M. le curé va quêter avec le colporteur.

Deux jours après, le petit marchand, étant assez fort pour sortir, pria

Jeanne de le mener à la messe. Quand elle fut finie, M. le curé lui

demanda s'il pourrait venir avec lui quêter dans le village; le marchand

lui dit qu'il croyait bien en avoir la force; il retourna déjeuner au

Grand-Bail, et à midi M. le curé vint l'y prendre.

«Monsieur le curé, c'est moi qui veux étrenner votre bourse, dit maître

Tixier.

--Ce n'est pas juste, s'écria le colporteur, ce serait bien plutôt à moi

de vous donner de l'argent.

--Apprends, jeune homme, que nous n'avons jamais fait payer les gens qui

mangent à notre table, et qu'il y a chez nous du pain pour tous ceux qui

en demandent. Voilà ma pièce de deux francs.»

Les trois filles de Tixier donnèrent chacune une pièce de cinquante

centimes, et Jeanne, ainsi que grand Louis, une d'un franc.

«Mon Dieu! que vous êtes donc tous généreux!» dit le colporteur.

M. le curé emmena le jeune marchand dans le bourg. En entrant dans

chaque maison, il disait:

«Voilà un garçon dont j'ai brûlé toute la marchandise; il y en avait

pour cinquante francs, et je ne suis pas assez riche pour les lui

rendre; je ne puis lui en donner que dix. Aidez-moi, mes braves gens, à

finir la somme; quelque peu que vous me donniez, je vous en saurai bon

gré. Le mérite de l'aumône ne se mesure pas à son importance, mais au

bon coeur qui la fait.»

Et chacun donnait selon son pouvoir. M. le curé remerciait ceux qui

donnaient peu comme ceux qui donnaient beaucoup, car il savait bien que

chacun avait fait tout ce qu'il pouvait. Ils finirent leur tournée par

la maison de Mme Dumont. Cette dame avait su par Jeanne l'accident

arrivé au colporteur, et lui avait envoyé du bouillon et du vin vieux

pendant sa maladie. Chacun dans la maison lui donna cinq francs, et,

comme ils étaient cinq, cela fit vingt-cinq francs.

Le colporteur compte ce qu'il a reçu.

A leur retour au Grand-Bail, M. le curé vida la bourse sur un coffre, et

dit au jeune homme de compter ce qu'on leur avait donné; il trouva, tant

en sous qu'en petites pièces, trente-deux francs soixante-quinze

centimes, ce qui, avec les vingt-cinq francs de Mme Dumont, faisait

cinquante-sept francs soixante-quinze centimes.

«Vous voilà riche, mon enfant, dit joyeusement le curé en mettant ses

dix francs sur le tas d'argent; je vous l'avais bien dit, que mes

paroissiens ne me laisseraient pas dans l'embarras!

--Monsieur, j'ai plus que ne valaient tous mes livres: il ne faut pas me

donner en outre vos dix francs.

--Si, mon ami, vous les aurez; car je vous les ai promis.

--C'est vrai, monsieur; mais vous avez bien d'autres pauvres qui en ont

plus besoin que moi.

--Je ne veux pas vous ôter le mérite de votre désintéressement; mais ce

n'est pas moi qui donnerai cette petite somme, ce sera vous. Sortons

ensemble, nous la porterons à un pauvre homme, simple d'esprit, et qui

est hors d'état de gagner son pain; cela l'aidera à payer son loyer.

--Ma foi, monsieur le curé, dit le père Tixier, ce petit marchand est au

fond très-honnête; c'eût été bien dommage qu'il se perdît.»

Le lendemain le colporteur alla encore à la messe; quand elle fut finie,

M. le curé lui demanda comment il allait employer son argent.

«Je vais acheter de la mercerie et des mouchoirs; je courrai les foires

et les assemblées, et je ferai mes affaires, j'en suis bien certain. Je

reviendrai vous voir quelque jour, et vous n'aurez pas à vous repentir

de toutes vos bontés pour moi.»

