil de ses
amis, car les loups souffrent terriblement des épines et de tous les
aiguillons qui se logent dans leur fourrure. Il descendait, la nuit,
le versant de la montagne, vers les terres cultivées, et regardait
avec une grande curiosité les villageois dans leurs huttes; mais il
se méfiait des hommes parce que Bagheera lui avait montré une boîte
carrée, avec une trappe, si habilement dissimulée dans la jungle qu'il
marcha presque dessus, et elle lui avait dit que c'était un piège. Ce
qu'il aimait par-dessus tout, c'était de s'enfoncer avec Bagheera au
chaud cœur noir de la forêt, pour dormir tout le long de la lourde
journée, et voir, quand venait la nuit, comment Bagheera s'y prenait
pour tuer: elle tuait de droite, de gauche, au caprice de sa faim, et
ainsi faisait Mowgli--à une exception près. Aussitôt qu'il eut l'âge de
comprendre, Bagheera lui dit qu'il ne devait jamais toucher au bétail
parce qu'il avait été racheté, dans le Conseil du clan, au prix de la
vie d'un taureau.
--La jungle t'appartient, dit Bagheera, et tu peux y tuer tout ce
que tu es assez fort pour tuer; mais en souvenir du taureau qui t'a
racheté, tu ne dois jamais tuer ni manger de bétail jeune ou vieux.
C'est la Loi de la Jungle.
Mowgli s'y conforma fidèlement.
Il grandit ainsi et devint fort comme le devient naturellement un
garçon qui ne va pas à l'école et n'a à s'occuper de rien dans la vie
que de choses à manger.
Mère Louve lui dit, une fois ou deux, que Shere Khan n'était pas un
être auquel on dût se fier, et qu'un jour il lui faudrait tuer Shere
Khan; et sans doute un jeune loup se fût rappelé cet avis à chaque
heure de sa vie, mais Mowgli l'oublia parce qu'il n'était qu'un petit
garçon--et pourtant il se serait donné à lui-même le nom de loup s'il
avait su parler aucune langue humaine.
Shere Khan se trouvait toujours sur son chemin dans la jungle. A
mesure que le chef Akela prenait de l'âge et s'affaiblissait, le tigre
boiteux s'était lié de grande amitié avec les loups plus jeunes de la
tribu, qui le suivaient pour avoir ses restes, chose que jamais Akela
n'aurait permise s'il avait osé aller jusqu'au bout de son autorité
légitime. En outre, Shere Khan les flattait: il s'étonnait que de si
beaux jeunes chasseurs fussent satisfaits de se laisser conduire par un
loup moribond et par un petit d'homme.
--On me raconte, disait Shere Khan, que vous autres, au Conseil, vous
n'osez pas le regarder entre les yeux!
Et les jeunes loups grognaient et hérissaient leur dos.
Bagheera, qui avait les yeux et les oreilles partout, apprit quelque
chose de cela, et, une fois ou deux, elle expliqua nettement à Mowgli
que Shere Khan le tuerait un beau jour. Et Mowgli riait, et répondait:
--J'ai pour moi le clan, et j'ai toi... et Baloo, bien qu'il soit si
paresseux, donnerait bien un coup de patte ou deux en mon honneur.
Pourquoi m'effraierais-je?
Ce fut un jour de grande chaleur qu'une idée, née de quelque propos
entendu, se forma dans le cerveau de Bagheera. Peut-être était-ce Sahi,
le porc-épic, qui lui avait parlé de la chose. En tout cas, elle dit à
Mowgli, comme ils étaient au plus profond de la jungle et que le petit
garçon était couché, la tête sur la belle fourrure noire de la panthère:
--Petit frère, combien de fois t'ai-je averti que Shere Khan est ton
ennemi?
--Autant de fois qu'il y a de noix sur cette palme! déclara Mowgli,
qui, naturellement, ne savait pas compter. Et puis après?... J'ai
sommeil, Bagheera, et Shere Khan est tout en queue et en cris... comme
Mor, le Paon.
