Le baron de Chartille était un de ces hommes dont notre vie moderne à
toute vapeur a rendu les spécimens bien rares.
Haut de six pieds, la poitrine large et développée, bien campé, bien
proportionné, le baron figurait à merveille l'Hercule antique dont il
avait la stature et la vigueur.
On ne savait pas au juste son âge réel. Lui-même prétendait l'avoir
oublié. Mais on s'accordait pour dire qu'il devait être presque
centenaire.
Cela ne l'empêchait pas d'être solide, droit et ferme, comme les vieux
chênes de la forêt de Saint-Germain, ses contemporains et ses amis.
Nous parlons de la forêt de Saint-Germain, car c'était là que le baron
passait la plus grande partie de son existence.
Il habitait près du parc un vieil hôtel aux vastes salles où sa taille
colossale était à l'aise. Par une faveur spéciale, due à ses services
et à ses relations à la cour, il avait l'autorisation, bien rarement
accordée, de chasser dans la forêt royale.
Cette autorisation, il en usait largement. Dès la pointe du jour, on
pouvait le voir, le mousquet sur l'épaule, courir les allées, à la
recherche des chevreuils et des daims, suivi d'un seul chien, choisi
entre mille par le vieux baron qui avait été un des veneurs les plus
expérimentés de son temps et qui se faisait fort, avec son unique
limier, de faire plus de besogne que tous les gentilshommes de la cour,
avec leurs meutes réunies.
Les habitants de Saint-Germain, qui le voyaient rentrer presque chaque
jour, portant sur son épaule le gibier qu'il venait d'abattre, ne
pouvaient songer à le démentir.
La chasse était le seul passe-temps du vieux baron, qui se retrempait
ainsi dans l'exercice violent. Le soir, pourtant, il lisait dans son
fauteuil quelques chapitres des _Traités militaires de Vauban_, ou
quelques poésies de Malherbe. Il est vrai qu'après cette lecture, il
gagnait vite son lit pour y dormir jusqu'au matin.
Avec une vie ainsi réglée, le baron venait fort rarement à Paris, où
aucune affaire ne l'appelait. Il avait coutume de dire qu'il était trop
vieux pour se déranger et que ceux qui voulaient le voir savaient le
chemin de sa demeure, où un bon accueil les attendait.
Tel était l'homme auquel le marquis de Vilers avait adressé son
testament. Supposant que la cassette tomberait entre les mains de
quelqu'un de sa famille qui saurait l'amitié toute particulière qui le
liait au vieux baron, M. de Vilers n'avait pas pris la précaution de le
désigner autrement que par son initiale. On a vu le résultat de cette
négligence.
Quant au baron de Chartille, il avait continué à chasser dans sa forêt,
sans s'étonner de l'absence de Vilers.
Dans les commencements, il s'était contenté de dire:
--Vilers me néglige. Les plaisirs de la cour lui font oublier son vieil
ami. Je lui ferai des reproches.
Puis, apprenant la reprise de la campagne, il avait pensé:
--Vilers est parti. Il a repris du service. J'aurai de bonnes histoires
de guerre à son retour. Cela me ragaillardira!...
Quand Réjane, montrant à sa soeur le manuscrit, lui dit qu'il fallait
aller voir le baron de Chartille, ce nom fut pour la marquise un trait
de lumière.
Elle se demanda comment elle n'y avait pas plus tôt pensé.
Réjane n'était donc plus folle? Bien au contraire, elle causait fort
sagement. La foi en le baron de Chartille, l'espérance d'être mariée par
lui à Maurevailles, l'avaient comme ressuscitée.
Quelques minutes d'entretien convainquirent la marquise de cette réalité
si heureuse!
Elle donna l'ordre de partir immédiatement pour Saint-Germain.
La route parut longue aux deux femmes qui avaient hâte de voir le vieux
baron et de savoir ce qu'il déciderait en cette affaire.
Cependant, le postillon, pressant un peu les chevaux, on arriva enfin à
l'hôtel de Chartille.
Le baron, selon sa coutume, était dans son grand fauteuil. Il tenait
ouvert sur ses genoux le célèbre _Traité de Vénerie_, de Jacques du
Fouilloux, livre spécial, dédié à Charles IX, et qui était alors comme
un oracle dans cette science aujourd'hui tombée en désuétude.
En apercevant les deux jeunes femmes, le baron ferma vivement son livre
et se leva militairement.
--Bénis soient les dieux! s'écria-t-il avec un fin sourire, puisqu'ils
m'amènent en ce jour si charmante compagnie! C'est bien à vous,
marquise, de n'avoir pas oublié le vieux solitaire et de venir le voir
dans son ermitage...
Mais remarquant tout à coup le voile de tristesse qui s'obstinait à
altérer le sourire de la marquise:
--Mon Dieu, fit-il, que se passe-t-il donc? Cette visite
m'annoncerait-elle un malheur? Est-ce que Vilers?...
Ce fut Réjane qui lui répondit en lui tendant le manuscrit.
