Il vient mal à la jambe de maître Tixier.
Jeanne était mariée depuis six mois, Joséphine gouvernait bien la
maison, et Louise continuait d'apprendre tout ce qu'elle voulait. Un
jour, maître Tixier rentra en traînant la jambe.
«Qu'avez-vous donc, notre maître? est-ce que vous vous êtes fait mal?
--Non, petite Jeanne; mais il m'est venu des boutons à la jambe; il y a
un mois que ça va et que ça vient, et depuis deux jours j'en souffre
tout à fait.
--Il faut soigner ce mal-là. Je vais aller chez M. le curé, qui a des
remèdes pour tout; il trouvera bien ce qu'il faut pour vous guérir.
--Laisse donc! ça n'en vaut pas la peine.
--Si fait, notre maître, c'en vaut la peine; j'ai toujours entendu dire
à ma chère défunte, qu'un mal pris à temps n'était rien, mais qu'un mal
négligé c'était une ruine.
--C'est bon! tu iras dimanche; ce n'est pas quelques jours de plus ou de
moins qui y feront grand'chose.»
Le samedi, quand le meunier vint chercher la fournée, tous les hommes
étaient au travail; maître Tixier monta au grenier et mesura le blé pour
le donner à moudre. En descendant, son pied glissa le long de l'échelle,
comme il était presque en bas; sa jambe malade frotta et fut écorchée;
il rentra tout tremblant et se jeta sur une chaise.
«Mon Dieu, notre maître, comme vous êtes pâle! Qu'est-ce qui vient donc
de vous arriver?»
Maître Tixier, sans répondre, leva le bas de son pantalon, et Jeanne vit
une écorchure longue de quatre doigts, avec une entaille toute
saignante au bas. Elle chercha tout de suite un bout de linge, le trempa
dans l'eau fraîche et l'appliqua sur la plaie; puis elle envoya Louise
chez M. le curé.
«Dis-lui que ton père s'est blessé sur un mal qu'il avait déjà; il
apportera ce qu'il faut.»
M. le curé ne tarda pas à venir; il apportait une petite bouteille de
teinture d'arnica, dont il mit quelques gouttes dans l'eau, et il
mouilla une compresse; il en couvrit la plaie et banda la jambe, puis il
laissa une petite éponge à Jeanne en lui recommandant de s'en servir
pour mouiller le linge sans l'ôter, quand il serait sec; il dit au père
Tixier que, s'il voulait guérir, il fallait rester au lit sept ou huit
jours.
«C'est bien difficile, monsieur le curé; il y a tant à faire ici!
--Il faut pourtant rester tranquille; vous n'êtes plus jeune, mon ami,
et les plaies aux jambes ne guérissent pas facilement à votre âge. Si
vous ne voulez pas être infirme pour le reste de vos jours, restez en
repos comme je vous le dis.
--Et comment donc faire?
--Ne vous tourmentez pas, notre maître, dit Jeanne; est-ce que grand
Louis n'est pas là pour faire ce que vous commanderez? Soyez tranquille,
restez au lit une bonne huitaine, et rien n'en souffrira dans la
maison.»
Il vient un officier en remonte marchander les juments
de maître Tixier.
Un matin, maître Tixier, qui ne marchait pas encore, était assis dans
son fauteuil auprès de la porte; il vit venir à lui un grand officier
de cuirassiers, suivi de son maréchal des logis.
«Tiens! s'écrie-t-il en voyant le maréchal des logis, c'est Étienne
Durand, de la Tréchauderie! Comment se fait-il que tu sois dans le pays,
mon garçon?
--Parce que j'y suis venu avec mon capitaine, que voilà. Nous achetons
des chevaux pour le régiment, et je me suis souvenu que votre écurie
était toujours bien montée.
--Jeanne, va tirer du vin, et du meilleur! Monsieur l'officier, vous
allez boire un coup.
--Merci, mon brave homme, je suis très-pressé. Faites donc sortir vos
chevaux de l'écurie, s'il vous plaît.»
Jeanne appela son mari, qui amena les quatre juments devant la porte.
«Voilà de belles bêtes, dit le capitaine, je n'en ai pas vu de
semblables dans tout le pays.»
Et il se mit à les examiner, à les faire trotter, galoper; il rentra
pour en faire compliment à maître Tixier et lui demanda combien il
voulait les vendre.
«Ma foi, monsieur l'officier, je ne me soucie pas de m'en défaire; ce
sont de braves bêtes sans défauts, et je ne les remplacerai jamais; et
puis, sans vous offenser, ce serait trop cher pour vous: on ne donne pas
des chevaux de ce prix-là aux soldats.
--Vous voulez donc les vendre bien cher?
--On m'a offert douze cents francs de la grise et trois mille francs des
trois autres ensemble.
--C'était bien payé; mais ce n'est pas seulement pour mes hommes que
j'achète des chevaux; je suis quelquefois chargé par mes camarades de
leur trouver quelque belle bête, et justement mon colonel m'a demandé un
beau cheval de bataille; ainsi, nous ferons affaire ensemble, si vous le
voulez.
--Je vous dis, monsieur le capitaine, que je n'ai pas envie de vendre
mes juments.
--Pourquoi donc, mon ami? Avec la moitié du prix que je vous en
donnerai, vous aurez deux poulains de trente mois qui feront
parfaitement votre service et qui deviendront à leur tour de beaux
chevaux entre les mains de votre homme, qui s'entend si bien à les
soigner.
--Monsieur l'officier, il faut dîner avec nous! nous traiterons cette
affaire-là le verre à la main. Ce n'est que le dîner d'un paysan, mais
le coeur y est.
--Pas pour aujourd'hui, mon ami; j'ai un rendez-vous à la ville avec le
maquignon; mais je viendrai après-demain, et, si vous voulez que nous
fassions marché, je me prie à dîner sans cérémonie.
--C'est dit, monsieur l'officier; et toi, Étienne, tu n'y manqueras pas:
il faut renouveler connaissance.