--Mais ce n'est plus le temps de dormir. Baloo le sait, je le sais
aussi, tout le clan le sait, et même ces imbéciles, ces imbéciles de
daims le savent... Tabaqui te l'a dit lui-même.
--Oh! oh! dit Mowgli, Tabaqui est venu à moi, il n'y a pas longtemps,
pour me raconter je ne sais plus quelle impertinente histoire: j'étais
un petit d'homme, un petit nu, pas même bon à déterrer les truffes...
Mais j'ai pris Tabaqui par la queue et l'ai cogné à deux reprises
contre un palmier pour lui apprendre de meilleures manières.
--C'était une sottise, car si Tabaqui est un faiseur de ragots, il
n'en voulait pas moins te parler d'une chose qui te touche de près.
Ouvre donc ces yeux-là, petit frère: Shere Khan n'ose pas te tuer dans
la jungle; mais rappelle-toi bien qu'Akela est très vieux, que bientôt
viendra le jour où il ne pourra plus tuer son chevreuil, et qu'alors il
ne conduira plus le clan. Beaucoup des loups qui t'examinèrent quand tu
fus présenté au Conseil sont vieux maintenant, eux aussi, et les jeunes
loups pensent--Shere Khan leur a fait la leçon--qu'un petit d'homme
n'est pas à sa place dans le clan. Bientôt tu seras un homme...
--Et qu'est-ce que c'est qu'un homme qui ne courrait pas avec ses
frères? dit Mowgli. Je suis né dans la jungle, j'ai obéi à la Loi de la
Jungle, et il n'y a pas un de nos loups des pattes duquel je n'aie tiré
une épine. Ils sont bien mes frères!
Bagheera s'étendit de toute sa longueur, et ferma les yeux à demi.
--Petit frère, dit-elle, mets ta main sous ma mâchoire.
Mowgli avança sa forte main brune, et, juste sous le menton soyeux
de Bagheera, où les formidables muscles roulaient dissimulés dans la
fourrure lustrée, il sentit une petite place nue.
--Il n'y a personne dans la jungle qui sache que moi, Bagheera,
je porte cette marque... la marque du collier; et pourtant, petit
frère, je suis née parmi les hommes, et c'est parmi les hommes que
ma mère mourut, dans les cages du palais royal, à Oodeypore. C'est
à cause de cela que j'ai payé le prix au Conseil, quand tu étais un
pauvre petit tout nu. Oui, moi aussi, je suis née parmi les hommes.
Je n'avais jamais vu la jungle. On m'a nourrie derrière des barreaux
dans une marmite de fer; une nuit je sentis que j'étais Bagheera--la
panthère--et non pas un jouet pour les hommes, je brisai la misérable
serrure d'un coup de patte, et m'en allai. Puis, comme j'avais appris
les manières des hommes, je devins plus terrible dans la jungle que
Shere Khan, n'est-il pas vrai?
--Oui, dit Mowgli, toute la jungle craint Bagheera... toute la jungle,
sauf Mowgli.
--Oh, toi, tu es un petit homme! dit la panthère noire avec une infinie
tendresse; et de même que je suis retournée à ma jungle, ainsi tu dois
à la fin retourner aux hommes, aux hommes qui sont tes frères... si tu
n'es point d'abord tué au Conseil!
--Mais pourquoi, pourquoi quelqu'un désirerait-il me tuer? répliqua
Mowgli.
--Regarde-moi, dit Bagheera.
Et Mowgli la regarda fixement, entre les yeux. La grande panthère
tourna la tête au bout d'une demi-minute.
--Voilà pourquoi!--dit-elle, en croisant ses pattes sur les
feuilles.--Moi-même je ne peux te regarder entre les yeux, et pourtant
je suis née parmi les hommes, et je t'aime, petit frère. Les autres,
ils te haïssent parce que leurs yeux ne peuvent soutenir les tiens;
parce que tu es sage; parce que tu as tiré de leurs pieds les épines...
parce que tu es un homme.
