M. le curé donne raison à Jeanne.

«Jeanne a raison, dit le curé: ne vaut-il pas mieux, le dimanche, passer

son temps à faire une lecture, ou bien à enseigner à lire aux autres,

que de se disputer ou de faire des commérages au dépens du prochain?

J'ai toujours vu que les hommes qui savent quelque chose sont plus

faciles à vivre que les autres; et les femmes qui ont appris à lire, à

écrire, et qui savent se servir de l'aiguille, sont plus assidues dans

leur maison et la tiennent plus proprement.

--Voyez donc grand Louis, pourtant! il ne sait pas seulement signer son

nom.

--Aussi, notre maître, s'écria celui-ci, avant que d'avoir trouvé

Jeanne, je ne valais pas grand'chose; je brutalisais tout le monde.

--Est-ce qu'elle aurait tant d'idée, Jeanne, dit Joséphine, est-ce

qu'elle serait si bonne si les dames Dumont ne lui avaient appris tant

de choses?

--Tu as bien raison, ma Joséphine. J'aurais fait comme tant d'autres qui

ne pensent à rien du tout. Aussi, après le bon Dieu qui m'a donné une

âme, et ma pauvre mère, qui m'a mise au monde, après la mère Nannette,

qui m'a tirée de la misère, je dois tout à ces dames: car vous ne

m'auriez pas tant protégée, maître Tixier, si elles n'avaient pas pris

soin de moi. Aussi je serai reconnaissante envers elles jusqu'au dernier

jour de ma vie.

Le colporteur parle de ses affaires.

«Monsieur le curé, dit Louise, vous aviez une bien belle nappe d'autel,

ce matin, à la messe. Je parie que c'est ce jeune marchand qui vous l'a

apportée!

--Oui, ma fille; il a voulu faire ce cadeau à ma pauvre église; c'est un

brave coeur qui n'a oublié aucun de ceux qui l'ont obligé.

--Tu as donc fait de bonnes affaires, toi, dit maître Tixier en

s'adressant au colporteur; je vois que tu as un cheval et une voiture,

sans compter ce qu'il y a dedans.

--Mais oui; mes petites affaires ne vont pas trop mal.

--C'est la récompense de votre bonne conduite, dit le curé.

--Pour vous dire toute la vérité, j'ai eu bien de la peine à prendre des

habitudes régulières. J'ai souvent rencontré d'anciens camarades qui se

moquaient de moi, et j'ai été plus d'une fois sur le point de céder à

leurs railleries et de les imiter. Mais quand mes yeux rencontraient un

miroir et que je voyais ma cicatrice, je pensais à vous tout de suite,

monsieur le curé, et aussi à la maison du père Tixier, et je redevenais

fort contre la tentation. Il est si difficile de rompre avec les

mauvaises habitudes!

--Vous dites là une grande vérité, mon ami; c'est pourquoi l'on ne

saurait veiller de trop près à s'en préserver.

--Enfin, j'ai contracté celle de la bonne conduite et du travail; je me

suis donné bien du mal; j'ai parcouru toute la France, marchant la nuit

et vendant le jour, faisant souvent beaucoup de chemin en vue d'un

petit bénéfice, et vivant de peu. J'arrive de Paris, où j'ai retrouvé

mon père, que je n'avais pas vu depuis huit ans. Jugez si j'ai été

heureux d'être en état de le tirer de la carrière où il travaillait, ce

qui était un métier trop dur pour son âge! J'ai pu lui acheter le fonds

d'un de ces petits commerces des rues, qui, à Paris, suffisent à nourrir

leur homme. Me voici le coeur content en pensant que mon pauvre père

n'aura plus à souffrir, et je compte bien l'aller voir de temps en

temps.

--Nous sommes tous bien heureux, dit grand Louis, de vous voir en si bon

chemin.»

Maître Tixier vend de la plume à Jeanne.

Après le souper, maître Tixier visita les deux chambres de Jeanne, et

lui dit:

«Je te vois bien deux châlits, ma fille, mais il y en a un vide, et ça

me choque.

--Maître Tixier, j'ai acheté de la toile pour faire une paillasse; je

vais la coudre dès demain, et vous me donnerez bien de la paille fraîche

pour la remplir; quand mon mari battra votre avoine, il me vannera de la

bâle sur laquelle il couchera au besoin.

--Et tu crois, toi, que je souffrirai que ton homme couche sur la bâle

quand il sera bien harassé? Il ne manque pas de plume à la maison; tu en

auras demain ce qu'il te faudra pour faire un lit; tu me payeras en

journées; grand Louis n'a pas besoin de se mêler de cela.

--J'ai une belle pièce de coutil, dit le marchand, et je vous vendrai à

bon marché ce qui vous sera nécessaire; j'ai aussi remarqué qu'il manque

des rideaux à votre fenêtre; je me souviens d'avoir quelque part, dans

mes ballots, un reste d'indienne à raies blanches et rouges, qui ira

bien avec le lit. Je vous le donnerai en bon souvenir de notre souper

d'aujourd'hui et du plaisir que j'ai à vous retrouver tous.

--Mais, monsieur le marchand, ma fenêtre se passera bien de rideaux;

c'est trop beau pour des gens comme nous.

--Jeanne, quand vous me pansiez le front, je n'ai pas refusé vos soins,

et je n'ai pas craint de vous donner de la peine: pourquoi ne

voudriez-vous pas accepter ce que je vous offre?

--Jeanne, il faut que personne ne sorte mécontent de chez vous

aujourd'hui, fit observer le curé.

--Eh bien! merci de votre générosité, dit Jeanne au marchand; et, pour

tout dire, je ne serai pas fâchée d'avoir des rideaux.»

Le colporteur dit au père Tixier, comme ils rentraient au Grand Bail:

«En passant par la ville, j'ai vu un petit marchand tailleur qui m'a

cédé son fonds; je suis convenu de lui prendre l'année prochaine; mais

il me faudra une femme dans cette boutique.