--Merci, père Tixier; je viendrai, soyez-en sûr,» dit-il en regardant
Joséphine.
Maître Tixier veut qu'on donne un bon dîner
à l'officier.
«Allons, Jeanne, et toi, Joséphine, il faut se distinguer, mes enfants;
nous allons bien régaler l'officier, afin qu'il se souvienne des dîners
du Berry quand il sera retourné à son corps.»
Le surlendemain, les deux militaires arrivèrent à midi. Le dîner était
prêt. Maître Tixier, assis dans son fauteuil de paille, avait la jambe
étendue sur une petite chaise et appuyée sur un oreiller; on donna le
fauteuil de la maîtresse à l'officier, qui dit en se mettant à table:
«Eh bien? maître Tixier, avez-vous fait vos réflexions?
--Monsieur le capitaine, mangeons d'abord en repos, puis on parlera
d'affaires. Simon, va-t'en au cellier, mon garçon; tu chercheras
derrière la cuve, dans le coin à gauche, il y a quelques bouteilles de
vin vieux que je gardais pour une bonne occasion; tu vas les apporter
sans les remuer et Jeanne les dépotera.
--Mais pourquoi ces deux jolies filles ne se mettent-elles pas à table
avec nous? dit le capitaine en mangeant la soupe.
--Monsieur, dans notre pays, les femmes ne se mettent jamais à table
avec les hommes, et le maître mange toujours tout seul; je trouve la
coutume bonne et je la conserve.
--Vous avez là une belle famille, ma foi! je vous en fais mon
compliment.
--Tout n'est pas là, monsieur: j'ai une fille mariée dans le voisinage;
mais cette grande brune n'est pas à moi: c'est notre servante, la femme
du laboureur qui soigne les juments; ce qui n'empêche pas que je l'aime
autant que mes propres enfants. Elle a dressé mes filles mieux que si je
les avais mises dans les pensions; et, si je n'avais pas ma pauvre femme
infirme, là, dans son lit, j'aurais le coeur léger et l'esprit
tranquille avec Jeanne et son mari pour soigner ma maison.»
Étienne Durand demande Joséphine à son père.
«Maître Tixier, dit l'officier, vous devez remercier Dieu de vous avoir
donné d'aussi bons domestiques, car on n'en rencontre pas souvent de
semblables. Savez-vous qu'on fait très-bonne chère chez vous? je n'ai
jamais rien mangé de meilleur que cette étuvée et cette fricassée noire.
--Oh! c'est que la petite Jeanne est une fine cuisinière.»
Quand on servit une belle dinde rôtie à point, l'officier s'écria:
«Comment! ce n'est donc pas fini?
--Et ce pâté, et les écrevisses, et la galette, et puis les friandises!
C'est que Jeanne veut que rien n'y manque.
--C'est vraiment beaucoup trop! Que faites-vous donc, maître Tixier,
quand vous mariez vos filles, si vous donnez un repas comme celui-ci à
deux personnes?
--Je n'en fais pas davantage, monsieur l'officier; seulement, au lieu
d'un pâté il y en a quarante; au lieu d'une dinde j'en mets quinze, et
ainsi de tout; puis l'on défonce deux pièces de vin pour qu'il soit plus
tôt tiré.
--Hé! hé! comme vous y allez dans votre pays! Et quand marierez-vous
cette jolie blonde qui me donne une assiette?
--Si maître Tixier veut m'écouter, dit Étienne Durand, le maréchal des
logis chef, et que Joséphine n'ait pas oublié son ancien ami Tiennaud,
qui s'amusait à la faire sauter quand elle était petite, ça ne tardera
pas. Si tu veux m'attendre, Joséphine, tu ne t'en repentiras pas; tu
seras bien heureuse avec moi.
--Ça n'est pas de refus, Étienne, dit le père Tixier: vous êtes de
braves gens et ça me va; mais il me faut un gendre qui demeure avec moi,
je t'en avertis.
--Justement, il y a trop de monde chez nous pour que j'y trouve place.
Voyons, Joséphine, est-ce que je te fais peur, que tu détournes la
tête?»
Joséphine rougit et ne répondit rien; mais Jeanne dit:
«Étienne, revenez après avoir fini votre temps de service, et ne vous
occupez pas du reste.»
L'officier demande à maître Tixier s'il est heureux.
«Vous m'avez l'air d'être fort heureux, maître Tixier, dit le capitaine;
je connais bien des gens plus riches que vous et qui n'ont pas le bon
esprit de savoir se contenter de leur sort.
--Ma foi, monsieur l'officier, quand tout mon monde se porte bien et est
à l'ouvrage, que les blés sont bien venants et les bergeries en bon
état, je ne vois pas trop ce qui pourrait me manquer.
--Mais la grêle, les maladies?
--Que voulez-vous, monsieur! Dieu a bien fait ce qu'il a fait; nous
savons ça mieux que les autres, nous qui travaillons à la terre et qui
soignons le bétail. La grêle et les autres fléaux sont des épreuves que
Dieu nous envoie, et il ne faut pas en murmurer. Les maladies nous
avertissent que notre corps ne peut pas toujours durer, ou bien que
nous le gouvernons mal.
--Ne trouvez-vous donc pas qu'il aurait mieux valu mourir sans souffrir?
--Oh! que non; le mal que l'on endure fait penser à Dieu, qu'on n'est
déjà que trop porté à oublier. Si le corps ne ressentait aucun mal, on
ne saurait pas quand on abuse de ses forces. Et si, quand on se heurte
quelque part, la douleur ne nous avertissait pas du danger, on se
briserait comme verre sans s'en douter.
--Savez-vous bien, maître Tixier, que vous parlez là comme un livre.
--Je ne sais pourtant pas lire, malheureusement pour moi! mais je fais
attention à tout ce que j'entends, et je parle souvent avec notre curé,
qui est un savant homme; puis je rumine tout ça la nuit, car à mon âge
on ne dort plus guère, et j'ai reconnu que Dieu a fait tout pour le
mieux dans ce monde.