--Je ne savais pas ces choses, dit Mowgli d'un ton boudeur.
Et il fronça ses lourds sourcils noirs.
--Qu'est-ce que la Loi de la Jungle? Frappe d'abord, et donne de la
voix. A ton insouciance même, ils voient que tu es un homme. Mais
sois prudent. J'ai au cœur une certitude: la première fois que le
vieil Akela manquera sa proie--et chaque jour il a plus de peine à
agrafer son chevreuil--le clan se tournera contre lui et contre toi.
Ils tiendront une assemblée sur le Rocher, et alors... et alors... J'y
suis!--dit Bagheera en se levant d'un bond.--Descends vite aux huttes
des hommes dans la vallée, et prends-y un peu de la Fleur Rouge qu'ils
y font pousser: ainsi, quand le moment sera venu, auras-tu un allié
plus fort même que moi ou Baloo ou ceux de la tribu qui t'aiment... Va
chercher la Fleur Rouge.
Par Fleur Rouge, Bagheera voulait dire _du feu_. Mais aucune créature
de la jungle n'appellerait le feu par son vrai nom. Chaque bête en
éprouve, toute la vie, une crainte mortelle, et invente cent manières
de le décrire sans le nommer.
--La Fleur Rouge! dit Mowgli. Cela pousse au crépuscule auprès de leurs
huttes. J'irai en chercher.
--Voilà bien le petit d'homme qui parle! dit Bagheera avec orgueil.
Rappelle-toi qu'elle pousse dans de petits pots. Prends-en un
rapidement, et garde-le avec toi pour le moment où tu en auras besoin.
--Bon, dit Mowgli, j'y vais. Mais es-tu sûre, ô ma Bagheera--il passa
son bras autour du cou splendide, et plongea son regard au fond des
grands yeux--es-tu sûre que tout cela soit l'œuvre de Shere Khan?
--Par la Serrure brisée qui m'a faite libre, j'en suis sûre, petit
frère!
--Alors, par le Taureau qui me racheta! je payerai à Shere Khan ce que
je lui dois, honnêtement; il se peut même qu'il reçoive un peu plus que
son compte.
Et Mowgli partit d'un bond.
--Voilà l'homme! Voilà bien l'homme--se dit la panthère à elle-même
en se recouchant.--Oh! Shere Khan, tu n'as jamais fait chasse plus
dangereuse que cette chasse à la grenouille, il y a dix ans!
Mowgli était déjà loin parmi la forêt, trottant ferme, et il sentait
son cœur tout chaud dans sa poitrine. Il arriva à la caverne au moment
où s'élevait le brouillard du soir; il reprit haleine et regarda en
bas, dans la vallée. Les petits loups étaient sortis, mais la mère, au
fond de la caverne, comprit à son souffle que quelque chose troublait
sa grenouille.
--Qu'y a-t-il, fils? dit-elle.
--Des potins de chauve-souris à propos de Shere Khan! répondit-il. Je
chasse en terre labourée, ce soir.
Et il plongea dans les broussailles pour gagner le cours d'eau, tout au
fond de la vallée. Là, il s'arrêta, car il entendit les cris du clan en
chasse, il entendit meugler un _sambhur_ traqué, le râle de la bête
aux abois. Puis montèrent des hurlements de dérision et de méchanceté:
c'étaient les jeunes loups.
--Akela! Akela! Que le solitaire montre sa force!... Place au chef du
clan! Saute, Akela!
Le solitaire dut sauter et manquer de prise, car Mowgli entendit le
claquement de ses dents et un glapissement lorsque le _sambhur_,
avec ses pieds de devant, le culbuta. Il ne resta pas à en écouter
davantage, mais s'élança en avant; et les cris s'affaiblirent derrière
lui à mesure qu'il se hâtait vers les terres cultivées où demeuraient
les villageois.
