M. le curé entra et alla s'asseoir comme d'ordinaire au chevet de la
mère Tixier.
«N'est-ce pas là Marguerite, votre ancienne bergère?
--Oui, monsieur le curé.
--Elle a donc quitté le pays? Je ne l'ai plus vue à l'église.
--Non, monsieur, elle était à la Périnnerie, de l'autre côté du bourg.
--Elle a donc été malade?
--Oui, monsieur, dit Marguerite, et je n'ai plus de place; je demandais
à la maîtresse de me reprendre et elle ne le veut pas; priez-la donc
pour moi, monsieur le curé, je vous en prie!
--Ce n'est pas à l'entrée de l'hiver qu'on se charge de bouches
inutiles, dit la maîtresse.
--Votre bergère se marie pour la Toussaint: si le maître veut me
reprendre, il me donnera ce qu'il voudra, et je ferai tout comme la
petite Jeanne me dira.
--Marguerite, continua la mère Tixier, je t'ai dit que le maître ne
voudrait pas te reprendre.
--Maîtresse, si vous le lui demandiez bien!
--Tiens, le voilà qui vient, va le lui demander toi-même.
--Je n'oserai jamais; ma Jeanne, vas-y donc; il ne te refusera pas,
toi!»
Jeanne sortit pour aller au-devant de maître Tixier; quand elle rentra
avec lui, il lui disait:
--Vous voyez qu'elle en a été bien punie, et la voilà à l'aumône comme
Jeanne y a été; seulement Jeanne n'était pas en âge de travailler, ce
qui est bien différent.
--Moi, je n'offense personne, monsieur le curé, et je ne veux pas qu'on
m'offense; aussi, quand on me fait une injure, je ne l'oublie jamais.
--Et vous avez grand tort, car il faut toujours pardonner. Si Dieu nous
retirait son soleil chaque fois que nous l'offensons, nous n'aurions
guère d'épis mûrs pour la moisson.
--Il me semble pourtant que, quand on a la conscience bien nette, on
peut sans pécher en vouloir à ceux de qui on a reçu quelque injure.
--C'est de l'orgueil, cela, maître Tixier. Personne ne peut dire qu'il
ne péchera pas ni qu'il n'a pas offensé Dieu; c'est pourquoi il faut
toujours faire miséricorde à notre prochain. Le pardon profite à tout le
monde: il soulage le coeur qui pardonne; il ramène au bien celui qui a
commis la faute.
--Qu'elle vienne donc à la Toussaint, monsieur le curé, puisque vous le
voulez.
--Mais d'ici là, que voulez-vous qu'elle devienne, cette pauvre fille?
Père Tixier, il ne faut jamais faire le bien à demi.
--D'ailleurs, dit la maîtresse, je lui ferai broyer le chanvre pendant
qu'il y a encore un peu de soleil, car ta bergère n'est plus bonne à
rien depuis qu'elle a le mariage en tête.
--Qu'il en soit donc fait à votre volonté, monsieur le curé. Allons, va
chercher tes effets, Marguerite; et toi, Jeanne, je te charge de veiller
sur elle; si tu n'en es pas contente, tu la mettras à la porte.»
Marguerite remercie Jeanne.
Marguerite courut au bourg chercher son paquet, et elle revint pour le
souper; avant de se coucher, elle alla trouver Jeanne à la boulangerie.
«Ma Jeanne, lui dit-elle, oublie ce que je t'ai dit, et demande-moi tout
ce que tu voudras, je le ferai; tu n'auras jamais de reproches à mon
sujet, et je t'aiderai à faire ton ouvrage.
--Marguerite, je n'ai pas besoin que l'on m'aide, je fais bien mon
ouvrage toute seule; sois pieuse et n'aie plus de paresse, c'est tout ce
que je te demande.
--Jeanne, il faudra que tu viennes avec moi remercier M. le curé.
--Tu peux bien y aller sans moi.
--Est-ce que je l'oserais! je n'ai pas mis le pied à l'église depuis que
je suis sortie d'ici; il ne voudrait pas seulement me voir.
--Pourtant, c'est lui qui est cause qu'on t'a reprise.
--C'est égal, je te dis qu'il ne me laisserait pas entrer chez lui.
--On voit bien que tu ne le connais guère: n'aie pas peur, il te recevra
bien, quoique tu aies des torts; il dit que ce ne sont pas les bons qui
ont besoin de lui.»
Tout le monde aime Jeanne.
Tous ceux qui venaient au Grand-Bail aimaient Jeanne, parce qu'elle
était avenante pour tout le monde, pour les pauvres comme pour les
autres.