--Moi, je ne suis pas tout à fait de cet avis-là; je me demande pourquoi
nous ne sommes pas nés avec une bonne toison sur le dos pour nous
préserver du froid qui nous fait tant souffrir; et aussi pourquoi nous
n'avons pas d'armes naturelles, comme les boeufs, par exemple, pour nous
défendre contre nos ennemis. Il me semble que Dieu ne nous a pas
favorisés.
--Et cette tête, et cet esprit qui n'est jamais en repos, répondit
Tixier, les comptez-vous donc pour rien! Tenez, il y a des gens qui se
mettent de drôles idées dans la tête; ils feraient bien mieux de
remercier le bon Dieu qui les a créés que de critiquer son ouvrage. Moi,
je n'en cherche pas si long pour le bénir: il me suffit de regarder les
animaux qui sont autour de moi pour comprendre que je suis mieux partagé
qu'eux. Voyons, mon capitaine, avez-vous jamais vu des chevaux (et
pourtant cet animal n'est pas bête) semer de l'avoine, la récolter et la
mettre à l'abri pour l'hiver? Ont-ils jamais eu l'idée d'atteler les
hommes à la charrue et de les faire travailler pour eux? Et, ces boeufs
qui vous semblent si bien armés, un enfant les conduit avec une
baguette, et je crois bien que vous ne changeriez pas votre grand sabre
contre leurs cornes.
--Mais il me semble que vous travaillez pour vos chevaux pendant une
bonne partie de l'année?
--Écoutez donc! c'est trop juste. Je les prive de leur liberté à mon
profit; il faut bien qu'ils aient chez moi leur nourriture, puisqu'ils
ne peuvent pas aller la chercher à leur fantaisie; et mieux je les
nourris, plus ils travaillent: c'est donc dans mon intérêt que je tâche
de récolter beaucoup de trèfle et d'avoine. Mais, pour en revenir à ce
que nous disions tout à l'heure, qu'importe que l'homme n'ait ni plumes
ni toison, s'il a l'esprit de filer le chanvre et la laine? Qu'importe
qu'il naisse sans armes, s'il sait s'en faire avec tout? Tenez, monsieur
l'officier, c'est être ingrat et offenser Dieu que de penser qu'il nous
a moins bien traités que les animaux privés de raison, nous qui le
connaissons et savons le prier.»
L'officier s'étonne d'entendre parler maître Tixier
de cette façon-là.
«Mais où avez-vous pris tout ce que vous venez de me dire, maître
Tixier, puisque vous ne savez pas lire?
--Je vous l'ai dit, mon capitaine; je fais attention à tout ce que
j'entends, et la nuit je le repasse dans ma tête.»
Puis il ôta son chapeau, et, regardant le ciel, il continua:
«Je lève souvent les yeux pour penser à celui qui est là-haut, et je les
abaisse sur la terre pour le bénir. Quand je vois le ciel avec son beau
soleil et ses étoiles, je dis que celui qui a fait tout ça s'y entend
mieux que nous, et qu'il n'y a rien à redire à son ouvrage. Le soleil
réchauffe les méchants comme les bons; la pluie fait pousser le blé de
tout le monde, sans préférence pour personne: c'est pour nous faire
comprendre qu'il faut être bon comme Dieu pour lui plaire.
--Mais à ce compte-là, maître Tixier, les méchants seraient aussi bien
traités que les bons.
--Le Seigneur est mort pour eux aussi, mon officier; mais on n'est pas
heureux en faisant le mal, demandez à notre curé! Il vous dira qu'il n'y
a point de repos pour les méchants, et que le mal qu'ils font les
tourmente plus qu'il ne nuit aux autres. D'ailleurs, est-ce que nous
n'avons pas les récompenses et les peines de l'autre vie pour nous
rassurer là-dessus? Laissons faire à la bonté de Dieu, et confions-nous
dans sa justice.
--Maître Tixier, vous êtes un digne homme, et je vous offre mon amitié
en échange de la vôtre. Si vous l'acceptez, je m'en tiendrai fort
honoré.
--Mon capitaine, tout l'honneur sera pour moi. Touchez là, et si jamais
vous avez besoin de Sylvain Tixier, venez le trouver sans crainte; la
nuit comme le jour, il sera prêt à vous servir. Parlons affaires,
maintenant. Jeanne, va chercher ton mari.»
Maître Tixier vend ses juments.
«Voyons, grand Louis, mets-toi là; tu vas boire un coup et manger des
gâteaux de ta femme. Louise, donne-lui un verre. Voilà monsieur
l'officier qui a grande envie de la Grise: faut-il la lui vendre?
--Notre maître, à votre volonté; mais je vous avertis que, si vous la
vendez, la Blanche dépérira. Vous savez bien qu'elles ne peuvent pas se
passer l'une de l'autre; quand vous emmenez l'une des deux pour aller
seulement à la ville, l'autre ne travaille pas la moitié autant qu'à
l'ordinaire, et elle ne mange pas un seul brin de foin tant que vous
n'êtes pas revenu.
--C'est une raison, ça; je n'y avais pas pensé.
--Mon capitaine, dit Étienne Durand, le colonel a besoin de chevaux de
voiture: si l'on prenait la Grise et la Blanche, sauf meilleur avis?
--Vous avez raison, Durand; voyons, maître Tixier, quel prix en
voulez-vous?
--Vous savez, monsieur l'officier, que j'en ai refusé deux mille deux
cents francs, et je vous ai dit la vérité; mais, comme je ne veux pas
faire marchander un homme comme vous, donnez-moi deux mille francs nets
et je serai content.
--C'est un peu cher, maître Tixier.
--Je n'en peux rien rabattre, et je vous demanderai encore une pièce de
vingt francs par jument pour les épingles de grand Louis. Qu'en dis-tu,
toi?
--Notre maître, répondit grand Louis, je dis que c'est leur prix; mais,
si monsieur l'officier sépare les pauvres bêtes, elles dépériront, je
l'en avertis, car elles ne se sont jamais quittées.
