«Monsieur le curé, cria Marguerite, est-ce qu'il y a du mal à faire le
voyage de Sainte-Solange?
--Non, certainement. Si, en quittant votre maison pendant plusieurs
jours, vous n'y laissez rien en souffrance, et que votre mari et vos
enfants soient bien soignés pendant que vous n'y serez pas, vous ferez
bien d'aller prier au tombeau de la sainte.
--Qu'est-ce que je te disais, Marguerite? dit Jeanne; as-tu besoin de
laisser tout à l'abandon pour aller au loin prier Dieu, quand il y a une
église et un bon prêtre auprès de toi? Est-ce que Dieu n'est pas partout
et ne nous entend pas toujours?
--Oui, sans doute; mais il guérit mieux à Sainte-Solange qu'ici; c'est
bien sûr.
--Tu crois que quand tu auras traîné ton petit malade à neuf lieues, par
le froid de la nuit et la chaleur du jour, il sera mieux disposé à
guérir que si tu le soignais dans ta maison?
--Vous avez raison, Jeanne, dit M. le curé; Dieu veille partout aux
besoins de ses créatures. Le plus petit insecte trouve à sa portée la
proie dont il se nourrit; la moindre fleur a sa goutte de rosée.
Écoutez, Marguerite, je suis loin de blâmer ceux qui vont à
Sainte-Solange. Il n'y a pas de mal à faire un pèlerinage, bien au
contraire; mais si quelque chose en souffre chez vous, vous désobéissez
à Dieu, qui veut que la femme s'occupe de sa maison et de ses enfants.
--Ma foi, c'est un grand ennui que les enfants: j'en ai cinq, c'est bien
trois de trop.
--Peux-tu dire des choses comme celles-là, Marguerite! c'est comme si tu
souhaitais la mort de ces pauvres petits. Que dirais-tu si l'on te
proposait de te débarrasser de ceux qui sont de trop? lesquels
choisirais-tu?
--Tu me fais peur, Jeanne; je les aime tous de même, quoiqu'ils
m'ennuient bien souvent.»