Le colporteur renouvelle sa première communion.

«Mon ami, dit M. le curé, qui avait ramené le jeune marchand au

Grand-Bail, il faut demain, avant de partir, entendre la messe d'actions

de grâce que je dirai pour remercier Dieu d'avoir eu pitié de vous; je

suis bien sûr que tout le monde ici voudra y assister.

--Pas encore, monsieur le curé! je voudrais renouveler ma première

communion à cette messe-là. On est si content ici en servant Dieu, que

je veux le servir aussi; mais je ne suis pas préparé pour cela.

--Mon ami, dit M. le curé en l'embrassant, rien au monde ne pouvait me

causer plus de joie que cette bonne résolution. Venez passer le reste de

la semaine chez moi; nous ne sommes qu'au mardi, et quatre jours

d'instruction et de retraite suffiront à un garçon de votre âge qui a

bonne volonté; je serai tranquille sur vous maintenant; Dieu vous a

touché, vous ne quitterez plus le sentier du bien.

--Reste donc ici, dit maître Tixier, tu ne nous gênes pas; le bien qu'on

fait aux pauvres gens, c'est la bénédiction d'une maison.

--Puisque M. le curé veut bien me prendre, j'irai chez lui, parce qu'ici

j'aurais trop de distractions. Ça ne m'empêche pas, maître Tixier, de

vous remercier beaucoup pour ne pas vous être lassé de moi.

Le dimanche suivant, le colporteur communia à la grand'messe, ainsi que

plusieurs autres personnes, entre autres Jeanne et Solange. Le jeune

homme, qui était encore bien pâle et avait le front bandé, édifia tout

le monde par sa piété.

Après avoir déjeuné avec M. le curé, le jeune marchand lui dit adieu et

lui demanda la permission de l'embrasser. Quand il passa au Grand-Bail

pour y faire ses adieux, tout le monde était à dîner.

«Je ne vous oublierai jamais, ni vos bontés non plus, mes braves gens;

quelque loin que j'aille, je penserai toujours que vous êtes la cause de

mon bonheur, car c'est pour être resté une semaine en votre compagnie

que j'ai voulu devenir honnête comme vous.

--Tu as raison, mon garçon, de vouloir être honnête homme; crois-moi, on

n'est heureux qu'avec une conscience bien nette,» dit maître Tixier.

Maître Tixier fait ses conditions avec ses domestiques.

On approchait de la Saint-Jean; maître Tixier dit un soir à ses

domestiques:

«Ah çà, vous autres, je n'aime pas à me trouver dans l'embarras: qui

veut quitter? qui veut rester?»

Et comme personne ne parlait, il dit à grand Louis: «Voyons, toi qui es

le plus vieux, restes-tu?

--Notre maître, si vous n'êtes pas las de moi, je ne suis pas las de

vous: ainsi je reste, si vous me gardez.

--Te garder! je crois bien, grand Louis; il n'y a pas ton pareil pour le

labour à quatre lieues à la ronde; si tu es content, moi aussi je le

suis. Et toi, Claude?

--Notre maître, si vous voulez me laisser aller m'amuser toute la

journée à la Saint-Jean et à la Saint-Pierre, je resterai.

--La jeunesse est toujours la jeunesse! Claude, je t'accorde ces deux

jours, et tu auras une pièce de trois francs pour faire la fête; le père

Bonnet viendra soigner tes boeufs.»

Le vacher et le porcher restèrent aussi; mais Marguerite, la bergère,

dit qu'elle voulait aller à la _louée_.

«Notre maître, dit-elle, vous me relouerez sur la place, au prix des

autres.

--Tu ne te trouves donc pas bien ici, Marguerite? dit la maîtresse.

--Si fait, maîtresse, mais je veux aller à la _louée_ pour avoir un

_denier à Dieu_. D'ailleurs on m'a dit que les bergères gagnaient

vingt-cinq écus, et vous ne m'en donnez que vingt.