--Allons, puisqu'il faut en passer par là, va donc pour deux mille
francs et les épingles. Vous, mon garçon, soyez tranquille; je vous
promets que vos juments vivront dans la même écurie et qu'elles seront
attelées à la même voiture. Maître Tixier, je ne peux pas prendre vos
bêtes tout de suite; vous me les amènerez à la foire de Vatan dans cinq
jours. Je n'achète pas comme un particulier, moi; il faut que mon marché
soit signé des autorités. Je vais laisser les épingles à votre homme,
pour qu'il soigne bien mes juments. Adieu, maître Tixier; merci de votre
bon accueil.»
Étienne Durand demanda la permission de causer un instant avec
Joséphine, et partit plein d'espoir avec son officier.
Maître Tixier est content de son marché.
Maître Tixier dit à Jeanne qu'il fallait régaler tout le monde de la
maison avec les restes du dîner, afin que chacun eût sa part de plaisir.
A souper, grand Louis dit:
«Notre maître, le coeur me saigne de perdre ma pauvre Grise et la
Blanche, que j'ai élevées et soignées depuis quatre ans.
--Moi je ne me repens pas de mon marché. C'est une bêtise à un paysan
d'avoir de si beaux chevaux dans son écurie: s'il leur arrive un
accident, c'est une rude perte pour lui et dont il se ressent longtemps.
J'aurai pour huit cents francs deux beaux poulains, et le reste de mon
argent servira pour marier Joséphine. Enfants, les juments ne sont plus
à nous; ainsi ne vous avisez pas de les faire travailler; il faut me les
soigner mieux que si leur nouveau maître était là: entendez-vous?»
La veille de la foire, Étienne Durand vint voir les chevaux; mais il
s'en occupa moins que de Joséphine; il avait vu son père, qui trouvait
bon qu'il épousât la fille de Tixier; il dit qu'il reviendrait dans huit
mois, et Joséphine, qui le trouvait à sa convenance, promit de
l'attendre.
Jeanne a une petite fille.--La petite Nannette.
Jeanne eut une petite fille: elle n'en cacha pas sa joie, quoique grand
Louis, qui désirait un garçon, fit un peu la grimace; mais quand il eut
embrassé la petite Nannette (car Jeanne voulut donner à sa fille le nom
de l'excellente femme qui avait été pour elle une seconde mère), il fut
si aise, qu'il ne pensa plus au garçon. On baptisa l'enfant, dont Louise
fut marraine avec Guillaume, son beau-frère.
La petite Nannette était si douce, si tranquille, qu'on ne l'entendait
jamais crier. Quand elle avait tout ce qu'il lui fallait, on la posait
sur le lit de la maîtresse, à côté d'elle, et on ne la tenait jamais
sur les bras.
«Eh bien! disait maître Tixier, cette enfant qui devait me casser la
tête, je ne l'ai pas encore entendue. Vous la laissez sur le lit comme
une souche: si elle était méchante, vous seriez toutes après; et parce
qu'elle est douce, vous ne vous en occupez seulement pas. C'est toujours
comme ça.
--C'est bien vrai, mon père, dit Louise; mais Jeanne ne veut jamais que
je la prenne.
--Ne l'écoute pas, ma fille; moi, je te commande de la promener.
--Notre maître, elle en prendra l'habitude, puis elle ne voudra plus
rester au lit.
--Ne voilà-t-il pas un grand malheur! vous êtes six femmes ici, et vous
ne pouvez pas tenir cette petite les unes ou les autres! Si c'était
aussi bien l'enfant de Joséphine, tu ne le laisserais pas comme ça!
--Mais, notre maître, ce n'est pas la même chose.
--Et moi je dis que si, entends-tu?»
Étienne Durand revient du régiment pour épouser
Joséphine.
Étienne Durand revint au bout de huit mois, comme il l'avait promis. Il
passa au Grand-Bail avant d'aller chez son père, tant il était impatient
de savoir par lui-même si Joséphine l'avait attendu. On fut bien content
de le revoir, et, un mois après son retour, on fit la noce chez ses
parents, dont la ferme n'était qu'à un quart de lieue du Grand-Bail.
«Qu'est devenu ton capitaine? dit maître Tixier en ramenant sa fille
chez lui.
--Il a eu de l'avancement, et on l'a envoyé en Afrique.»
Un jour que le père Tixier dînait à sa petite table, comme à son
ordinaire, son gendre lui dit:
«Quel profit trouvez-vous donc, mon père, à manger du pain d'orge? C'est
une mauvaise nourriture: il en faut une très-grande quantité, et il n'y
a pas de pain qui se pétrisse plus mal ni qui soit plus difficile à
conserver.
--Et que veux-tu que je fasse de mon orge, Étienne?
--Il n'en faut pas récolter du tout, ou du moins n'en récolter que bien
peu. Dans un pays à froment comme celui-ci, c'est une duperie que de
semer de l'orge.
--Mais je ne peux pas toujours faire du froment; la troisième année, il
faut bien occuper les terres.
--D'abord, mon père, vous en labourez trop; si vous en faisiez un tiers
de moins, elles seraient mieux fumées, elles vous coûteraient moins de
façon et vous récolteriez autant.
--C'est pourtant vrai, ce que tu dis là, Étienne! mais il faut cependant
que mes terres soient occupées.
--Eh bien! vous sèmerez deux fois plus de trèfle et de sainfoin; vous
élèverez du bétail qui vous rapportera de bon argent, et vous pourrez
fumer davantage vos terres et les améliorer. C'est comme vos foins:
vous les coupez beaucoup trop tard, lorsqu'ils sont déjà durs.