--Eh bien?

--Si vous vouliez me donner votre Louise, je serais bien content; elle

connaît tout le pays, et, comme je ne vendrai guère qu'à la campagne, je

crois que nous ferions une bonne maison ensemble.

--Lui en as-tu parlé?

--Non, maître Tixier, je voulais savoir ce que vous en diriez.

--Arrange-toi avec elle, je t'en donne la permission.»

Le colporteur resta deux jours chez maître Tixier, et, quand il partit,

les accords étaient faits.

La famille Dumont vient voir Jeanne.

La famille Dumont vint, le mardi, voir Jeanne, qui leur avait dit la

veille qu'elle était emménagée.

«Sais-tu que tu n'es pas du tout mal logée, petite Jeanne? lui dit Mme

Isaure; et qu'as-tu donc dans ta basse-cour?

--Rien encore, madame; maître Tixier va me donner une chèvre, un coq et

deux poules.

--Qu'il te donne plutôt deux canes et un canard, dit Mme Dumont; je

t'enverrai un coq et deux poulettes de ma belle race.

--Et moi, dit Auguste, qui était devenu un bel officier, je t'apporterai

une paire de ces jolis pigeons que tu aimes tant.

--Et moi, dit Mme Sophie, je te donnerai une jolie chatte à longs poils

pour te tenir compagnie; car, ma pauvre Jeanne, tu vas trouver la maison

bien grande quand tu seras seule toute la journée.

--Oh! je vais chercher de l'ouvrage tout de suite après avoir sevré

Sylvain. Quand vous aurez besoin de quelqu'un, ne m'oubliez pas, s'il

vous plaît.

--Et la petite Nannette, qu'en feras-tu quand tu iras travailler?

--Je la mènerai au Grand-Bail, ainsi que son frère; ils s'amuseront

autour de la maison: Nannette gardera le petit, et Louise aura l'oeil

sur les deux.

--Comme il est frais, ton Sylvain! Jeanne; si j'ai un enfant, tu me le

nourriras, dit Mme Isaure.

--Avec grand plaisir, ma chère dame; ordonnez ici comme chez vous.»

Jeanne a de la peine à s'habituer à vivre seule.

Mme Sophie avait raison; Jeanne n'était pas accoutumée à tant de

tranquillité: il lui semblait qu'elle n'eût point d'occupation. Quand

son ménage était fait, qu'elle avait promené la chèvre et qu'elle lui

avait amassé de l'herbe, le reste de la journée lui paraissait bien

long.

Elle filait sur sa galerie pendant que Nannette amusait son frère; quand

elle s'ennuyait trop, elle prenait ses deux enfants et les emmenait au

Grand-Bail. Là, elle aidait à Louise, et bien souvent on la retenait à

souper avec son mari qui battait à la grange; d'autres fois, elle

s'occupait de son jardin. Nannette la suivait partout, et, comme sa mère

lui apprenait beaucoup de choses, cette petite fille causait bien mieux

que les autres enfants du bourg.

Quand les anciennes voisines de Jeanne passaient sur le chemin pour

aller au marché, elles entraient souvent chez elle, et après avoir

visité sa maison, elles lui disaient:

«Elle doit te coûter bon ta maison, petite Jeanne!

--Pourquoi donc ça?

--C'est que tu as un beau jardin en avant; on ne voit ni fumier ni

immondices devant ta porte. Et avec quoi comptes-tu donc fumer tes

champs?

--Je peux bien avoir de quoi fumer mes champs sans mettre mon fumier

sous mes fenêtres, pour empester ma maison et rendre mes enfants

malades. N'ai-je pas ma cour, où est l'étable?

[Illustration: Jeanne et ses deux enfants.]

--Mais si tu ne mets pas de la paille pourrir devant ta porte, le peu de

bétail que tu as ne pourra suffire à fumer tes champs.

--Vous croyez donc que cette paille que vous mettez pourrir devant vos

portes fait un bon engrais? Vous vous trompez fort: c'est bon pour vous

donner la fièvre ainsi qu'à vos enfants, et voilà tout.

--Comment fais-tu donc, toi?

--Moi, je mets une couche de paille et une de terre sur mon fumier

chaque fois que grand Louis nettoie l'étable; j'empêche comme ça qu'il

ne sèche, et la paille et la terre qui le couvrent deviennent un

excellent engrais. Faites de la litière jusqu'au ventre à vos bêtes, et

tenez propre le devant de votre porte, vous verrez comme vous vous en

trouverez bien!

--Qui est-ce qui t'a donc appris tout ça, Jeanne?

--C'est Étienne Durand, le gendre de maître Tixier du Grand-Bail.

--Il veut donc changer toutes les coutumes, celui-là?

--Il ne veut rien changer; il veut seulement faire mieux, et il s'y

entend bien; grand Louis dit que c'est un excellent cultivateur.»

Jeanne a grande envie d'avoir une vache.

Jeanne désirait beaucoup avoir une vache, et en parlait souvent à son

mari, qui lui disait:

«Ma pauvre femme, tu as deux enfants à soigner, bientôt trois; si Mme

Isaure t'en donne un a nourrir, ça fera quatre; je te demande si tu

pourras t'occuper de ta vache!

--Je prendrai pour m'aider cette pauvre mère Henri qui demande son pain,

et elle viendra pour peu de chose. Elle gardera mes bêtes aux champs,

puis elle ira à l'herbe; je n'aurai que la peine de traire la vache et

la chèvre, de soigner le laitage, et tu nettoieras l'étable le soir.

Car, vois-tu, je veux avoir une vache bien propre; je la ferai étriller

tous les jours, comme Étienne Durand fait au Grand Bail; j'ai remarqué,

que, quand elles ont le poil bien brillant, elles donnent plus de lait

et du meilleur.