Il le parcourut fiévreusement.
--Oui, je savais déjà une partie de cette histoire, murmura-t-il en
lisant l'histoire de Fraülen... Mais j'étais loin de soupçonner toute la
vérité...
Il arrivait à la fin.
--Ah! dit-il encore. Pauvre Vilers, toujours le même!... mais il n'y
a rien à dire. J'étais ainsi, pis que cela peut-être, à son âge...
Corbleu!... j'espère bien que Lavenay ne l'a pas tué?...
La marquise le mit alors rapidement au courant des événements qui
s'étaient passés après le duel de Vilers et de Lavenay. Le vieillard,
assis dans son fauteuil, la tête appuyée sur la main droite, écoutait
ardemment.
Quand elle eut fini, il étendit la main vers le cordon qui pendait près
de son fauteuil et sonna.
Un domestique apparut.
--Lapierre, dit M. de Chartille, va dire à mon cocher d'atteler tout
de suite ma chaise de poste. Pendant ce temps, tu prépareras ma grande
valise de voyage et tu feras tes bagages pour m'accompagner...
Habitué de longue date à l'obéissance passive, le domestique salua et
sortit pour exécuter les ordres du baron.
--Où allez-vous donc ainsi? demanda madame de Vilers étonnée.
--Aux Pays-Bas, parbleu!
--Comment, vous voulez?...
--Vous me dites que Vilers a besoin de moi. Je me rends à son appel. Il
est là-bas. J'y vais. Et s'il vit encore, je vous garantis qu'il vivra
longtemps...
--Mais que comptez-vous donc faire?
--Le débarrasser de ces gens qui le gênent. Quand ils ne seront plus là,
il sera dégagé de son serment envers eux...
Le vieux baron disait cela avec une simplicité, une assurance
stupéfiantes. C'était à croire qu'il s'agissait de la chose la plus
simple du monde.
--Mais vous ne connaissez pas les autres Hommes Rouges? dit madame de
Vilers.
--J'en connais un, je les connaîtrai tous. J'avais, du reste, une
vieille rancune de famille contre ce jeune Lavenay. J'ai eu, dans le
temps, avec son grand père, une affaire dans laquelle celui-ci s'est
assez mal conduit... Il a refusé de se battre avec moi, sous prétexte
que j'étais trop jeune... Plus tard, j'ai eu aussi une querelle avec
le père, Gaëtan de Lavenay, qui était alors lieutenant à
Navarre-Infanterie... c'était un duelliste de profession, celui-là. Mais
on a arrêté l'affaire, sous le prétexte que j'étais trop vieux... Je
serai enchanté de régler une bonne fois mes comptes avec quelqu'un de la
famille!...
--On le dit terrible à l'épée, objecta Réjane.
--Oh! de notre temps, cela ne comptait pas... Tenez, il y a de cela une
cinquantaine d'années... plus même, soixante ans au moins... nous étions
dix gentilshommes qui avions fait un pari contre les meilleurs maîtres
d'armes du régiment..... Il y avait là Chaverny, de Pons, Bressac et un
Maurevailles qui devait être, à propos, le grand-père ou le grand-oncle
de celui d'aujourd'hui. La rencontre eut lieu en plein jour, sur la
place Royale... Eh bien, nous blessâmes les dix prévôts. De notre côté,
il n'y eut que Bressac qui eut la cuisse traversée par l'épée d'un
sergent de Saintonge... Ce fut une belle partie... On en parla pendant
un mois à la cour...
Tout en bavardant, le vieux baron avait pris son épée, ses pistolets et
son manteau de voyage. La berline était attelée et le postillon faisait
claquer son fouet dans la cour. Lapierre plaçait sur le haut de la
voiture la valise de son maître et la sacoche qui contenait ses effets
personnels.
--Adieu, mesdames, dit le baron en baisant la main de la marquise et
celle de Réjane. Retournez à Paris. Dans quelques jours, vous aurez des
nouvelles...
Mais comme la marquise s'apprêtait à prendre congé de lui, Réjane, toute
confuse, toute rouge, restait immobile et clouée sur son siège.
--Voyons, mon enfant, reprit le baron, on dirait que votre petit coeur
n'est pas encore complètement déchargé... Parlez donc!
Elle balbutia quelques mots, inintelligibles pour le baron, puis se tut
soudain.
--Ah! je comprends, fit la marquise. C'est que, parmi nos ennemis, il y
en a un... qu'elle aime...
--Parbleu! s'écria le baron. Toujours l'histoire de _Roméo et Juliette_!
Et comment s'appelle-t-il, votre Roméo?
--Le chevalier de Maurevailles... murmura Réjane.
--Eh bien, mon enfant, reprit-il en saisissant les mains de la jeune
fille et en la conduisant auprès de sa soeur, soyez sans crainte. On le
ménagera, votre Roméo. Et, si vous le désirez même, on vous le ramènera.
Réjane ne put se défendre de se jeter dans les bras de l'excellent baron
qui n'avait point trompé son attente, puis se retira avec sa soeur...