--Bagheera disait vrai!--souffla-t-il, en se nichant parmi le fourrage
amoncelé sous la fenêtre d'une hutte.--Demain, c'est le jour d'Akela et
le mien.
Alors il appliqua son visage contre la fenêtre et considéra le feu
sur l'âtre; il vit la femme du laboureur se lever pendant la nuit et
nourrir la flamme avec des mottes noires; et quand vint le matin, à
l'heure où blanchissait la brume froide, il vit l'enfant de l'homme
prendre une corbeille d'osier garnie de terre à l'intérieur, l'emplir
de charbons rouges, l'enrouler dans sa couverture, et s'en aller
garder les vaches.
--N'est-ce que cela? dit Mowgli. Si un enfant peut le faire, je n'ai
rien à craindre.
Il tourna le coin de la maison, rencontra le garçon nez à nez, lui
arracha le feu des mains, et disparut dans le brouillard, tandis que
l'autre hurlait de frayeur.
--Ils sont tout à fait semblables à moi!--dit Mowgli en soufflant sur
le pot de braise, comme il l'avait vu faire à la femme.--Cette chose
mourra si je ne lui donne rien à manger...
Et il jeta quelques brindilles et des morceaux d'écorce sèche sur la
chose rouge. A moitié chemin de la colline, il rencontra Bagheera, sur
la fourrure de laquelle la rosée du matin brillait comme des pierres de
lune.
--Akela a manqué son coup, dit la Panthère. Ils l'auraient tué la nuit
dernière, mais ils te voulaient aussi. Ils t'ont cherché sur la colline.
--J'étais dans les terres labourées. Je suis prêt. Vois!
Mowgli lui tendit le pot plein de feu.
--Bien!... A présent, j'ai vu les hommes jeter une branche sèche dans
cette chose, et aussitôt la Fleur Rouge s'épanouissait au bout...
Est-ce que tu n'as pas peur?
--Non. Pourquoi aurais-je peur? Je me rappelle maintenant... si ce
n'est pas un rêve... qu'avant d'être un loup je me couchais près de la
Fleur Rouge, et qu'il y faisait chaud et bon.
Tout ce jour-là, Mowgli resta assis dans la caverne, veillant sur son
pot de braise et y enfonçant des branches sèches pour voir comment
elles brûlaient. Il chercha et trouva une branche qui lui parut à
souhait, et, le soir, quand Tabaqui vint à la caverne pour lui dire
assez rudement qu'on le demandait au Rocher du Conseil, il se mit à
rire jusqu'à ce que Tabaqui s'enfuît. Et Mowgli se rendit au Conseil,
toujours riant.
Akela le solitaire était couché à côté de sa pierre pour montrer que sa
succession était ouverte, et Shere Khan, avec sa suite de loups nourris
de restes, se promenait de long en large, objet de visibles flatteries.
Bagheera était couchée à côté de Mowgli, et l'enfant tenait le pot de
braise entre ses genoux. Lorsqu'ils furent tous rassemblés, Shere Khan
prit la parole--chose qu'il n'aurait jamais osé faire aux beaux jours
d'Akela.
--Il n'a pas le droit, murmura Bagheera. Dis-le. C'est un fils de
chien. Il aura peur.
Mowgli sauta sur ses pieds.
--Peuple Libre, s'écria-t-il, est-ce que Shere Khan est notre chef?...
Qu'est-ce qu'un tigre peut avoir à faire avec la direction du clan?
--Voyant que la succession était ouverte, et comme on m'avait prié de
parler..., commença Shere Khan.
--Qui t'en avait prié? fit Mowgli. Sommes-nous tous des chacals pour
flagorner ce boucher? La direction du clan regarde le clan seul.
Il y eut des hurlements:
--Silence, toi, petit homme!
--Laissez-le parler. Il a gardé notre loi!