--Tu crois ces bêtises-là, toi, Marguerite?

--Dame! c'est Marie, de la ferme du Chétif-Bail, qui me l'a dit.

--Eh bien, va-t'en si tu le veux; nous ne ferons pas une grande perte:

je n'ai pas oublié ce que tu as dit à la petite Jeanne.

--Qu'elle fasse comme elle voudra, dit le maître; mais je t'avertis,

Marguerite, que, quand tu seras sortie de la maison, tu en seras bien

dehors, et que je ne te reprendrais pas, même pour rien. Tu me connais,

et tu sais que je tiens ma parole. Et toi, petite Jeanne, tu ne dis

rien?

--Moi, notre maître! que voulez-vous que je dise? Est-ce qu'il y a pour

moi une autre maison que la vôtre? Je n'en sortirai que quand vous me

renverrez, je vous l'ai déjà dit. Je vous aime comme mon propre père, et

il me semble que vos filles sont mes soeurs: qu'est-ce qu'il me faut

donc de plus?

--Si c'est comme ça, ma fille, nous ne nous quitterons pas de sitôt;

mais, comme nous ne sommes convenus de prix que jusqu'à la Saint-Jean,

il faut dire ce que tu veux gagner l'an prochain.

--Notre maître, vous êtes un homme raisonnable; je prendrai ce que vous

me donnerez, ainsi n'en parlons plus.

--Non pas, petite Jeanne, non pas! Il ne faut point que tu sois dupe.

Iras-tu à l'assemblée?

--Non, notre maître, je n'ai pas le coeur à la joie; je pense toujours à

ma chère défunte, et je resterai. Je garderai toutes les bêtes pendant

que vos filles iront s'amuser.

--Puisque tu ne veux pas aller à la fête, je sais bien ce que je ferai:

je marchanderai toutes les bonnes servantes de maison, et tu auras le

plus fort gage de la _louée_ car on n'y trouvera pas ta pareille.

--Merci, notre maître, vous êtes trop bon.»

Jeanne conseille à Marguerite de rester.

Le lendemain, Jeanne, qui n'aidait plus aussi souvent à Marguerite

depuis qu'elle l'avait tant choquée, alla la trouver dans la bergerie.

Tout en soignant avec elle les moutons, elle lui dit:

«Quel profit auras-tu donc, Marguerite, à quitter de si bons maîtres

pour aller chez tu ne sais pas qui? S'il est vrai qu'il y ait des

bergères à vingt-cinq écus, crois-tu que c'est toi qui les gagneras?

Es-tu assez habile pour soigner tes bêtes toute seule, et travailles-tu

jamais aux champs?

--J'en vaux bien une autre, petite Jeanne! Ils pourront bien en prendre

une qui les volera, au lieu que moi je suis une honnête fille.

--Écoute donc, Marguerite: il est bien vrai que tu ne prendrais pas une

fusée de fil à la maîtresse, ni un brin de laine non plus; mais quel

emploi fais-tu du temps qu'elle te paye; car enfin, il est à elle, et le

temps vaut de l'argent, puisque c'est avec le temps qu'on fait tout.

Quand tu ne travailles pas, n'est-ce pas comme si tu la volais? A quoi

t'occupes-tu en gardant tes bêtes, au lieu de filer ou de tricoter? Ne

faut-il pas que la maîtresse paye pour faire faire l'ouvrage que tu n'as

pas fait? Eh bien, c'est comme si tu lui prenais cet argent-là dans sa

poche. As-tu pensé quelquefois à cela?

--Est-ce que je pense à quelque chose, moi?

--Et tu n'en fais pas mieux. Et du pain, donc! en gaspilles-tu avec ta

chienne et tes moutons! Je devrais le dire à la maîtresse, moi qui suis

chargée du ménage; mais je n'ai pas voulu te faire renvoyer, parce que

je suis bien sûre qu'on ne voudra pas te souffrir ailleurs.