--Si tu veux te faire aider, c'est différent, parce que je n'entends pas

que tu te tues à l'ouvrage, je t'en avertis. L'autre jour, le maréchal

m'a proposé un cheptel; veux-tu que j'aille lui demander s'il est

toujours dans la même intention?

--Oh! oui, mon homme, va; ça vaudra mieux pour commencer, que d'acheter

une vache nous-mêmes et de rester sans le sou.»

Grand Louis alla voir le maréchal et revint bien vite dire à sa femme

qu'on lui achèterait une vache, et que le père Tixier la choisirait

lui-même.

Jeanne fut bien contente d'avoir une vache; elle la menait paître

souvent comme elle avait fait autrefois chez la mère Nannette; sa fille

conduisait la chèvre, et le petit Sylvain les suivait.

L'année se passa bien, la récolte fut bonne, grand Louis serra ses

gerbes dans un coin de la grange du Grand-Bail; il fit son vin en commun

avec maître Tixier, chez lequel il travaillait toujours.

Il paya les premiers cent francs avec son temps, et il gagna assez en

plus pour acquitter une bonne partie de la rente viagère du père Colis.

Jeanne eut un autre garçon qu'on appela Paul, et qu'elle nourrit sans

trop de fatigue.

Mme Isaure donne un enfant à nourrir à Jeanne.

Paul avait huit mois quand Mme Isaure vint voir Jeanne et lui dit:

«Je vais te donner bientôt un nourrisson, ma bonne Jeanne; ton Paul

n'aura guère que neuf mois quand tu prendras mon enfant. Je ne veux pas

que tu les nourrisses tous les deux à la fois; toute forte que tu es, tu

serais bientôt épuisée; si tu veux mettre ton garçon en nourrice, je

payerai ses mois.

--Merci, madame, je le sèvrerai; il est très-fort et mange déjà comme un

petit homme. Je vous promets qu'il ne prendra pas le lait de votre

enfant.

--Je le sais bien, Jeanne; tu es trop honnête femme pour tromper

personne, moi moins que toute autre. Prépare-toi donc à recevoir bientôt

ton nouvel enfant; nous passerons l'hiver ici pour ne pas le quitter.

Mais, dis-moi, si tu prenais une petite fille pour t'aider? Tu ne

pourras pas suffire à tout.

--Madame, j'emploie déjà la mère Henri une partie de la journée; je la

garderai tout à fait. La pauvre femme est bien malheureuse et ne manque

pas de courage; mais elle ne peut travailler aux champs: je serai plus

tranquille avec elle qu'avec une fillette de douze à treize ans.

--Alors je payerai la mère Henri en sus de tes mois.

--De mes mois, ma chère dame! est-ce que vous comptez me payer? Oh! vous

ne me ferez pas ce chagrin-là!

--Mais, petite Jeanne, n'est-il pas juste que tu sois payée de la peine

que tu vas prendre pour mon enfant?

--Ma récompense, madame, ce sera de vous rendre service et de

m'acquitter, selon mon pouvoir, des grandes obligations que je vous ai.

Que serais-je donc sans vous? Ne me payez pas, je vous en prie!

laissez-moi vous prouver combien je vous suis attachée, et que je

n'oublie pas tout le bien que vous m'avez fait. Si vous me payiez, je

croirais que vous ne faites aucune estime de moi, ajouta Jeanne en

pleurant.

--Ne te désole pas, ma bonne Jeanne; tu as raison, je ne dois pas te

payer. D'ailleurs, on ne saurait reconnaître les soins d'une bonne

nourrice avec de l'argent; seulement, je tiens à payer la mère Henri;

car enfin, si je ne te donne rien, je ne puis souffrir que tu débourses

quelque chose pour moi.»

Quinze jours après, Mme Isaure confia sa petite fille à Jeanne.

Les femmes du bourg s'étonnent de la propreté

de Jeanne.

Les femmes du bourg venaient souvent demander quelque service à Jeanne,

qui en savait plus long qu'elles, et qui était toujours prête à obliger.

Quand elles la voyaient habiller ses enfants, elles lui disaient:

«Comment donc, Jeanne, tu peignes tes petits et tu les laves comme s'ils

étaient des enfants de bourgeois!

--Parce qu'ils sont des paysans, est-ce une raison pour qu'ils soient

sales? Voyez s'ils ont le moindre bouton! Ce n'est pas une grande peine

pour moi de laver leur petit corps tous les matins en les levant, et de

leur brosser la tête; c'est bientôt fait, et je leur épargne par là bien

des petites misères. Si vous en faisiez autant, vos enfants se

porteraient mieux et ne crieraient pas tant.

--Eh bien! on essayera. Dis-nous donc aussi comment tu fais pour que

leurs habits aient toujours l'air d'être neufs.

--Je les plie quand les enfants sont au lit, je les mets en presse sur

mon coffre; et je serre leur bonnet pendant la nuit pour le garantir des

mouches.

--Mais ils ne se salissent donc pas, tes petits?

--Dame! j'y fais attention. D'abord, je ne les laisse pas manger toute

la journée, et quand ils mangent, je mets un linge devant eux pour que

leurs habits se salissent moins. Je n'ai pas besoin de les laver si

souvent, et cela m'épargne du temps et de l'argent.»

Mme Isaure venait voir tous les jours sa petite fille qui croissait à

vue d'oeil, et elle remerciait Jeanne de ses bons soins.

«Ma chère dame, si vous saviez combien je suis heureuse que vous ne

puissiez pas penser que c'est par intérêt que je soigne votre enfant! Je

l'aime comme les miens, je ne fais pas de différence entre eux.»

Jeanne rend son nourrisson.

