Le courrier avait raconté l'exacte vérité: la marquise de Vilers allait
devenir mère.
Ce bonheur qui lui avait été refusé pendant les quatre premières années
de son mariage, ces quatre années passées dans l'amour heureux et
paisible, elle allait le devoir aux quelques heures d'amour furtif
dérobées aux péripéties de la lutte.
Mais de quelles craintes terribles cette joie n'était-elle pas mélangée!
Cet enfant qui allait venir au monde connaîtrait-il son père? La
fatalité ne l'avait-elle pas déjà fait orphelin?
La marquise ignorait encore les suites de l'explosion d'Anvers. Elle
croyait que son mari, suivant l'armée en volontaire, continuait la
guerre jusqu'à la fin.
Elle ne s'effrayait pas de ne pas recevoir de ses nouvelles. Elle savait
qu'il se cachait des Hommes Rouges et surtout qu'il ne voulait point,
par une lettre envoyée à Paris, leur faire savoir qu'il l'avait revue.
--S'il lui arrivait malheur, pensait-elle, le marquis de Langevin m'en
avertirait certainement...
Et elle priait Dieu de presser la fin de la campagne et le retour de son
époux.
La prière lui donnait du courage et de l'espoir.
La marquise, du reste, avait à s'occuper de sa soeur, la pauvre Réjane,
toujours folle.
Réjane s'amusait beaucoup des préparatifs qu'Haydée faisait pour son
enfant. Selon elle, ces étoffes blanches qu'on façonnait, ces tulles
qu'on plissait, ces dentelles qu'on ajustait, c'était pour son trousseau
de noces...
De noces avec Maurevailles qui n'était pas sorti de sa pensée.
Elle restait de longues heures dans le boudoir de la marquise, essayant
ces petits vêtements d'enfant, les examinant dans tous les sens, jouant
avec eux.
Le temps s'écoulait ainsi.
Un jour que la marquise était sortie, sous l'escorte du vieux Joseph,
pour se rendre à l'église de Saint-Louis, une personne, vêtue en femme
du peuple, se présenta à l'hôtel de Vilers, demandant à parler à la
marquise.
Obéissant à la consigne qu'il avait reçue, le suisse lui barra le
passage.
La femme insista. Elle avait, disait-elle, un dépôt à rendre à madame de
Vilers.
Mais les événements, qui s'étaient passés lors de l'enlèvement de la
marquise par le magnat, avaient rendu le suisse prudent.
--Quelle que soit votre mission, dit-il à la femme, j'ai ordre formel de
ne laisser entrer personne sans l'autorisation de M. Joseph.
--Et où est-il, ce M. Joseph? demanda la femme.
--Il est sorti avec madame la marquise. Revenez dans une heure.
--Revenir, revenir! grommela la femme, qui ne paraissait pas d'humeur
bien douce. Est-ce que vous croyez que je n'ai que cela à faire, moi?...
Si je viens ici, c'est pour rendre service, et voilà comme on me reçoit.
Non, je ne reviendrai pas!... Vous direz à votre M. Joseph qu'il prenne
la peine de passer d'ici à ce soir rue des Jeux-Neufs, que Babet, la
servante de mame Toinon, a quelque chose de sérieux à communiquer à la
marquise!...
C'était en effet Babet, la vieille bonne de mame Toinon, celle qui
gardait la boutique pendant que sa maîtresse allait avec Tony au bal de
l'Opéra.
Lors de son départ pour les Pays-Bas, c'était encore à Babet que mame
Toinon, qui avait fermé sa boutique, avait confié la garde de la maison.
Or, si nos lecteurs s'en souviennent, quoique bonne femme au fond,
Babet, dans la forme, n'était pas la douceur même. Aussi comme le suisse
lui déclara que M. Joseph aurait probablement autre chose à faire que
d'aller lui parler rue des Jeux-Neufs, se mit-elle dans une atroce
colère.
Ses éclats de voix attirèrent l'attention de Réjane qui, guidée par le
bruit, descendit jusqu'au milieu de la grande cour.
Dès qu'elle l'aperçut, Babet, malgré les efforts du suisse, courut à
elle.
--N'est-ce pas, s'écria-t-elle, n'est-ce pas, ma jeune demoiselle, que
ce gros ventru a tort, et que madame la marquise de Vilers me recevra?
Réjane la regarda avec étonnement, puis, comme frappée d'une idée
subite:
--Chut! fit-elle en mettant un doigt sur ses lèvres, venez. C'est _lui_
qui vous envoie?
Et la pauvre enfant, qui ne cessait de penser à Maurevailles, entraîna
la vieille Babet ébaubie.
Le suisse, ayant ordre de ne pas contrarier la jeune fille, haussa les
épaules et rentra dans sa loge. Babet suivit ainsi Réjane jusque dans le
boudoir.