Quand de petits enfants demandaient à la porte, elle les faisait entrer,
les débarbouillait, leur lavait les mains. Si elle n'avait rien à mettre
sur leur pain, elle tirait de la piquette pour qu'ils pussent le
tremper; ou bien, s'il y avait de _la beurrée_[4], elle la leur donnait
à boire. L'hiver, elle faisait cuire des pommes de terre sous la cendre
pour réchauffer l'estomac de ces pauvres petits. Si des femmes âgées
venaient demander l'aumône, elle les faisait asseoir au coin du feu;
elle ôtait elle-même leur capote et la posait sur un lit, puis elle
bassinait leurs sabots, et il était bien rare qu'elle n'eût pas quelque
reste de soupe à leur donner. Quand elles s'étaient bien reposées, elles
les reconduisait jusqu'au chemin, pour qu'elles ne se heurtassent pas
contre les charrettes, le bois, et tout ce qui encombre la cour d'une
ferme.
Après la Toussaint, l'on cassa les noix à la veillée; Jeanne, qui allait
souvent chez Mme Dumont, en avait rapporté le _Livre de morale pratique_.
C'est un livre bien instructif et bien amusant, et elle en lisait tout
haut de beaux passages à la veillée du dimanche.
[Note 4: Dans quelques pays on dit _batture_; c'est ce qui reste de
la crème, lorsqu'elle a été convertie en beurre.]
Elle lisait fort bien. Quand les autres ne comprenaient pas, elle leur
faisait des explications parfaitement claires, avec toute la patience et
la complaisance possibles. Quelquefois, dans la semaine, les filles de
maître Tixier voulaient la forcer à lire; mais elle s'y refusait, en
disant qu'il fallait qu'elle cassât des noix comme tout le monde. Comme,
depuis que la mère Tixier était tout à fait arrêtée, on restait dans la
maison pour la désennuyer un peu, au lieu d'aller veiller dans la
bergerie, la bonne fermière disait à Jeanne:
«Lis donc, les autres feront ta part d'ouvrage et veilleront un peu plus
tard.
--Ce ne sera toujours pas grand Louis, dit la petite Louise; il reste là
la bouche ouverte, avec ses gros yeux fixés sur la petite Jeanne, comme
s'il voulait la manger.»
C'est qu'en effet il était bien changé, grand Louis! Au lieu de brusquer
tout le monde, il était doux et complaisant, surtout pour Jeanne; il
n'allait plus aux têtes des villages, et on le trouvait souvent tout
songeur, les coudes sur ses genoux et la tête dans ses mains.
Grand Louis demande Jeanne en mariage.
On était en carnaval. Un matin, grand Louis entra dans la boulangerie,
où Jeanne était occupée à pétrir le pain.
«Écoute, petite Jeanne, lui dit-il, il y a bien longtemps que j'ai
quelque chose à te dire; mais le courage m'a toujours manqué. Je suis
tout triste, je n'ai de coeur à rien; il faut pourtant que ça finisse:
veux-tu être ma femme? Tu me connais, et tu sais que tu ne seras pas
malheureuse avec moi; j'ai cinq cents bons francs dans mon coffre pour
nous mettre en ménage; nous avons chacun un morceau de terre et une
vigne; d'ailleurs je ne crains pas de travailler. Hein! qu'en dis-tu?
--Merci, grand Louis, je ne veux pas me marier.
--C'est ça! je m'en doutais! tu es trop demoiselle pour prendre un
paysan comme moi! Et pourtant, mon Dieu! tu n'en trouveras pas un en
ville qui t'aimera autant.
--Vous avez tort de vous fâcher, grand Louis. Si je voulais me marier,
je ne pourrais trouver mieux que vous. Mais la maîtresse est dans son
lit, incapable de rien faire, et la pauvre femme n'a aucun espoir de
guérir; Solange ne tardera pas à être demandée en mariage et à quitter
la maison; Joséphine n'a que dix-sept ans, elle est trop jeune pour
soigner sa mère et tout: je ne peux donc pas quitter nos maîtres, que
j'aime tant; il y a quelque chose au-dedans de moi qui me dit que, si je
le faisais, ce serait mal.
--Qu'à cela ne tienne, ma Jeanne, nous resterons ici; on ne demandera
pas mieux que de nous y garder.
--Peut-être bien, grand Louis; mais les enfants viendront, et, quand on
a des enfants, il faut être à son ménage. On a déjà bien de la peine à
vivre toujours d'accord avec ses proches parents; c'est bien pis chez
des étrangers. Mais pour vous prouver que je fais grand cas de vous, si
vous voulez m'attendre, je vous promets de ne pas me marier à un autre;
je n'ai que vingt ans, vous n'en avez pas encore vingt-six, nous avons
du temps devant nous.