Jeanne nourrit la fille de Mme Isaure et la lui rendit toute propre,

marchant déjà et commençant à parler. Toute la famille Dumont vint

chercher l'enfant, et Jeanne leur donna à déjeuner dans sa jolie

chambre; elle avait toujours quelques pots de fleurs sur sa galerie, ce

qui donnait à sa maison un air de fête. Pendant qu'on était à table, le

domestique de M. Dumont amena dans l'étable de Jeanne une très-belle

vache avec son veau; on habilla tout de neuf les trois enfants, qui en

furent bien joyeux, et tout le monde partit.

Jeanne, qui était toute triste du départ de son nourrisson, descendit

pour traire sa vache, et fut grandement étonnée d'en trouver deux à

l'étable; elle n'eut pas d'abord la force de parler; puis elle cria à

son mari:

«Grand Louis, viens vite, mon homme, viens vite!»

Lui, qui travaillait dans son jardin, accourut promptement, croyant

qu'il était arrivé quelque malheur. Quand il vit Jeanne à la porte de

l'étable, le visage tout en larmes et riant en même temps, il lui dit:

«Est-ce que tu deviens folle, ma pauvre femme?»

Jeanne lui montra la crèche sans répondre, et grand Louis, en voyant la

vache, comprit tout.

«Sont-ils bons! sont-ils donc bons! dit Jeanne quand elle put parler:

c'était justement ce que je désirais le plus au monde, que d'avoir une

vache à moi.

--Jeanne, tu ne peux ni nourrir ni soigner deux vaches. Je vais de ce

pas chez le maréchal, pour lui dire de placer la sienne ailleurs.»

Il alla tout de suite au bourg, où il conta le bonheur qui lui était

arrivé.

«Grand Louis, dit le maréchal, je ne mettrai pas ma vache en d'autres

mains; elle dépérirait partout au sortir de celles de Jeanne. Nous la

vendrons à la foire prochaine: elle m'a coûté deux cents francs, et nous

aurions bien du malheur si nous n'en trouvions pas une quarantaine de

francs de plus; ça nous fera un joli petit bénéfice à chacun.»

Nannette a mal aux yeux.

Quelque temps après, Nannette eut grand mal aux yeux. Jeanne alla

chercher M. le curé, qui vit l'enfant et trouva le mal si grave qu'il

conseilla d'aller consulter le meilleur médecin de la ville. Maître

Tixier, en allant voir Louise, qui était mariée au marchand et qui

faisait bien ses affaires, conduisit dans sa carriole grand Louis, sa

femme et leur fille. Le médecin visita soigneusement les yeux de

Nannette; il fit une ordonnance, et dit:

«Si vous faites exactement ce que j'ordonne, je réponds de la guérison

de votre enfant; autrement elle pourrait bien devenir aveugle. Mais vous

autres, gens de la campagne, aussitôt que vos malades vont un peu mieux,

vous cessez les remèdes.

--C'est bien vrai, monsieur, dit Jeanne, c'est une mauvaise coutume;

mais que voulez-vous? on est si pauvre et on a si grand besoin de son

temps qu'on est négligent de sa santé.

--C'est un fort mauvais calcul; car il faut toujours finir par

interrompre son travail et dépenser l'argent que vous avez voulu

économiser, et même plus; et l'on a souffert longtemps. Trop heureux

encore si le mal n'est pas devenu incurable! Vous êtes, en vérité, plus

soigneux de la santé de vos bestiaux que de la vôtre propre.

--Monsieur, dit grand Louis, quand on perd une pièce de bétail, c'est la

ruine d'une petite maison.

--Et si le chef de la famille meurt, n'est-elle pas ruinée aussi?

--Oui, et c'est un grand malheur; mais soyez tranquille, monsieur:

Jeanne n'est pas une femme comme une autre; ce que vous lui direz, elle

le fera comme si c'était M. le curé qui l'eût recommandé.»

Jeanne ramena sa fille et lui mit un bandeau sur les yeux, parce que le

médecin avait recommandé par-dessus tout qu'elle ne vît pas le jour.

Paul montre un mauvais caractère.

Nannette s'ennuyait un peu de ne pouvoir rien faire; sa mère lui donna

du gros chanvre à filer; elle entreprit de lui apprendre le catéchisme,

ce qui ne fut pas long; car Nannette avait bonne mémoire. Elle gardait

le petit Paul pendant que sa mère allait travailler hors de la maison et

que Sylvain était à l'école. Il fallait toute la patience de cette bonne

petite pour supporter les caprices de Paul, qui avait un mauvais

caractère et ne voulait jamais faire ce qui plaisait aux autres. Jeanne

en avait un grand chagrin; mais elle espérait qu'il deviendrait meilleur

en grandissant. Elle ne se lassait jamais de ses caprices, et employait

la plus grande douceur avec lui: mais l'enfant y était insensible; il ne

lui témoignait pas la moindre affection, et ne venait à elle que s'il

avait besoin de quelque chose, bien sûr de ne pas être refusé. Il ne

craignait que son père, qui s'irritait de le voir tourmenter sans cesse

Jeanne, et, quand elle pleurait en voyant Paul si différent de ses aînés

qui étaient d'excellents enfants, grand Louis avait envie de le battre

pour le corriger; mais sa femme le retenait toujours en lui disant que

les coups n'avaient jamais rien produit de bon. Pourtant Paul, tout

petit qu'il était, avait quelquefois des réponses si insolentes que

grand Louis, qui au fond n'était pas endurant, lui donnait quelques

bonnes tapes. Jeanne, qui craignait que ce petit coeur ne s'endurcît

encore, et qui pensait qu'une grande tendresse pourrait seule le

réchauffer, prit le parti de cacher à grand Louis toutes les fautes que

faisait son enfant.

La petite Nannette comprend la chagrin de sa mère

et le partage.

Nannette, qui avait bien compris le chagrin de sa mère, essayait

quelquefois de la consoler.