Et, à la fin, les anciens du clan tonnèrent:
--Laissez parler le Loup Mort!
Lorsqu'un chef de clan a manqué sa proie, on l'appelle le «Loup Mort»
aussi longtemps qu'il lui reste à vivre, ce qui n'est pas long.
Akela souleva sa vieille tête, péniblement:
--Peuple Libre, et vous aussi, chacals de Shere Khan, pendant douze
saisons je vous ai conduits à la chasse et vous en ai ramenés, et,
pendant tout ce temps, nul de vous n'a été pris au piège ni estropié.
Je viens de manquer ma proie. Vous savez comment a été nouée cette
intrigue. Vous savez comment vous m'avez mené à un chevreuil qui
n'avait pas été forcé, pour montrer ma faiblesse. Ce fut habilement
fait. Vous avez maintenant le droit de me tuer sur le Rocher du
Conseil. C'est pourquoi je demande: Qui vient achever le solitaire? Car
c'est mon droit, de par la Loi de la Jungle, que vous veniez un par un.
Il y eut un long silence: aucun loup ne se souciait d'un duel à mort
avec le solitaire. Alors Shere Khan rugit:
--Bah! Qu'avons-nous à faire avec ce vieil édenté? Il est condamné à
mourir! C'est le petit d'homme qui a vécu trop longtemps. Peuple Libre,
il fut ma proie dès le principe. Donnez-le-moi. J'en ai assez de cette
plaisanterie d'homme-loup. Il a troublé la jungle pendant dix saisons.
Donnez-moi le petit d'homme, ou bien je chasserai toujours par ici, et
ne vous donnerai pas un os. C'est un homme, un enfant d'homme, et dans
la moelle de mes os, je le hais!
Alors, plus de la moitié du clan hurla:
--Un homme! Un homme! Qu'est-ce qu'un homme peut avoir à faire avec
nous? Qu'il s'en aille avec ses pareils.
--C'est cela! Pour tourner contre nous tout le peuple des villages?
vociféra Shere Khan. Non, non, donnez-le-moi. C'est un homme, et aucun
de nous ne peut le regarder entre les yeux.
Akela dressa de nouveau la tête, et dit:
--Il a partagé notre nourriture. Il a dormi avec nous. Il a rabattu le
gibier pour nous. Il n'a pas violé un seul mot de la Loi de la Jungle!
--Et moi, je l'ai payé le prix d'un taureau, lorsqu'il fut accepté: la
valeur d'un taureau est peu; mais l'honneur de Bagheera est quelque
chose pour quoi elle pourrait bien se battre! dit Bagheera de sa voix
la plus douce.
--Un taureau payé il y a dix ans! grogna l'assemblée. Que nous
importent des os qui ont dix ans!
--Et un serment?--dit Bagheera en relevant sa lèvre sur ses dents
blanches.--Ah! on fait bien de vous appeler le Peuple Libre!
--Aucun petit d'homme ne doit courir avec le peuple de la jungle! rugit
Shere Khan. Donnez-le-moi!
--Il est notre frère en tout, sauf par le sang, poursuivit Akela;
et vous le tueriez ici!... En vérité, j'ai vécu trop longtemps.
Quelques-uns d'entre vous sont des mangeurs de bétail, et j'ai entendu
dire que d'autres, suivant les leçons de Shere Khan, vont par la nuit
noire enlever des enfants aux seuils des villageois. Donc je sais que
vous êtes lâches, et c'est à des lâches que je parle. Il est certain
que je dois mourir, et ma vie ne vaut plus grand'chose; autrement, je
l'offrirais pour celle du petit d'homme. Mais afin de sauver l'honneur
du clan... presque rien, apparemment, et, à force de vivre sans chef,
vous l'avez oublié... je promets que si vous laissez le petit d'homme
retourner chez ses pareils, je ne montrerai pas une dent lorsque le
moment sera venu pour moi de mourir. Je mourrai sans me défendre. Le
clan y gagnera au moins trois existences. Je ne peux faire plus; mais,
si vous le voulez, je peux vous épargner la honte de tuer un frère
auquel on ne saurait reprocher aucun tort... un frère qui fut réclamé
et acheté pour être admis dans le clan, suivant la Loi de la Jungle.
