«Jeanne, dit un jour M. le curé, je vous trouve bien mauvaise mine;
seriez-vous malade?
--Pas précisément, monsieur le curé; mais depuis que j'ai vu mon cher
défunt baigné dans son sang, je ne puis plus dormir tranquille; toutes
les nuits je le vois là, étendu devant moi, et je me réveille en criant;
puis je m'agite dans mon lit pendant plus d'une heure sans pouvoir m'en
retenir.
--Ce n'est pas votre corps qui est malade, Jeanne, c'est votre esprit,
qui ne peut se soumettre à la volonté de Dieu. Vous oubliez les
souffrances que son Fils a endurées pour nous. Si vous y regardiez de
bien près, vous verriez que vous êtes encore mieux partagée que les
trois quarts des gens que vous connaissez. Cherchez autour de vous, et
dites-moi qui a reçu plus de grâce du ciel. De pauvre orpheline sans
parents et sans pain que vous étiez, vous voilà mère de famille, logée
dans la maison que vous avez fait bâtir, ayant de quoi vivre en
travaillant; et vous avez eu le grand avantage de ne rencontrer sur
votre chemin que d'honnêtes gens qui vous ont tous protégée.
--Vous avez raison, monsieur le curé; quand vous avez passé quelques
moments auprès de moi, je suis toujours plus forte pour supporter mon
malheur; mais quand je suis seule avec les enfants, il me revient tout
de suite dans l'esprit, et je ne peux pas sécher mes larmes.
--Je vais aller à l'église demander à Dieu qu'il vous donne des forces;
il faut, de votre côté, le prier aussitôt que vous sentez votre chagrin
prendre le dessus. Priez, soit chez vous, soit en travaillant chez les
autres; la prière est bonne partout, et, quand on appelle Dieu à son
aide, il ne se fait pas attendre.»
Jeanne eut un petit garçon, dont Mme Isaure voulut être la marraine, et
qu'on appela Louis comme son père. Au bout d'un mois, elle le porta voir
à maître Tixier, qui le trouva plus beau et plus fort que les autres.
«Cela doit te consoler un peu, ma Jeanne.
--Ah! père Tixier, il ne faut pas se presser de se réjouir; il ne marche
pas encore et il peut lui arriver plus d'un malheur avant qu'il soit en
état de travailler.
--N'as-tu donc pas assez de tes chagrins, ma Jeanne? faut-il donc que tu
t'en fasses encore d'autres?»
Le petit Louis tombe en langueur.
Le père Tixier labourait pour rien les terres de Jeanne; mais, comme
elle avait à payer les façons de ses vignes, l'impôt, la moisson, il lui
restait tout juste de quoi vivre et payer les mois d'école ainsi que les
livres de Paul. Cet enfant continuait d'être dur pour sa mère et pour
sa soeur. Hors de la maison, il était fort gentil; mais là, il
tyrannisait ceux qui l'aimaient le plus. Quelquefois Nannette en
pleurait; sa mère lui disait:
«Nous sommes encore bien heureuses, ma fille, qu'il ne tourne pas au
mal! Avec un esprit comme le sien, il eût été impossible de le ramener
dans le bon chemin. Il est honnête garçon, Dieu merci! il n'y a que nous
qui souffrions de son mauvais caractère; aussi m'a-t-il enlevé le peu de
bonheur que Dieu m'avait laissé.»
Un jour, Mme Isaure vint voir son filleul; elle le trouva bien chétif.
«Jeanne, si tu étais raisonnable, tu sèvrerais Louis; tu lui donnes de
mauvais lait, parce que tu as trop de chagrin, et tu fais beaucoup de
mal à cet enfant.
--Mais, ma chère dame, il n'a pas une seule dent, malgré ses dix mois.
--C'est égal; le lait que tu lui donnes est un poison pour lui:
crois-moi, sèvre-le tout de suite.»
Jeanne suivit son conseil: l'enfant se remit d'abord; mais il tomba
bientôt en langueur. Marguerite dit à Jeanne:
«Si j'étais à ta place, j'emmènerais Louis à Sainte-Solange pour le
faire guérir: on lui dirait un évangile, et il serait tout de suite
remis.
--Maman, dit Nannette, les évangiles de M. le curé de Sainte-Solange
valent donc mieux que ceux du nôtre? Pourtant on peut bien dire que
notre curé n'a pas son pareil sur la terre.
--Entends-tu ce qu'elle te dit, Marguerite? Elle a bien raison; les
prières de notre curé, qui est un vrai saint, sont aussi bonnes que
celles des autres; est-ce que le bon Dieu ne les entend pas aussi bien
ici qu'à Solange?
--Pourquoi y a-t-il donc tant de gens qui font le voyage?
--Veux-tu que je te le dise? c'est pour courir, pour s'amuser; et puis,
quand vous êtes allés là avec vos enfants, vous ne vous en occupez plus:
il faut que le bon Dieu les guérisse tout seul; vous trouvez ça plus
commode. Pourtant, s'il nous a donné l'instinct de nous soigner quand
nous sommes malades, c'est qu'il veut qu'on prenne la peine de le faire.
Tiens, voilà monsieur le curé qui vient, demande-lui ce qu'il en pense.»