Ordinairement, vers la fin de mai, il y a un vent qui souffle entre le
nord et le levant, et qui donne du beau temps pour une bonne semaine au
moins. Coupez votre foin alors; vous en aurez davantage, il aura plus de
goût, et vos bêtes le mangeront sans en gaspiller; et puis vos regains
seront plus précoces, vous les serrerez avant les pluies d'automne, qui
les gâtent si souvent. Voulez-vous me laisser essayer cette année? J'ai
bien observé ce que j'ai vu dans les autres pays, et je voudrais mieux
faire qu'on ne fait ici. C'est comme les moutons, à qui vous ne faites
de litière que tous les mois, et dont la bergerie n'est nettoyée que
deux fois par an; croyez-vous y trouver du profit? Mettez donc souvent
de la litière, et qu'on ôte le fumier tous les mois; le chaume ne manque
pas ici, et vous verrez vos bêtes!»
Le père Tixier, qui n'était pas têtu, fit ce que voulait son gendre. Il
cultiva aussi des betteraves et des carottes dans ses terrains légers,
et il s'en trouva bien.
Simon tire au sort et amène un mauvais numéro.
Le jour du tirage approchait: maître Tixier consulta son gendre pour
savoir s'il valait mieux mettre à l'assurance pour Simon que de courir
la chance de tirer un bon numéro, quitte à chercher un homme si l'on en
avait besoin.
«Moi, dit Étienne, je vous conseille de ne faire ni l'un ni l'autre. Si
votre fils tire un mauvais numéro, laissez-le partir; rien ne fait plus
de bien à un garçon que de voir un peu de pays: ça lui ouvre les idées.
Je serais bien fâché d'être resté chez nous, au lieu d'aller au
régiment. Je ne savais rien quand je suis parti, et maintenant je sais
lire, écrire et parfaitement compter. J'ai oublié toutes les bêtises
qu'on se met dans la tête quand on n'est jamais sorti de son endroit, et
j'ai de reste les quinze cents francs qu'un homme m'aurait coûté. Est-ce
que tu as peur de partir, Simon?
--Mais non, pas trop; j'aimerais bien à voir du pays.
--Tu as raison, mon frère; d'ailleurs, l'on apprend à obéir quand on est
au corps; et quand on sait bien obéir, on sait bien commander.»
Le père Tixier suivit le conseil de son gendre; le sort tomba sur son
fils, et il attendit patiemment qu'on l'appelât sous les drapeaux.
Jeanne veut se faire bâtir une maison.
Jeanne dit un jour à son mari:
«Grand Louis, Joséphine est mariée, nous avons un enfant, nous pouvons
en avoir d'autres: il faut songer à nous retirer, mon homme; nous
commençons à être de trop dans la maison.
--Je crois que tu as raison, ma femme; mais où aller demeurer?
--J'ai envie de bâtir une petite maison bien propre, bien commode, avec
un jardin par devant. Qu'en dis-tu?
--Je dis que ça nous coûtera beaucoup; mais ce serait bien mieux. Et
puis les gens qui sont logés chez eux font meilleure figure.
--Tiens, grand Louis, il faut la bâtir sur la pièce de terre que j'ai
achetée du père Colis; c'est tout auprès du chemin, et la terre est
excellente. Il ne faudra pas longtemps pour qu'elle fasse un bon jardin
et une bonne chènevière. Parlons-en à notre maître.»
Tixier dit qu'ils n'avaient pas tort de vouloir être chez eux, mais
qu'on avait bien le temps d'y penser.
«Pas déjà tant, maître; il faut commencer à s'en occuper: on ne plante
pas une maison comme un arbre.»
Le dimanche suivant, ils allèrent voir le champ tous ensemble. Jeanne
expliqua qu'elle voulait que sa chambre fût élevée sur l'étable, qu'on
creuserait de deux pieds pour la rendre plus chaude l'hiver, et qu'elle
demanderait à Mme Isaure, qui s'était mariée presque en même temps
qu'elle, de lui en faire un dessin.
«Allons-y tous trois de ce pas,» dit le père Tixier.
Quand ils furent arrivés chez Mme Dumont, on leur fit voir différents
dessins de maisons. Jeanne en choisit une qui avait un petit perron de
dix marches sur le côté, et une galerie sur la façade. Le toit avançait
d'un mètre tout autour pour garantir le perron et la galerie; ce qui
permettait aussi de mettre les ustensiles de culture à l'abri sur les
deux autres côtés. Cette maison contenait d'abord l'étable en bas et un
cellier aussi creusé de deux pieds; et dans l'étable un petit endroit
qui n'existe pas ordinairement dans les maisons de paysans, et auquel
Jeanne tenait beaucoup par propreté. Au-dessus, deux chambres et un
petit escalier pour aller au grenier; car Jeanne trouvait bien laid pour
une femme de monter à l'échelle. Mais il fallait au moins quinze cents
francs pour bâtir cette maison, et grand Louis trouvait que c'était bien
lourd pour sa bourse. Maître Tixier lui dit:
«Ne t'en inquiète pas, grand Louis; je te prêterai sept cents francs
remboursables en sept ans, et comme j'aime à être payé exactement, je te
les ferai gagner; de cette façon, tu pourras conserver un peu d'avance.
--Mon Dieu, que vous êtes bon, notre maître! dit Jeanne; quand je serai
dans notre maison, je penserai toujours que c'est à vous que je dois mon
bonheur.»
On commence la maison de Jeanne.
«Puisque vous voulez bâtir, mes, enfants, dit maître Tixier en rentrant
chez lui, commencez donc tout de suite; pour qu'une maison soit saine,
il faut qu'elle sèche au moins pendant un an. Grand Louis, ce n'est pas
encore le temps des foins; profite de ce qu'il n'y a pas grand'chose à
faire ici pour te procurer des matériaux.
--Notre maître, je vais prendre le père Darnaud, qui a un bon cheval et
qui me conduira tout ce qui est nécessaire. Il n'est pas juste que
j'emploie pour moi le temps que vous me payez.
--Et moi, je te dis qu'il est juste d'aider un brave domestique qui m'a
servi pendant quinze ans; je n'entends pas que tu te serves d'autres
bêtes que des miennes.»
Maître Tixier fit faucher le sainfoin qui était dans le champ de Jeanne,
et l'on mit les ouvriers à creuser les fondations. La bâtisse allait son
train; et quand Jeanne n'avait rien à faire, elle promenait la petite
Nannette jusque là; si les ouvriers ne comprenaient pas bien le plan de
Mme Isaure, elle le leur expliquait.