--A savoir, petite Jeanne.

--Tu ne trouveras toujours pas facilement une autre ferme où, comme ici,

l'on ne crie jamais après les domestiques, et où on les soigne quand ils

sont malades. Aie le malheur d'avoir seulement les fièvres, et l'on

t'enverra bien vite te faire soigner ailleurs, sans s'inquiéter si tu as

de l'argent ou non! Et puis, vois-tu, ma pauvre Marguerite, on n'amasse

jamais rien quand on change si souvent de condition: on a beau gagner de

bons gages, je ne sais comment cela se fait, mais l'argent coule comme

l'eau; au lieu qu'en restant toujours chez les mêmes maîtres, les gages

se mettent les uns sur les autres; et quand on se marie, on trouve une

bonne somme ronde pour acheter un lit et une armoire.»

Remontrances de Jeanne à Marguerite.

«Voyons, Marguerite, continua Jeanne, conte-moi pourquoi tu ne peux pas

rester longtemps dans la même place. Qu'est-ce qui te pousse à toujours

changer?

--Veux-tu que je te le dise? c'est que mes maîtres ne m'ont jamais

aimée.

--Mais, dis donc, Marguerite, les aimais-tu, toi, tes maîtres? Tu

n'aimes seulement pas le bon Dieu! Est-ce que je ne te vois pas le soir

agacer Claude pour le faire rire pendant la prière, au lieu d'écouter

notre maître? A l'église, tu parles, tu ris, tu fais la belle; tu

n'entends pas un mot de ce que dit M. le curé, et tu ne vas jamais à

confesse. Sais-tu que c'est bien vilain tout ça?

--Ne voilà-t-il pas un grand mal! Je ne fais de tort à personne.

--Mais c'est à toi que tu fais tort, sans compter que tu donnes le

mauvais exemple. Est-ce que l'église n'est pas la maison du bon Dieu?

Prends-tu ces airs-là quand la maîtresse t'envoie porter quelque chose

chez Mme Dumont? ris-tu, parles-tu, quand tu es dans ses belles

chambres?

--Ma Jeanne, je n'ose seulement pas lever les yeux!

--Est-ce que le bon Dieu qui est au ciel n'est pas plus que Mme Dumont?

As-tu seulement pris garde comment ces dames se tiennent à l'église, où

elles restent à genoux les trois quarts du temps? Je vais te dire la

vérité, moi: on ne t'aime pas parce que tu n'aimes personne et que tu ne

sais pas retenir ta langue. Si tu priais Dieu de tout ton coeur, si tu

aimais ceux qui t'entourent, tu verrais comme tu serais heureuse!

D'ailleurs, c'est la volonté du bon Dieu que l'on s'aime les uns les

autres, puisque l'on ne peut pas vivre tout seul. Je sais bien ça, moi,

qui aimais tant ma chère mère Nannette: quand je l'ai perdue, c'était

comme si j'eusse été seule sur la terre, et, si je ne m'étais pas

attachée a nos maîtres, j'aurais fini par mourir de chagrin de n'avoir

personne à aimer. Crois-moi donc, Marguerite, reste avec nous autres,

aime-nous bien, et tu verras comme tu seras contente!»

Mais Jeanne eut beau dire, Marguerite voulut quitter le Grand-Bail.

Jeanne est menacée d'une plainte en contravention.

Le jour de la Saint-Jean, chacun mit ses plus beaux habits pour aller à

la fête, et prit à peine le temps de déjeuner. La maîtresse resta toute

seule avec Jeanne et le porcher, qui pleurait dans un coin.

«Maîtresse, laissez-le donc aller avec les autres, ce pauvre petit! je

soignerai ses bêtes, et elles ne mourront pas pour rester au tect toute

la journée.

--Allons, porcher, dit la maîtresse, va donc, puisque la petite Jeanne

le veut. Tiens, voilà cinquante centimes pour t'amuser.»