«Ma pauvre fille, il n'y a pas de consolation pour une peine comme

celle-là. Si ton frère ne vaut rien quand il sera grand, ce sera le

chagrin de toute ma vie. Mon enfant, il faut cacher avec soin sa

mauvaise humeur et sa dureté. Vois-tu, il n'y a pas de plus grande

richesse que la bonne réputation, et elle commence en même temps que

nous. Si le monde savait combien Paul est mauvais, l'enfant aurait beau

se corriger par la suite, on n'en dirait pas moins qu'il ne vaut pas

grand'chose: n'en parle donc à personne, pas même à nos meilleurs amis

ni à M. le curé.

--Oui, ma mère, soyez tranquille; d'ailleurs, puisque Dieu nous l'a

donné comme ça, il faut l'aimer pour tout le monde; car, au fond, il est

bien malheureux.»

A force de douceur et de patience, Nannette vint à bout d'apprendre à

Paul sa prière; elle le faisait compter aussi deux fois par jour, et,

tantôt bon gré, tantôt mal gré, il apprit tout ce qu'un petit enfant de

son âge pouvait apprendre; comme il avait assez d'intelligence et qu'il

n'était mauvais qu'à la maison, on l'aimait bien ailleurs. Il s'attacha

à sa soeur plus qu'on ne l'eût cru capable de le faire.

Nannette avait un caractère si heureux que tout le monde l'aimait comme

on avait aimé sa mère à son âge. Elle guérit enfin, parce qu'elle fut

bien docile et ne manqua jamais de faire ce que le médecin et M. le

curé, qui venait la voir tous les jours, lui avaient ordonné.

Une grêle terrible ravage tout le pays.

Tout allait au mieux dans le ménage de Jeanne; elle avait fait faire une

pièce de toile avec le chanvre qu'elle filait depuis quatre ans. Elle

comptait en faire quatre paires de draps et des chemises pour grand

Louis, dont les vieilles avaient servi pour les enfants. Son mari avait

déjà remboursé six cents francs au père Tixier et elle lui avait payé sa

plume. Nannette allait avoir douze ans; elle avait fait sa première

communion. Sylvain était enfant de choeur, et il restait chez M. le curé

pendant tout le temps qu'il ne passait pas à l'école. Il semblait que

rien ne dût troubler le bonheur de Jeanne, quand, au commencement de la

moisson, il vint un orage terrible. La grêle tombait grosse comme des

noix, et il ne resta pas un épis debout dans les champs. Ils avaient été

si bien hachés et entrés en terre, qu'on n'y voyait même pas un brin de

paille: c'était une désolation générale. Maître Tixier éprouva de

grandes pertes; pourtant il ne fut pas grêlé partout. Mais chez le

pauvre grand Louis, ce fut bien pis: il ne resta rien de sa récolte; en

voyant ses champs, l'on n'aurait jamais dit qu'il y avait eu là une

belle moisson quelques instants auparavant.

Les arbres du jardin eurent presque toutes leurs branches cassées; le

chanvre était couché par terre. Le coeur de Jeanne saignait en voyant

tomber cette grêle qui la ruinait pour plus d'une année. Son mari revint

du Grand-Bail tout consterné.

«Quel malheur, mon pauvre homme! mais c'est Dieu qui l'envoie, il n'y a

pas à murmurer. Il ne faut pas perdre courage; que de gens vont être

plus à plaindre que nous!

--Ma Jeanne, ce n'est pas la peur de pâtir qui me rend si triste; mais

je pense aux enfants, à maître Tixier et à la pension du père Colis.

Comment faire pour vivre et payer tout ça?

--Console-toi, grand Louis. Je n'ai pas encore coupé ma toile,

heureusement; tu vas emprunter l'âne au maréchal, et j'irai demain,

avant le jour, en ville, où le mari de Louise me la prendra et me la

payera comptant. Il n'est pas nécessaire qu'on me voie ni qu'on sache

que je l'ai vendue.

--Combien comptes-tu en retirer?

--J'en ai soixante et dix mètres, et elle vaut au moins deux francs.

--C'est cent quarante francs qu'on t'en donnera; mais nous payons deux

cents francs au père Colis, et, si je laisse mes journées à maître

Tixier jusqu'à ce qu'il soit rentré dans les cent francs que nous lui

devons encore, comment ferons-nous pour vivre?

--C'est juste, grand Louis; eh bien! il faut aller trouver le père

Colis, et lui demander crédit pour cette année.

--On voit bien que tu ne le connais guère, ma Jeanne. Il va ma faire

faire un billet et me demander un gros intérêt.

--Il n'y a pas moyen de s'en tirer autrement, pourtant; j'aurais bien du

chagrin qu'on sût notre détresse; c'est un grand sacrifice, mais que

veux-tu?»

Le père Colis fait faire un billet à Jeanne.

Le lendemain, Jeanne était revenue de la ville à huit heures, et elle en

rapportait cent cinquante francs qui devaient servir à les nourrir

pendant l'hiver; le soir, quand tous les enfants furent couchés, elle

sortit avec son mari, et ils entrèrent chez le père Colis.

«Mon petit père Colis, dit Jeanne, nous venons vous demander une grande

grâce.

--Qu'est-ce que c'est, petite Jeanne?... On dit que vous êtes bien

saccagés par la grêle.

--C'est à cause de cela que nous venons vous demander crédit pour cette

année, mon père Colis.

--Nous ne serons pas capables de vous payer, dit grand Louis.

--Si vous ne me payez pas, avec quoi veux-tu donc que je vive?

--Père Colis, vous ne serez pas pour cela dans l'embarras; on sait bien

que vous avez de l'argent.

--Tu as tort de t'en fier aux mauvaises langues; je n'ai pas le sou au

contraire, et j'ai grand'peine à vivre.

--Mon petit père Colis, dit Jeanne, vous ne voudrez pas nous faire

vendre le peu que nous avons?