Après la moisson, l'on posa la charpente; mais l'on n'enduisit pas
encore les murs, afin qu'ils eussent le temps de sécher entièrement
jusqu'au printemps suivant. Quand la maison fut couverte, Jeanne dit
qu'il fallait bêcher le jardin, afin de le planter à l'automne.
«Je veux beaucoup d'arbres fruitiers, dit-elle, et de toutes les
espèces. Il y en aura au bord des allées qui couperont le jardin en
quatre carrés, et puis dans celle qui en fera le tour; et je veux des
pêchers le long du mur au midi, et des treilles qui garniront notre
galerie.»
Maître Tixier s'étonne que Jeanne veuille tant d'arbres
dans son jardin.
«Que veux-tu donc faire de tous ces arbres, ma Jeanne? lui dit son
maître.
--Un jour ils rapporteront, notre maître; et ce sera le profit de
Nannette, qui vendra leurs fruits à la ville. Vous verrez comme elle
sera fière de vous porter ses premières pêches!
--Et comment empêcheras-tu ton bétail de mettre le jardin en friche?
--Mais la porte de l'étable donne sur le côté et au couchant; on fermera
la petite cour, et aucun animal, pas même les poules, ne viendra dans
mon jardin. C'est votre gendre qui m'a donné cette idée-là, quand je lui
ai dit combien je trouvais désagréable d'avoir le fumier devant ma porte
pour empester ma maison. Est-ce que vous croyez, notre maître, que les
gens du bourg en vaudraient pis, s'ils plantaient des vignes et des
arbres le long de leurs murs, comme on fait dans cette Normandie où
Durand est resté si longtemps? Le village est si sale qu'on ne sait
vraiment par où passer; ce n'est pas sain pour les enfants, toute cette
paille pourrie. Et la puanteur qu'elle donne! comment pourraient-ils
s'accoutumer à la propreté au milieu de cette ordure?»
La famille Dumont vint voir la maison de Jeanne quand elle fut finie. On
parla des plantations, et M. Dumont dit que ses pépinières étant bien
garnies, il donnerait tous les arbres dont on aurait besoin.
«Et moi, dit Mme Isaure, je t'apporterai des fraises de tous les mois
pour border tes allées.
--Si tu m'en crois, petite Jeanne, dit M. Dumont, tu engageras ton mari
à peindre tous les bois qui sont exposés à l'air; ce sera un peu
coûteux, parce que ta charpente dépasse les murs; mais au fond c'est une
économie; la peinture préserve le bois des vers et de la pourriture.
D'ailleurs, grand Louis achètera de l'ocre à la livre et de l'huile de
rebut; il broiera lui-même la couleur et peindra ensuite, ce n'est pas
bien difficile.
--Oui, monsieur; il n'est pas maladroit, et il en viendra bien à bout.»
Jeanne admire sa maison.
Vers la Saint-Jean de l'année suivante, l'on crépit les murs et l'on
plafonna les chambres pour qu'elles fussent plus chaudes. Jeanne fit
mettre une petite couche de plâtre à l'intérieur. Elle avait eu pendant
l'hiver un garçon à qui son parrain, maître Tixier, avait donné le nom
de Sylvain, et elle sentait qu'il était temps de quitter le Grand-Bail.
Quoique Étienne Durand, qui gouvernait à peu près tout dans la maison,
fût toujours bon pour elle et pour son mari, il aurait fini par
s'ennuyer de leurs enfants. Elle se mettait souvent à la porte pour
regarder sa maison. Louise lui disait:
«Hein! comme tu voudrais y être déjà!
--C'est vrai, ma Louise. Je vous aime pourtant de toutes mes forces, et
j'ai bien lieu de vous aimer; mais, vois-tu, c'est plus fort que moi:
quand je pense que nous serons dans une maison à nous, il me semble que
mon coeur éclate au dedans de moi. C'est si bon de se sentir chez soi et
de se dire qu'on est à l'abri pour le reste de ses jours!
--Et des meubles, petite Jeanne! sais-tu que ton pauvre lit et l'armoire
de la mère Nannette ne feront pas grande figure dans ces chambres si
blanches?
--C'est bien là mon souci: je n'ose pas en parler à grand Louis: les
hommes ne comprennent pas combien une ménagère est contente d'avoir un
joli mobilier; il a dépensé tant d'argent pour cette bâtisse, qu'il ne
serait peut-être pas raisonnable de penser à autre chose. Pourtant,
comme ton père lui en a avancé, nous avons bien encore de quoi acheter
une armoire et un lit.
--Eh bien! moi, je lui en parlerai à souper, sois tranquille.»
Louise plaisante grand Louis sur son vilain mobilier.
Le soir, Louise dit à grand Louis:
«Est-ce que tu comptes mettre dans ta belle chambre le vilain lit de
Jeanne et son vieux coffre? Ce sera joli! Tout le monde se moquera de
toi: ils diront qu'au dehors tu fais le faraud avec ta maison qui n'est
pas faite comme les autres, et qu'au dedans tu n'as pas seulement de
quoi te coucher.
--Tu as bien raison, ma Louise, et j'y pense depuis longtemps. Je sais
bien que Jeanne a envie d'un mobilier neuf, quoiqu'elle n'en dise rien;
et moi je ne suis heureux que quand elle est contente. Il nous faudrait
un lit, une armoire et des chaises cirées; son vieux coffre servirait de
huche à pétrir le pain.
--Et où donc veux-tu qu'elle mette le linge que vous quitterez toutes
les semaines, quand elle l'aura passé par l'eau? Il y aura trop de
choses dans le grenier pour l'y placer, et tu ne veux pas, j'espère, le
voir traîner dans la maison.
--Mais, Louise, crois-tu que ce serait bien d'acheter du mobilier, quand
je dois tant d'argent à ton père?