--C'est un homme!... un homme!... un homme! grogna l'assemblée.
Et la plupart des loups commencèrent à se grouper autour de Shere Khan,
dont la queue se mit à battre les flancs.
--A présent l'affaire est dans tes mains! dit Bagheera à Mowgli. Nous
autres nous ne pouvons plus rien faire que nous battre.
Mowgli se leva, le pot de braise dans les mains. Puis il s'étira et
bâilla au nez du Conseil; mais il était plein de rage et de chagrin,
car, en loups qu'ils étaient, ils ne lui avaient jamais dit combien ils
le haïssaient.
--Écoutez! Il n'y a pas besoin de criailler comme des chiens. Vous
m'avez dit trop souvent, cette nuit, que je suis un homme (et cependant
je serais resté un loup, avec vous, jusqu'à la fin de ma vie): je sens
la vérité de vos paroles. Aussi, je ne vous appelle plus mes frères,
mais _sag_ (chiens), comme vous appellerait un homme... Ce que vous
ferez, et ce que vous ne ferez pas, ce n'est pas à vous de le dire.
C'est moi que cela regarde; et afin que nous puissions tirer la chose
au clair, moi, l'homme, j'ai apporté ici un peu de la Fleur Rouge que
vous, chiens, vous craignez.
Il jeta le pot sur le sol, et quelques charbons rouges allumèrent une
touffe de mousse sèche qui flamba, tandis que tout le Conseil reculait
de terreur devant les sauts de la flamme.
Mowgli enfonça sa branche morte dans le feu jusqu'à ce qu'il vît les
brindilles s'allumer et crépiter, puis il la fit tournoyer au-dessus
de sa tête au milieu des loups qui rampaient de terreur.
--Tu es le maître! fit Bagheera à voix basse. Sauve Akela de la mort.
Il a toujours été ton ami.
Akela, le vieux loup farouche, qui n'avait jamais imploré de merci dans
sa vie, jeta un regard suppliant à Mowgli, debout auprès de lui, tout
nu, sa longue chevelure noire flottant sur ses épaules, dans la lumière
de la branche flamboyante qui faisait danser et vaciller les ombres.
--Bien! dit Mowgli, en promenant avec lenteur un regard circulaire.
Je vois que vous êtes des chiens. Je vous quitte pour retourner à mes
pareils... si vraiment ils sont mes pareils... La jungle m'est fermée,
je dois oublier votre langue et votre compagnie; mais je serai plus
miséricordieux que vous: parce que j'ai été votre frère en tout, sauf
par le sang, je promets que lorsque je serai un homme parmi les hommes,
je ne vous trahirai pas auprès d'eux comme vous m'avez trahi.
Il donna un coup de pied dans le feu, et les étincelles volèrent.
--Il n'y aura point de guerre entre aucun de nous dans le clan. Mais il
y a une dette qu'il faut que je paye avant de m'en aller.
Il marcha à grands pas vers l'endroit où Shere Khan était couché,
clignant de l'œil stupidement aux flammes, et le prit, par la touffe
de poils, sous le menton. Bagheera suivait en cas d'accident.
--Debout, chien! cria Mowgli. Debout quand un homme parle, ou je mets
le feu à ta robe!
Les oreilles de Shere Khan s'aplatirent sur sa tête, et il ferma les
yeux, car la branche flamboyante était tout près de lui.
--Cet égorgeur de bétail a dit qu'il me tuerait en plein conseil, parce
qu'il ne m'avait pas tué quand j'étais petit. Voici... et voilà...
et voilà... comment nous, les hommes, nous battons les chiens. Remue
seulement une moustache, Lungri, et je t'enfonce la Fleur Rouge dans la
gorge!