L'enfant ne se le fit pas dire deux fois, et il courut s'habiller.

A trois heures, Jeanne fit sortir toutes les bêtes à laine pour les

promener un peu, et elle les mena dans un champ tout près de la maison.

Il n'y avait pas longtemps qu'elle était là, quand elle vit passer un

chien avec la tête basse et la queue serrée: ses trois chiennes se

mirent à sa poursuite en jappant. Jeanne, qui voyait bien que c'était

un chien malade, criait et courait après les siens pour les faire

revenir. Enfin elle en vint à bout; mais, pendant ce temps-là, les

moutons étaient entrés dans une pièce d'avoine qui ne dépendait pas de

la ferme, et le propriétaire se trouvait là en ce moment avec deux

personnes.

«Ha! ha! je t'y prends, petite Jeanne. Ton maître, qui ne fait grâce à

personne quand on va sur ses terres, aura donc son procès-verbal à son

tour! Il était si fier de n'avoir jamais été pris: il faudra bien qu'il

aille devant le juge de paix comme les autres.

--Mon petit père Colis, dit Jeanne, vous ne ferez pas cet affront à mon

maître: ce n'est pas sa faute si je n'ai pas veillé sur ses bêtes; mais,

voyez-vous, je n'étais occupée que de ce chien enragé, et j'avais peur

qu'il ne mordît mes chiennes qui valent leur pesant d'or; si elles

avaient été mordues, il en serait arrivé du malheur dans le pays.

Estimez vous-même le dommage que vous ont fait mes moutons, et je vous

le payerai aussitôt que je serai rentrée à la maison.

--Du tout, petite, du tout; je veux que le père Tixier ait sa

condamnation tout comme un autre, pour lui apprendre à avoir un peu plus

d'indulgence pour les pauvres gens qui sont pris sur ses terres. Je vais

aller en ville tout exprès. Tu vois que j'ai deux bons témoins.»

[Illustration: Jeanne est menacée.]

Jeanne, dans son chagrin, a recours à grand Louis.

«Mon Dieu! que j'ai donc de chagrin!» se dit Jeanne quand elle fut

seule.

Tout à coup elle pensa que grand Louis était l'ami du père Colis, et

elle espéra qu'il la tirerait de là. Elle fit rentrer bien vite ses

bêtes et dit à la maîtresse:

«J'ai bien envie d'aller un instant à la ville voir l'assemblée. Si vous

le voulez, je vais faire le souper, et j'irai au bourg chercher la mère

Feuillet pour vous tenir compagnie: il n'est guère que cinq heures, et

ce soir il fera clair de lune.

--Va, ma Jeanne, et amuse-toi bien. Ne t'inquiète pas du souper, je le

ferai faire par la mère Feuillet; d'ailleurs, ils n'auront pas

grand'faim tous en revenant. Allons, fais-toi bien brave.»

Jeanne s'ajusta de son mieux et partit pour la ville, en passant par le

bourg. Quand elle fut sur la grande place, elle n'eut pas de peine à

reconnaître grand Louis, et elle le tira par sa manche. Il se retourna

tout en colère; mais aussitôt qu'il vit la petite Jeanne, il se mit à

rire d'aise et lui dit:

«Je ne m'attendais guère à te voir ici!

--Mon pauvre grand Louis, venez donc sur le banc là-bas; j'ai quelque

chose à vous dire, et je suis venue si vite que j'en suis tout

essoufflée.»

Quand ils furent assis, Jeanne dit à grand Louis:

«J'ai promis de m'adresser à vous si jamais je me trouvais dans la

peine, et m'y voilà; il n'y a que vous, grand Louis, qui puissiez m'en

tirer.»

Alors elle lui raconta ce qui lui était arrivé avec le père Colis, et

comment il n'avait voulu entendre à rien.