--Si le père Colis ne veut pas nous faire crédit, je sais bien où

trouver de l'argent pour le payer; il y en a plus d'un qui en prête dans

le village.

--Allons, grand Louis, il ne faut pas te fâcher; j'aime mieux pâtir que

de vous faire de la peine: faites-moi un billet de deux cents francs

pour l'an prochain, et tout sera dit.

--Je serais aussi embarrassé de vous payer alors que je le suis

aujourd'hui, car j'en aurai pour longtemps à me remettre d'un coup

pareil. Si vous le voulez, nous allons vous faire deux billets, chacun

de cent francs, payables l'un l'année prochaine, l'autre un an après.

--Ho! ho! ça ne m'arrange guère.

--Eh bien, adieu; nous allons chercher ailleurs.

--Attends donc un instant, grand Louis; tu t'emportes comme une soupe au

lait. Comme vous êtes des gens exacts à payer, je vas m'arranger des

deux billets.»

Jeanne les écrivit, bien étonnée qu'il ne fût pas question d'intérêts;

elle trouvait le monde bien méchant de mépriser ce brave homme et de le

faire passer pour un usurier. Quand les billets furent faits, elle les

fit signer à grand Louis, à qui elle avait appris à écrire son nom.

«Il me faut aussi ta signature, ma Jeanne; car j'aime à prendre mes

sûretés.

--C'est trop juste,» dit Jeanne; et elle signa.

Ils remercièrent le père Colis de sa complaisance, et déjà grand Louis

ouvrait la porte pour sortir, quand le père Colis dit:

«Un instant, un instant! et mes intérêts, vous n'y songez donc pas? Je

ne les fais jamais mettre sur le billet; on me paye comptant et

d'avance.

--Combien faut-il donc?

--Cinquante francs, mes enfants.

--Cinquante francs! dit grand Louis, qui commençait à se mettre en

colère; voulez-vous rire?

--Non, mon garçon, c'est à prendre ou à laisser.

--Parbleu, je trouverai de l'argent à meilleur marché ailleurs.

--Père Colis, dit Jeanne, vous êtes un brave homme, et vous ne voulez

pas notre ruine; je vas vous chercher trente francs, et tout sera dit.

--Va donc, Jeanne; tu fais de moi tout ce que tu veux.»

En sortant, grand Louis reprocha à sa femme de l'avoir empêché d'aller

emprunter à d'autres ce qu'il fallait pour payer la rente du père

Colis.

«Mon homme, je conviens que cet argent est bien cher; mais je ne me

soucie pas qu'on connaisse notre embarras, et je suis sûre que le père

Colis ne dira pas que nous lui avons fait des billets; il a trop peur

qu'on ne sache qu'il a de l'argent. Nous vivrons cet hiver comme nous le

pourrons avec les cent vingt francs qui nous restent.

--Ça n'empêche pas que le père Colis est un malhonnête homme.

--Grand Louis, il nous oblige à sa manière, il ne faut pas en dire de

mal; d'ailleurs on ne l'estime que ce qu'il vaut; ce n'est pas à nous à

le décrier.»

Jeanne apporta les trente francs au père Colis; mais le lendemain il

vint tout tremblant lui en rendre quinze: il avait entendu dire que la

justice ne plaisante pas avec les usuriers, et il se contenta de

l'intérêt légal.

Grand Louis laisse l'argent de sa moisson au père

Tixier.

Après la moisson, le père Tixier, qui avait employé grand Louis tout le

temps, voulut le payer comme les autres.

«Maître Tixier, il faut garder cet argent-là; je vous compléterai les

cent francs à l'époque du battage.

--Est-ce que tu comptes me payer dans une année comme celle-ci, où tu

n'as pas serré dix gerbes de blé pour ton hiver?

--J'aime l'exactitude comme vous, et je ne dormirais pas bien si je ne

vous avais pas payé; et puis j'avais quelque avance.

--En es-tu bien sûr? Tu as acheté un bout de terre l'an passé, et je ne

crois pas qu'il te soit resté grand argent.

--Ne vous en inquiétez pas; je ne vous remercie pas moins de votre

complaisance.

--Grand Louis, prends garde! si tu me trompes, je ne te le pardonnerai

pas.»

L'hiver fut dur pour Jeanne; elle n'ôta que le gros son de sa farine et

elle fit du pain bien grossier; souvent elle n'acheta que de l'orge.

Elle vendit une petite génisse d'un an, qu'elle comptait garder, et cet

argent servit pour acheter de la semence. On but de l'eau dans la

maison, car on n'avait même pas fait de vendange; enfin, il y eut des

jours où le pain manqua; et, comme Jeanne ne voulait pas s'endetter, on

mangeait alors des pommes de terre cuites à l'eau. Paul, ne comprenant

pas la gêne de sa mère, la tourmentait sans pitié; Nannette se privait

de son pain pour lui. Sylvain mangeait chez le curé, qui avait bien

deviné la détresse de Jeanne, mais qui, voyant le soin qu'elle mettait à

la cacher, ne lui en avait jamais parlé par discrétion: cette détresse

était si bien dissimulée qu'aucune autre personne ne s'en douta, pas

même le père Tixier, qui était pourtant bien fin.

Jeanne, n'ayant pas récolté de chanvre, n'avait rien à faire. Elle prit

de l'ouvrage en ville chez le mari de Louise qui avait acheté sa toile.

Il ne la payait qu'en marchandise, comme c'est la coutume; mais enfin

elle gagna dans son hiver de quoi vêtir son mari et ses enfants.

Maître Tixier découvre la gêne de Jeanne.

Un jour du printemps, maître Tixier entra chez Jeanne, avec M. le curé,

à l'instant où elle coupait sa soupe.

«Quel pain coupes-tu donc là, Jeanne? il y a moitié son dedans.»

Jeanne rougit et ne répondit pas.