Il frappa Shere Khan de sa branche sur la tête, tandis que le tigre
geignait et pleurnichait dans une agonie d'épouvante.
--Peuh! chat de jungle roussi, va-t'en maintenant, mais souviens-toi de
mes paroles: la première fois que je reviendrai au Conseil du Rocher,
comme il sied que vienne un homme, ce sera avec la peau de Shere Khan
sur ma tête. Quant au reste, Akela est libre de vivre comme il lui
plaît. Vous ne le tuerez pas, parce que je ne le veux pas. J'ai idée,
d'ailleurs, que vous n'allez pas rester ici plus longtemps, à laisser
pendre vos langues comme si vous étiez quelqu'un, au lieu d'être des
chiens que je chasse... ainsi... Allez!
Le feu brûlait furieusement au bout de la branche, et Mowgli frappait
de droite et de gauche autour du cercle, et les loups s'enfuyaient en
hurlant sous les étincelles qui brûlaient leur fourrure. A la fin,
il ne resta plus que le vieil Akela, Bagheera et peut-être dix loups
qui avaient pris le parti de Mowgli. Alors, Mowgli commença de sentir
quelque chose de douloureux au fond de lui-même, quelque chose qu'il ne
se rappelait pas avoir jamais senti jusqu'à ce jour; il reprit haleine
et sanglota, et les larmes coulèrent sur son visage.
--Qu'est-ce que c'est?... Qu'est-ce que c'est?... dit-il. Je n'ai pas
envie de quitter la jungle... et je ne sais pas ce que j'ai. Vais-je
mourir, Bagheera?
--Non, petit frère. Ce ne sont que des larmes, comme il arrive aux
hommes, dit Bagheera. Maintenant je vois que tu es un homme, et non
plus un petit d'homme. Oui, la jungle t'est bien fermée désormais...
Laisse-les couler, Mowgli. Ce sont seulement des larmes.
Alors Mowgli s'assit, et pleura comme si son cœur allait se briser; il
n'avait jamais pleuré auparavant, de toute sa vie.
--A présent, dit-il, je vais aller vers les hommes. Mais d'abord il
faut que je dise adieu à ma mère.
Et il se rendit à la caverne où elle habitait avec père Loup, et
il pleura dans sa fourrure, tandis que les quatre petits hurlaient
misérablement.
--Vous ne m'oublierez pas? dit Mowgli.
--Jamais, tant que nous pourrons suivre une piste! dirent les petits.
Viens au pied de la colline quand tu seras un homme, et nous te
parlerons; et nous viendrons dans les terres cultivées pour jouer avec
toi la nuit.
--Reviens bientôt! dit père Loup. O sage petite grenouille;
reviens-nous bientôt, car nous sommes vieux, ta mère et moi.
--Reviens bientôt, dit mère Louve, mon petit tout nu; car écoute,
enfant de l'homme, je t'aimais plus que je n'ai jamais aimé mes petits.
--Je reviendrai sûrement, dit Mowgli; et quand je reviendrai, ce
sera pour étaler la peau de Shere Khan sur le Rocher du Conseil. Ne
m'oubliez pas! Dites-leur, dans la jungle, de ne jamais m'oublier!
L'aurore commençait à poindre quand Mowgli descendit la colline, tout
seul, en route vers ces êtres mystérieux qu'on appelle les hommes.
CHANSON DE CHASSE
DU CLAN DE SEEONEE
A la pointe de l'aube, un Sambhur meugla.
Un, deux, puis encore!
Un daim bondit, un daim bondit à travers
Les taillis de la mare où boivent les cerfs.
Moi seul, battant le bois, j'ai vu cela,
Un, deux, puis encore!
A la pointe de l'aube, un Sambhur meugla
Un, deux, puis encore!