--Allons, dit maître Tixier, le voilà encore là-dessus! Mais puisque je
t'ai dit, têtu, que je te le ferai gagner! tu l'aurais là, dans le creux
de ta main, que je n'en voudrais pas: c'est une récompense que je veux
te donner, moi! es-tu donc trop fier pour la prendre tout simplement?
D'ailleurs, tu sais bien que je ne refuse pas d'obliger un ami dans
l'embarras; seulement je veux être remboursé au jour dit, car j'aime
l'exactitude avant tout.
--C'est bien ça qui me tracasse; car si je venais à mourir avant de vous
avoir remboursé!
--Eh bien! je prendrais un de tes champs en payement; ainsi n'en parlons
plus, ça m'ennuie. Ah! écoute donc ce que je vais te dire: Prévôt, de la
Bordinerie, n'a pas voulu me croire quand je lui disais: «Fauche tes
prés, tu laisses trop mûrir ton foin; tes seigles auront besoin d'être
coupés avant que tu aies fini ta fauchaison, et tu te trouveras dans
l'embarras; tu ne sauras auxquels aller; et, si le temps se mettait à la
pluie, comment ferais-tu?--Bah! père Tixier, me répondait-il, vous voyez
toujours tout en noir; parce que vous êtes plus vieux que moi, vous
voulez avoir raison sur tout.--C'est que, Prévôt, j'ai fait plus d'une
bêtise dans ma vie, et je sais ce qu'il en coûte! Tu ne veux pas
m'écouter, eh bien, tu verras!» Ça n'a pas manqué; voilà le temps qui
menace; il a été obligé de prendre le double de monde pour faucher et
pour faner, et il est venu demander à Étienne la grande voiture à
échelles et les juments; mais j'ai défendu de rien lui donner. Il a fait
la sottise, il faut qu'il la boive.
--Notre maître, dit grand Louis, quand Prévôt est venu vous dire, l'an
passé, qu'il avait quelques bonnes bouteilles de vin blanc que sa
défunte tante lui avait laissées, et qu'il fallait venir les boire avec
lui, je me souviens que vous n'y avez pas manqué.
--C'est vrai, et c'était du fameux vin, encore!
--Pourquoi donc ne l'aideriez-vous pas à boire sa sottise aujourd'hui,
comme vous l'avez aidé à boire son vin l'an dernier?
--C'est juste, grand Louis; j'ai tort, et tu as raison. Il faut aider
Prévôt, qui court grand risque de perdre ses foins. C'était mal, ce que
je disais là. On a beau faire, ce chien d'orgueil revient toujours! Tu
prendras tes juments et ta voiture à ridelles, et tu travailleras pour
lui tant qu'il n'aura pas serré son fourrage.»
Jeanne va commander ses meubles.
Le jeudi suivant, maître Tixier emmena Jeanne en ville pour acheter ses
meubles.
«Mon père, dit Louise, emmenez-moi donc aussi: je voudrais choisir les
étoffes de son lit avec elle.
--Et la petite Nannette?
--Je vais la faire bien belle et je l'emmènerai comme Jeanne emmène
Sylvain.»
En chemin, le père Tixier dit à Jeanne:
«Ne va pas faire la sotte, au moins! j'entends que tu commandes tout ce
qu'il te faut; d'ailleurs, je serai là, et nous verrons bien!»
Quand ils furent chez le menuisier, Jeanne commanda une belle armoire en
noyer, un lit, une table et une huche du même bois, et le menuisier dit
qu'il lui donnerait une table commune par-dessus le marché.
«Et un moulin pour sasser ta farine?
--Notre maître, ce n'est pas bien nécessaire pour l'instant; vous me
laisserez bien sasser chez vous; ce sera un peu de peine pour grand
Louis qui portera le sac, et voilà tout.
--Je ne veux point de ça; tu vas te commander un joli moulin pareil aux
autres meubles; je n'entends pas qu'il manque quelque chose à ton
ménage.»
Ils choisirent six chaises en noyer, et le père Tixier acheta un petit
fauteuil semblable, en disant que ce serait pour son filleul quand il
pourrait s'en servir. On alla ensuite chez le marchand d'étoffes pour
prendre les rideaux du lit.
«J'aurais bien désiré qu'ils fussent en serge verte, dit Jeanne à
Louise, c'est plus cossu; mais je n'ai pas assez d'argent.»
Elles choisirent donc une belle cotonnade rouge à raies; Louise força
Jeanne à prendre une jolie indienne à fleurs bleues sur un fond blanc
pour faire l'intérieur du lit et la courte-pointe, et enfin une bonne
couverture de laine. Puis elles achetèrent aussi tous les menus
ustensiles nécessaires dans un ménage.
«Vois donc, ma Louise! j'avais apporté deux cents francs, et il ne m'en
reste plus que dix. Que ça coûte donc de se mettre à son ménage!
--Que veux-tu, ma pauvre Jeanne? on ne s'y met qu'une fois dans la vie.
Mais tu es si propre, si ménagère, que tout ton mobilier aura toujours
l'air neuf.»
Jeanne chargea une habile ouvrière de faire ses rideaux ainsi que la
garniture de son lit, et demanda qu'on les lui rendît le plus tôt
possible.
«Pourquoi donc tant te presser, Jeanne! tu as bien le temps de te mettre
à ton ménage.
--Non, je n'ai que le temps bien juste; avec mes deux enfants je ne fais
plus rien chez vous, c'est à peine si je gagne le pain que je mange; il
faut que ça ait une fin et que j'aille dans ma maison entre la moisson
et les vendanges, au temps où grand Louis n'est pas occupé.»
Jeanne déménage peu à peu.
Quand le mobilier fut rendu et mis en place, grand Louis dit à son
maître:
«Votre maison est trop pleine, et cette autre là-bas s'ennuie d'être
vide.
--C'est-à-dire que tu as grande envie d'y aller: c'est tout naturel, mes
enfants, arrangez ça ensemble; mais je te préviens que j'ai besoin de
toi jusqu'après les vendanges.
--Est-ce que je ne serai pas toujours prêt pour vous servir, là-bas
comme ici?