«Ah! c'est comme ça que grand Louis m'a trompé! Monsieur le curé,

jugez-en! J'ai voulu lui payer ses journées; et lui, par orgueil, m'a

dit qu'il avait de l'avance, et que je pouvais bien garder son gain pour

me rembourser. Est-ce bien, voyons?

--Maître Tixier, dit Jeanne, il n'y a pas d'orgueil là dedans. Vous avez

été si bon pour nous, que c'était notre devoir de nous gêner pour vous

rendre votre argent; vous aviez bien vos peines, vous aussi!

--Tu as beau dire, Jeanne, je ne te passe pas cette menterie-là. Voilà

donc pourquoi je vous trouvais si mauvaise mine à tous! Paul, dis-moi ce

que tu as mangé cet hiver?

--Du pain d'orge bien souvent, et bien souvent rien du tout; on mangeait

des pommes de terre cuites à l'eau, absolument comme vos porcs.

--Voyez-vous, monsieur le curé! Je vous dis que c'est de l'orgueil, moi!

--Quoique j'admire votre courage, Jeanne, je m'étonne que vous n'ayez

pas voulu être assistée par votre ancien maître, ou par Mme Dumont, dit

le curé.

--Monsieur, ils avaient bien assez de pauvres à nourrir, et qui étaient

plus malheureux que nous; nous devions encore cent francs à notre

maître, qui nous a aidés de si bon coeur à bâtir notre maison. On ne

sait ni qui vit ni qui meurt; si grand Louis venait à manquer, comment

ferais-je pour payer? Quand il y a des mineurs, on ne peut vendre qu'en

justice, et notre petit bien serait mangé en frais. Enfin, le mauvais

temps est passé, les journées de mon mari vont nous suffire à présent.

L'herbe pousse, et ma vache, qui ne m'a presque rien rapporté cet hiver,

faute de fourrage, va donner un peu de beurre que je vendrai chaque

semaine.

--C'est égal, Jeanne, je ne suis pas content, et, si ton mari s'avise de

vouloir me payer le labourage de ses champs, je ne le regarderai de ma

vie.

--Et comme il y a un peu d'orgueil au fond de tout cela, dit M. le curé,

je vais en rendre compte aux dames Dumont.»

Mme Isaure fait des reproches à Jeanne.

Une demi-heure après, Mme Isaure entra.

«Comment, Jeanne, tu as souffert tout l'hiver, et tu ne m'en as rien

dit! et, quand je te demandais pourquoi tu étais si maigre, tu me

répondais que c'était le froid qui te faisait mal! Toi, mon amie, la

nourrice de ma fille, tu as manqué de pain, et je n'en ai rien su!

--Ma chère dame, vous aviez bien assez de tous vos autres pauvres; il

n'y a pas eu grand mal, comme vous voyez, car nous sommes tous bien

portants.

--Que tu aies eu le courage de souffrir, ainsi que ton mari, je le

conçois; mais je ne t'aurais pas crue capable de voir souffrir tes

enfants.

--Madame, ne valait-il pas mieux qu'ils pâtissent un peu que de leur

donner l'habitude de demander et de compter toujours sur les autres?

S'ils ont été mal nourris, ils n'ont pas souffert de la faim, je vous

l'assure; ils n'ont pas trop mauvaise mine, et, si grand Louis et moi

sommes maigris, c'est plutôt par l'inquiétude que par le manque de

nourriture.

--Jeanne, je t'en veux beaucoup de m'avoir caché ta position, surtout

quand je t'en ai parlé la première. Je t'en prie, dis-moi sincèrement si

tu as besoin de quelque chose.

--Eh bien! ma chère dame, puisque vous êtes assez bonne pour vous

occuper de ce qui nous manque, je vous dirai que nous avons vendu notre

dernière pièce de vin pour payer l'impôt. Je me désole en pensant que

grand Louis va boire de l'eau pendant les chaleurs. Si vous pouviez nous

donner de la piquette, vous nous rendriez grand service.

--Je ne veux pas que ton mari boive de la piquette; cet homme a grand

besoin de se restaurer et de reprendre des forces pour les travaux de la

saison; ce soir je t'enverrai une pièce de vin, tu peux y compter.»

Grand Louis fait une terrible chute.

Il y eut trois années de fertilité; grand Louis avait retiré ses deux

billets des mains du père Colis, qui était mort peu de temps après.

Jeanne, n'ayant plus rien à payer, vit l'aisance revenir chez elle et

put faire des économies. Nannette avait quatorze ans; elle savait

parfaitement lire, écrire et compter, et tenait la maison aussi bien que

sa mère, qui pouvait alors travailler pour les autres tous les jours.

Sylvain ne quittait plus M. le curé; Paul allait à l'école et apprenait

bien ce qu'on lui enseignait; mais son caractère ne s'améliorait pas. Il

faisait la désolation de sa famille, pour laquelle il ne semblait pas

avoir la moindre affection.

Un jour que Jeanne fanait du sainfoin pour le père Tixier, elle entendit

un grand bruit du côté de la ferme; chacun courait et criait. Se doutant

bien qu'il était arrivé quelque malheur, elle courut ainsi que les

autres femmes. En arrivant auprès de la maison, elle vit tout le monde

rassemblé, et elle s'avança pour voir aussi. On était si occupé que

personne ne fit attention à elle. Tout à coup elle poussa un grand cri:

c'est qu'elle venait de voir son mari étendu par terre, sans

connaissance et la tête toute fracassée. Elle se jeta sur lui sans

pouvoir dire un mot. On était allé avertir M. le curé, qui vit tout de

suite qu'il n'y avait pas de remède; il dit pourtant qu'on allât

promptement chercher un médecin. On raconta comment le malheur était

arrivé: grand Louis était monté sur l'échafaud de la grange pour ranger

ce qui restait de l'ancien fourrage et faire de la place au sainfoin

nouveau; une planche ayant basculé, il était tombé sur la roue d'une

charrette qu'on avait remisée là, et il s'était crevé la tête.