A pas de veloux, à pas de veloux,
Va porter la nouvelle au clan des loups,
Cherchez, trouvez, et puis de la gorge tous,
Un, deux, puis encore!
A la pointe de l'aube, le Clan hurla.
Un, deux, puis encore!
Pied qui, sans laisser de marque, fuit,
Œil qui sait percer la nuit--la nuit!
Prête-lui ta voix! Ecoutez le bruit!
Un, deux, puis encore!
LA CHASSE DE KAA
Ses taches sont l'orgueil du chat-pard, ses cornes du buffle sont l'honneur.
Sois net, car à l'éclat de la robe on connaît la force du chasseur.
Que le sambhur ait la corne aiguë, et le taureau les muscles puissants,
Ne prends pas le soin de nous l'apprendre: on savait cela depuis dix ans.
Ne moleste jamais les petits d'autrui, mais nomme-les Sœur et Frère.
Sans doute ils sont faibles et balourds, mais peut-être que l'Ourse est
leur mère.
La jeunesse dit: «Qui donc me vaut!» en l'orgueil de son premier gibier;
Mais la Jungle est grande et le jeune est petit. Il doit se taire et méditer.
MAXIMES DE BALOO.
Tout ce que nous allons dire ici arriva quelque temps avant que Mowgli
eût été banni du clan des loups de Seeonee, ou se fût vengé sur Shere
Khan, le tigre.
C'était aux jours où Baloo lui enseignait la Loi de la Jungle. Le grand
ours brun, vieux et grave, se réjouissait d'un élève à l'intelligence
si prompte; car les jeunes loups ne veulent apprendre de la Loi de la
Jungle que ce qui concerne leur clan et leur tribu, et décampent, dès
qu'ils peuvent répéter le refrain de chasse: «Pieds qui ne font pas de
bruit; yeux qui voient dans l'ombre; oreilles tendues au vent, du fond
des cavernes, et dents blanches pour mordre: qui porte ces signes est
de nos frères, sauf Tabaqui le Chacal et l'Hyène que nous haïssons.»
Mais Mowgli, comme petit d'homme, en dut apprendre bien plus long.
Quelquefois Bagheera, la panthère noire, venait, en flânant, au travers
de la jungle, voir ce que devenait son favori, et restait à ronronner,
la tête contre un arbre, pendant que Mowgli récitait à Baloo la leçon
du jour. L'enfant savait grimper presque aussi bien qu'il savait nager,
et nager presque aussi bien qu'il savait courir: aussi Baloo, le
professeur de la Loi, lui apprenait-il les Lois des Bois et des Eaux: à
distinguer une branche pourrie d'une branche saine; à parler poliment
aux abeilles sauvages quand il rencontrait par surprise un de leurs
essaims à cinquante pieds au-dessus du sol; les paroles à dire à Mang,
la chauve-souris, quand il la dérangeait dans les branches au milieu
du jour; et la façon d'avertir les serpents d'eau dans les mares avant
de plonger au milieu d'eux. Dans la jungle, personne n'aime à être
dérangé, et on y est toujours prêt à se jeter sur l'intrus.
En outre, Mowgli apprit également le cri de chasse de l'Étranger,
qu'un habitant de la Jungle, toutes les fois qu'il chasse hors de
son terrain, doit répéter à voix haute jusqu'à ce qu'il ait reçu la
réponse. Traduit, il signifie: «Donnez-moi liberté de chasser ici, j'ai
faim»; la réponse est: «Chasse donc pour ta faim, mais non pour ton
plaisir.»
Tout cela vous donnera une idée de ce que Mowgli avait à apprendre par
cœur; et il se fatiguait beaucoup d'avoir à répéter cent fois la même
chose. Mais, comme Baloo le disait à Bagheera, un jour que Mowgli avait
reçu la correction d'un coup de patte et s'en était allé bouder:
--Un petit d'homme est un petit d'homme, et il doit apprendre toute...
tu entends bien, toute la Loi de la Jungle.