--Petite Jeanne, je te préviens aussi que je veux planter la crémaillère
le jour où tu feras bénir ta maison, et je ferai les frais du souper; tu
m'entends!»
Jeanne emportait son linge et ses habits peu à peu, et elle les rangeait
au fur et à mesure; Louise l'aidait quand elle le pouvait, et bientôt il
n'y eut plus que son lit à transporter, car grand Louis avait déjà
conduit le coffre et l'armoire de la mère Nannette. Il fut convenu que
le dimanche au matin on démonterait le lit, M. le curé devant bénir la
maison le soir.
Le colporteur revient au Grand-Bail.
Le samedi, pendant le dîner, l'on vit venir une voiture attelée d'un
petit cheval qui paraissait fort vigoureux; elle s'arrêta à la porte, et
il en descendit un beau jeune homme qui sauta d'un bond dans la maison.
Chacun le regarda avec étonnement; quand il vit que personne ne le
reconnaissait, il ôta son chapeau, et maître Tixier s'écria:
«Tiens! c'est le colporteur!»
Et il n'était pas difficile de le reconnaître à la cicatrice qui lui
traversait le front.
«Ma foi, mon garçon, j'ai bien cru que tu nous avais oubliés; nous
parlions de toi quelquefois avec M. le curé, qui disait toujours que
nous te reverrions tôt ou tard.
--Il avait raison, le saint homme! Je n'oublie point ceux qui m'ont
obligé: parlez-moi de lui et dites-moi s'il va toujours bien.
--Oui, Dieu merci, et j'espère qu'il vivra longtemps encore; mais,
puisque tu nous trouves à table, mets-toi à ton ancienne place, sans
cérémonie, tout comme autrefois.
--De grand coeur, maître Tixier; mais auparavant je vais dételer mon
cheval qui a grand chaud.
--C'est juste; il faut avoir soin des animaux qui nous rendent service;
mais ne te dérange pas; on va mettre ton cheval à l'abri et lui donner
ce qu'il lui faut.»
Le colporteur se mit à table, et on lui apprit que Jeanne était mariée à
grand Louis, et qu'ils devaient se mettre à leur ménage le lendemain.
«Je ne vois pas votre fille aînée, ni cette écervelée de Marguerite, ni
le bouvier Claude!
--Ma Solange est mariée et demeure dans une métairie tout près d'ici,
qui appartient aussi à M. Dumont; Claude a épousé Marguerite et s'en est
allé dans le bourg. C'est un triste mariage qu'il a fait là; quoiqu'il
n'ait guère d'esprit, c'est un brave garçon et bien courageux.
--Et cette jeune fille-là, dit le marchand en désignant Louise, est-ce
que c'est ce petit lutin qui sautait toute la journée autour de Jeanne?
--Oui, mon ami; mais si elle a grandi, sais-tu que toi aussi tu es
grandi et changé? c'est à peine si je t'ai reconnu.»
Après dîner, le marchand s'en alla chez M. le curé, et il n'en revint
que pour souper. Avant de se mettre à table, il entra dans la grange où
l'on avait rangé sa voiture, et il rapporta trois couvertures de coton,
deux cravates noires et un très-beau foulard. Il offrit une couverture à
chacune des filles mariées, l'autre à Jeanne et le foulard à Louise;
puis il prit les cravates noires et voulut en donner une à Etienne
Durand et l'autre au maître.
«Mon garçon, dit celui-ci, je n'entends pas que tu te ruines pour nous.
Je veux bien t'acheter quelque chose, mais je n'accepterai rien,
absolument rien.
--Maître Tixier, vous ne me causerez pas une humiliation pareille. Si on
impose des obligations à ceux à qui l'on rend service, on en contracte
aussi envers eux; il ne faut pas refuser aux gens à qui l'on fait du
bien le plaisir de se montrer reconnaissants.
--Tu as raison: je n'ai plus rien à dire; donne, mon garçon, et grand
merci.»
Et chacun prit ce que lui avait apporté le marchand.
Le colporteur vend à tout le village.
Le lendemain, après la messe, que le colporteur entendit bien
dévotement, il étala sa boutique sur la place de l'église, et il annonça
à haute voix qu'il vendrait ses marchandises au prix coûtant, en
reconnaissance du service qu'on lui avait rendu autrefois dans le pays.
Chacun s'approcha et acheta ce qui lui convenait. Il dîna chez M. le
curé. Pendant que les femmes de la ferme s'occupaient à préparer le
souper dans la maison de Jeanne et y transportaient tout ce qui était
nécessaire, Louise mit, sans en rien dire, une petite provision de
toute chose dans la huche de Jeanne avec deux grand pains de froment.
Après les vêpres, M. le curé vint bénir la maison et ensuite l'on se mit
à table. Toute la famille du Grand-Bail était là, excepté la maîtresse,
qui ne se levait plus. Solange était venue aussi avec son mari.
«Te voilà donc dans ta maison, ma Jeanne, dit maître Tixier; vas-tu être
heureuse! mais nous nous apercevrons bien que tu n'es plus avec nous.
--Il fallait bien, dit M. le curé, que ces braves gens finissent par se
mettre à leur ménage. J'ai béni la maison de bon coeur, car je suis bien
sûr qu'il ne s'y fera jamais rien de mal et que les enfants y seront
bien élevés.
--Elle s'y prendra de bonne heure, monsieur le curé; ne fait-elle pas
déjà compter sa petite Nannette! y a-t-il du bon sens?
--Notre maître, est-ce que vous ne serez pas content quand, à la
veillée, la petite vous lira de jolies histoires?
--Mais crois-tu, Jeanne, que, si elle apprend sitôt à lire, ça ne la
dégoûtera pas de travailler?
--Soyez tranquille, notre maître! ce qui entre dans la tête ne gâte pas
les doigts; et ceux qui l'ont pleine de toutes sortes de bonnes choses
travaillent aussi bien que les autres, s'ils ont du courage; n'est-ce
pas, monsieur le curé?»