On posa le pauvre blessé sur une civière où l'on avait étendu un lit de

plumes, et on le porta chez lui. Sa femme le suivait suffoquée par les

larmes. M. le curé lava la plaie et la banda en attendant le médecin. On

fit respirer du vinaigre à grand Louis, il ouvrit les yeux et rencontra

ceux de Jeanne qui le regardait en pleurant.

«Ma pauvre femme, lui dit-il, c'est fini, je le sens bien. J'ai le corps

brisé. Il ne faut pas trop te désoler; dans ton malheur, le bon Dieu a

eu pitié de toi en me faisant mourir tout d'un coup au lieu de me tenir

au lit pendant longtemps; tu aurais tout dépensé pour me soigner et tu

serais restée dans la gêne.»

Jeanne l'embrassa sans pouvoir lui répondre.

Mort de grand Louis.

Le médecin arriva, et, après avoir déshabillé le malade, il déclara

qu'il avait quelque chose de rompu entièrement et qu'il ne pourrait en

revenir; il pansa pourtant sa plaie qui était affreuse, et dit en

partant à M. le curé que grand Louis ne passerait pas la nuit.

Le digne prêtre ne voulut pas quitter Jeanne, à qui il ne cacha pas ce

qu'avait dit le médecin; ils restèrent auprès du malade, qui était

toujours assoupi. M. le curé récita tout haut les prières des

agonisants, et Jeanne alluma un cierge à côté du lit. Vers deux heures

du matin, grand Louis ouvrit les yeux et appela sa femme:

«Amène-moi les enfants, que je les embrasse pour la dernière fois!»

Ensuite il pria M. le curé d'entendre sa confession. Pendant ce

temps-là, Jeanne était à genoux au pied du lit, étouffant ses cris dans

les couvertures. Après avoir fini, grand Louis dit:

«Monsieur le curé, je vous recommande ma femme et mes enfants; il y en a

un qui lui donnera bien du mal; soutenez-la, je vous en prie, pour

l'amour de Dieu.

--Soyez tranquille, mon ami. Je suis fort attaché à Jeanne, qui a été

élevée sous mes yeux; elle est honnête et courageuse, et elle saura bien

se soutenir.»

Grand Louis voulut répondre, mais il eut une convulsion et mourut.

Jeanne se jeta sur lui et poussa des cris déchirants, auxquels se

joignirent ceux des enfants; ce fut une scène de désolation. Jeanne fut

prise d'une violente convulsion; quand elle fut revenue à elle, le curé

lui dit:

«Jeanne, ce grand chagrin-là n'est pas d'une chrétienne; c'est une

révolte contre la volonté de Dieu.

--Monsieur le curé, vous ne savez pas tout mon malheur! Je vais avoir un

autre enfant, un pauvre petit qui ne verra jamais son père!»

Et elle recommença ses cris.

«C'est une raison de plus pour vous calmer, Jeanne. Vous êtes plus

occupée de vous dans cette grande désolation que vous ne le croyez.

Votre mari reçoit en ce moment la récompense de sa vie honnête, et il

n'est plus à plaindre; le malheur tout entier est pour vous et pour vos

enfants, qui vont souffrir si vous ne vous occupez que de votre chagrin.

Dieu ne veut pas que l'on néglige les vivants pour les morts: c'est là

un grand péché, et je ne pense pas que vous veuillez offenser Dieu.»

On enterre grand Louis.

Jeanne fut frappée de ce que lui avait dit M. le curé; elle se calma et

fit de grands efforts pour retenir ses cris. Elle fit mettre ses enfants

à genoux devant le lit de leur père pour prier Dieu. Paul finit par se

rendormir, et elle le reporta sur son lit. M. le curé fit une lecture

pieuse, et il s'en alla au jour. En passant devant le Grand-Bail, il

annonça la mort de grand Louis au père Tixier, et lui dit qu'il fallait

s'occuper de l'enterrement, parce que Jeanne était incapable de prendre

ce soin.

Maître Tixier eut un grand chagrin de la mort de grand Louis, surtout en

pensant qu'il s'était tué en travaillant pour lui. Le pauvre homme était

vieux et infirme, et depuis la mort de sa femme, qu'il avait perdue au

commencement de l'année, il baissait tous les jours. Il alla pourtant

voir Jeanne.

«Ma chère fille, dit-il en entrant, voilà un grand malheur! Qui m'eût

dit, à moi qui suis si vieux, que j'enterrerais mon pauvre grand Louis?

Mais tu n'as pas tout perdu, ma Jeanne, puisque je suis encore là. Je ne

te ruinerai pas pour la façon de tes terres, soit tranquille!

--Je sais bien que vous serez toujours bon, maître Tixier; mais qui me

rendra mon pauvre homme que j'aimais tant? Nous ne nous sommes jamais

disputés, nous étions toujours de bon accord; c'était un vrai petit

paradis que notre ménage.

--Ma fille, comme c'est la volonté de Dieu que vous soyez séparés, il

faut bien s'y soumettre.»

Jeanne, aidée de Marguerite, ensevelit son mari avec beaucoup de

courage. Le père Tixier avait tâché de l'emmener chez lui; elle avait

répondu que son devoir était de rester auprès du corps tant qu'il ne

serait pas en terre, et que son chagrin ne devait compter pour rien.

Mais, quand elle vit emporter la bière, elle eut encore une terrible

convulsion, qui la laissa comme morte. Le chant des prêtres la fit

revenir à elle, et rien ne put l'empêcher de suivre l'enterrement

jusqu'au cimetière. Elle prit ses deux garçons par la main, et Louise

conduisait Nannette. Tout le village les suivait, car grand Louis

jouissait d'une grande estime dans tout le pays.

La petite Jeanne; ou, Le devoir · 第 22 / 42 题