--Comme tu voudras, Jeanne, quoique j'eusse mieux aimé nous marier tout
du suite.»
Maître Tixier, qui cherchait grand Louis, entra dans la boulangerie
comme la petite Jeanne finissait de parler, et, comme elle était fort
rouge, il dit à son laboureur:
«Pourquoi la brusques-tu encore? Qu'est-ce qu'elle n'a pas bien fait?
--Notre maître, il ne faut pas vous fâcher contre lui; il ne me
brusquait pas, au contraire.
--Oui, maître Tixier, je lui demandais si elle voulait se marier avec
moi, et elle dit que nous avons bien le temps.
--Et elle a raison; vous avez bien le temps de vous mettre dans la
peine; mais tu n'es pas dégouté, dis donc! de vouloir prendre Jeanne
pour ta femme!
--Vous voulez vous moquer, notre maître, répliqua Jeanne; grand Louis
peut bien choisir parmi toutes les jeunes filles du pays, il ne sera pas
refusé.
--Et pourquoi le refuses-tu donc?
--Je lui ai donné mes raisons, et il les comprend bien; et puis nous
mettrons un peu d'argent de côté d'ici à quelques années, et après, nous
verrons.
--Tu as raison, ma Jeanne; allons, grand Louis, puisque les accords sont
faits, laisse-la tranquille, et retourne à tes juments.»
Maître Jusserand, des Ormeaux, vient demander Solange.
Solange était devenue une fille bien propre, bien soigneuse; depuis six
mois elle n'allait plus aux champs; elle remplaçait sa mère à la maison,
où elle aidait à Jeanne. C'était elle qui vendait au marché le beurre et
la volaille, et qui achetait tout ce qui était nécessaire dans le
ménage; elle avait si bien profité de tout ce que Jeanne lui avait
appris, qu'il n'y avait pas dans les environs une seule fille de métayer
qui la valût. Guillaume Jusserand, de la ferme des Ormeaux, désirait
vivement l'épouser; mais il n'avait pas encore tiré à la conscription,
et il n'osait faire connaître ses intentions, parce qu'il savait bien
que maître Tixier ne voudrait pas de lui pour gendre tant qu'il n'aurait
pas satisfait à la loi. Enfin le tirage se fit, et Guillaume eut un bon
numéro. Dès le lendemain, il vint en grande cérémonie, avec son père et
sa mère, pour demander Solange en mariage.
«Tu es bien jeune pour te marier déjà, mon garçon, lui dit le fermier.
--Tant mieux, maître Tixier, je travaillerai plus longtemps, et je
pourrai amasser quelque chose pour ne pas être à charge à mes enfants
quand je serai vieux.
--Je vais appeler Solange pour savoir ce qu'elle en dit.»
Elle, qui s'était bien douté du motif pour lequel Guillaume était venu,
s'était sauvée dans la boulangerie, où elle avait mis un bonnet blanc et
un joli fichu; quand son père l'appela, elle entra en baissant les yeux,
et, après avoir dit bonjour à tout le monde, elle s'assit au bout du
banc.
«Sais-tu bien ce que Guillaume demande?» lui dit son père.
Solange ne répondit pas, mais elle baissa la tête et devint rouge comme
une cerise.
«Ha! ha! il paraît que tu t'en doutes. Qu'en dis-tu? veux-tu te marier?
--A votre volonté, mon père.
--A ma volonté, à ma volonté! mais je ne veux pas te contraindre.
Guillaume est un brave garçon à qui l'ouvrage ne fait pas peur; maître
Jusserand est un digne et honnête homme; enfin vous aurez quelque chose
tous les deux: mais encore faut-il que cela te convienne!
--Si ça vous convient, mon père, ça me convient aussi.
--Allons! allons! c'est bon. Si Guillaume ne te plaisait pas, tu saurais
bien le dire. Eh bien! maître Jusserand, puisque c'est ainsi, nous irons
dimanche de bon matin chez le notaire pour parler du contrat.»
Pendant ce temps-là, Jeanne avait demandé la clef de l'armoire à la
maîtresse, qui la gardait toujours sous son oreiller: elle en avait tiré
une nappe bien blanche et l'avait mise sur la table; puis elle avait
pris des verres bien nets sur le dressoir, car elle les lavait toujours
après les repas. Comme elle avait chauffé le four le matin même, elle
servit une bonne galette au fromage; elle la faisait si bien qu'on n'en
mangeait pas de meilleure chez les pâtissiers de la ville. La compagnie
but un coup, et l'on convint que le mariage se ferait bientôt.