«Et, voyez-vous, dit-elle en finissant, ce qui me désole, c'est que

notre maître, qui est bien un peu fier et un peu dur pour ceux qui font

mal, va être humilié et que j'en serai la cause. Vous qui êtes ami avec

le père Colis, il faut aller le trouver tout de suite, mon bon grand

Louis: il est là sur cette place; promettez-lui de ma part tout ce qu'il

vous demandera: rien ne me coûtera pour épargner ce chagrin à notre

maître qui est si bon pour moi.

--Ne t'inquiète pas, petite Jeanne; je vais le chercher, et je

l'entortillerai si bien qu'il ne sera plus question de rien; il faudra

qu'il ait la tête bien dure s'il ne fait pas ce que je veux. Tiens,

Solange est là-bas avec Joséphine; va-t'en auprès d'elles: il faudra

nous attendre tous sous le gros ormeau qui est au bout de la place, pour

retourner ensemble à la maison vers les neuf heures. Tu le diras aux

autres.»

Jeanne eut bien vite rejoint Solange et sa soeur. En se promenant, elles

trouvèrent maître Tixier, qui leur dit avoir loué une bergère qui était

forte comme un homme, et qui saurait bien tendre les gerbes et faire

toute espèce d'ouvrage au besoin. En revenant, grand Louis dit à Jeanne:

«Sois tranquille, le père Colis ne fera pas de plainte; il m'a même

bien promis que personne ne saurait qu'il t'avait prise dans son avoine.

--Merci, grand Louis, vous m'avez tirée d'une grande peine.»

Jeanne continue de donner beaucoup de satisfaction

à ses maîtres.

M. le curé venait souvent voir la maîtresse, qui était paralysée et ne

pouvait plus marcher ni rien faire. Chaque fois qu'elle le voyait, elle

lui disait:

«Que je vous ai d'obligations, monsieur le curé, d'avoir pensé à nous

donner la petite Jeanne! c'est un vrai trésor pour notre maison.

Qu'est-ce que je deviendrais donc dans l'état où je suis, et avec des

filles si jeunes, si j'avais une servante comme il y en a tant?»

De son côté, Jeanne remerciait aussi le curé de l'avoir placée chez des

maîtres qui l'avaient adoptée comme leur enfant, et chez qui elle

n'avait jamais que de bons exemples sous les yeux. Elle s'échappait de

temps en temps pour aller voir les dames Dumont. Comme elle cherchait

tout ce qui pouvait faire plaisir à la maîtresse, elle avait demandé à

Mlle Isaure des livres et du papier pour enseigner à lire et à écrire à

la petite Louise.

Grand Louis fait un bon cailloutage devant la porte.

Les foins et la moisson se passèrent sans accidents. Jeanne faisait de

si bonne soupe aux moissonneurs, et son pain avait si bon goût, qu'ils

disaient n'avoir jamais été mieux régalés. Dès le matin, elle tirait de

l'eau et la jetait à pleins seaux dans la maison; puis elle balayait

pour ôter la boue et le fumier que chacun apportait aux pieds. Si grand

Louis la voyait faire, il allait lui chercher l'eau. Un jour il lui dit:

«Petite Jeanne, ça m'ennuie de te voir te fatiguer, et pour rien encore!

tu as beau nettoyer le matin, à midi il y en a autant.

--C'est bien vrai, grand Louis; mais, si je n'ôtais pas les ordures à

fond tous les jours, nous serions, sans comparaison, comme les bestiaux

dans l'étable. S'il y avait seulement un bon cailloutage devant notre

porte, la boue des sabots y resterait, et la maison ne serait pas si

sale.»

Le lendemain, comme il avait beaucoup plu le matin, et que les gerbes

étaient trop mouillées pour être rentrées, grand Louis, après avoir aidé

à les mettre debout afin qu'elles pussent sécher, revint vers trois

heures, et, comme il n'avait rien à faire, il attela son tombereau et

fit plusieurs voyages à la carrière voisine; il en rapporta des

pierrailles et fit devant la maison un bon cailloutage.

«Tu as fait là un fameux ouvrage, dit maître Tixier en soupant; c'était

bien nécessaire, et je ne sais pas pourquoi je n'y ai jamais pensé.

Comment l'idée t'en est-elle donc venue?

--Ce n'est pas mon idée à moi, c'est celle de la petite Jeanne, qui a

dit que, s'il y avait un bon cailloutage devant la porte de la maison,

elle serait plus saine et plus propre.

--Mon garçon, tu as bien raison de faire ce que la petite Jeanne te

commande.

--Notre maître, dit Jeanne toute rouge, je ne lui ai rien commandé; il

l'a fait de sa bonne volonté.

--C'est encore mieux, ma fille.»

Jeanne et grand Louis achètent des terres au père Colis.

«Mes amis, dit maître Tixier, vous ne savez pas ce que le père Colis

vient de me dire? Il se trouve trop cassé pour continuer à cultiver ses

terres; c'est trop fort pour lui maintenant; il ne veut garder que son

jardin, afin de s'occuper un peu. Comme il a perdu tous les siens et

qu'il est seul au monde, il veut vendre son bien en viager. Ma Jeanne,

j'ai pensé à toi pour cette bonne pièce de terre où il avait ses avoines

cette année: il en veut trente écus par an; c'est bien un peu lourd, et

pourtant ce serait dommage de manquer une si bonne occasion. Écoute: tu

me l'affermeras quarante-cinq francs; il t'en restera autant à donner

sur tes gages, juste la moitié de ce que tu gagnes, et l'autre moitié

suffira pour tes dépenses. Qu'en dis-tu?

--Notre maître, si vous croyez que c'est pour mon avantage, il faut

m'acheter ce champ. Faites donc _comme pour vous_.

--Moi, dit grand Louis, je m'arrangerais bien de son demi-arpent de

vigne dans les Pierres-Folles, et aussi de sa pièce de seigle.

--Va donc le trouver demain matin. Il veut vendre sans que ça s'ébruite,

et, comme il fait grand cas de toi, tu auras de lui ce que tu voudras.»

Le jeudi suivant, maître Tixier mena Jeanne et grand Louis chez le

notaire pour signer les actes.

Marguerite veut rentrer au Grand-Bail.

Vers le commencement des vendanges, Jeanne était seule à la maison avec

la maîtresse, qui ne quittait plus guère le lit depuis que les chaleurs

étaient passées. Elle vit entrer Marguerite, l'ancienne bergère; elle

était si changée que Jeanne eut de la peine à la reconnaître.

«Tiens! te voilà ici, toi! lui dit-elle.

--Mon Dieu, oui, ma Jeanne, et je suis bien dans la peine.

--Est-ce que tu n'es plus en place?

--Non; j'ai eu la fièvre à la fin de la moisson, et ceux de la

Périnnerie, où j'étais, m'ont renvoyée. Je me suis retirée dans le

bourg, chez la mère Feuillet; la pauvre femme m'a bien soignée, mais le

peu d'argent que j'avais y a passé, et il m'a fallu vendre ma robe de

cotonnade violette et mon tablier noir. Si je ne trouve pas une place

tout de suite, je serai obligée d'aller demander mon pain.

--Eh bien! Marguerite, je te l'avais bien dit!

--Ah oui! tu avais bien raison! j'y ai souvent songé, pendant que

j'étais au lit avec la fièvre et que je voyais mon pauvre argent s'en

aller.»

La maîtresse, qui ne dormait pas, écarta son rideau et dit durement à

Marguerite:

«Que viens-tu faire ici, toi?

--Maîtresse, si vous vouliez me reprendre, vous me feriez une grande

charité.

--Tu sais bien ce que le maître t'a dit; tu le connais, il ne revient

jamais sur sa parole.»

La petite Jeanne; ou, Le devoir · 第 16 / 42 题