--Ici vous pouvez parler, dit la pauvre enfant. Que me voulez-vous?
--C'est un paquet que j'apporte.
--Un paquet?
--Oui, pour madame de Vilers.
--Ah! fit Réjane désappointée. Et qu'y a-t-il dans ce paquet?
--Un coffret. Voici l'histoire. Je vous ai dit que j'étais la servante
de mame Toinon, la costumière, qui est partie en me laissant la garde de
la maison. Ce départ a naturellement été connu dans le quartier. Cette
nuit, des voleurs sont entrés, ont tout brisé, tout fracturé, tout
emporté. Ils n'ont laissé que ce qui leur a paru ne rien valoir pour
eux.
--Eh bien, dit Réjane, pour qui tout ce qui ne concernait pas
Maurevailles était indifférent, en quoi, ma bonne femme, puis-je vous
être utile?
--Oh! en rien, mademoiselle. Dieu merci, les quelques valeurs de ma
patronne, que j'ai cachées moi-même en lieu sûr, n'y ont point passé...
Mais voici pourquoi je viens:
Parmi les objets laissés par les voleurs, se trouve un coffret dont
ils ont brisé la serrure. Ce coffret, que je ne connaissais pas à mame
Toinon, ne contient qu'un manuscrit signé: «Marquis de Vilers».
Naturellement je ne me suis pas amusée à le lire... ça ne me regardait
pas... mais comme j'ai entendu souvent parler du marquis par mame
Toinon, comme je sais que M. Tony était l'ami de M. de Vilers, j'apporte
le coffret et les papiers. Si les bandits reviennent, ils ne les
voleront pas!...
Et Babet tendit le manuscrit à Réjane, qui l'ouvrit machinalement.
Tout à coup la jeune fille tressaillit.
--Ah! s'écria-t-elle, merci, merci. Tenez, madame, prenez, voici pour
votre peine!...
Elle détacha son bracelet et le tendit à Babet étonnée.
--Merci, mademoiselle, dit celle-ci en faisant un geste de refus, ce
n'est point pour avoir une récompense que je suis venue. Chez mame
Toinon, on n'a besoin de rien...
--Je vous en prie, prenez ce bracelet, gardez-le en souvenir de moi...
Je vous en saurai gré.
Cette fois Babet accepta un présent, si gracieusement offert, et s'en
alla avec force révérences.
En passant devant la loge du suisse, elle eut une velléité d'y entrer
pour humilier un peu de sa victoire le fonctionnaire trop zélé qui avait
failli l'empêcher d'accomplir la mission qu'elle s'était tracée. Elle se
contenta de lui lancer un regard de triomphant mépris.
Restée seule, Réjane s'était hâtée de parcourir avec avidité le
manuscrit.
Ce qui l'avait frappée, lorsqu'elle y avait jeté les yeux, c'était un
nom plusieurs fois répété: le nom de Maurevailles.
Ce nom avait, pour elle, prêté immédiatement au manuscrit une valeur
inexprimable.
Si elle avait eu de l'argent sur elle, elle eût tout donné à Babet pour
avoir ce manuscrit.
Mais, ayant la poche vide, elle avait offert son bracelet.
Maintenant elle lisait, ardemment, fiévreusement, concentrant toute son
attention sur ce récit auquel était mêlé celui qu'elle aimait.
D'abord, ce ne fut pour elle qu'un amas de mots confus, desquels
sortaient seuls les noms propres.
Puis, peu à peu, le jour commença à se faire dans son esprit. Le
manuscrit--que nos lecteurs connaissent--racontait le serment fait
devant Fraülen, et expliquait les causes de la froideur de Maurevailles
pour toute autre qu'Haydée, qu'il était condamné à aimer de par la
parole donnée.
A mesure qu'elle lisait, une réaction se faisait dans son esprit
bouleversé. Quand elle eut fini, la raison lui était revenue...
Haydée n'aimait point et ne pouvait aimer Maurevailles.
C'était donc à la jeune fille de se faire aimer de lui...
Elle le comprenait. Donc, elle était sauvée!
Après le manuscrit, Réjane lut la lettre qui était restée au fond du
coffret.
Cette lettre, on s'en souvient, n'avait pour adresse qu'une initiale.
La suscription disait:
«_Au baron de C.... ou à celui qui trouvera, ce coffret_.»
Ce qui avait autorisé Tony à rompre le cachet et l'avait, par la suite,
lancé dans toutes les aventures que nous avons racontées.
Mais Réjane paraissait, en cela, mieux renseignée que Tony.
--Le baron de C...? s'écria-t-elle. Mais c'est évidemment ce vieux baron
de Chartille, qui, après avoir été l'ami intime du père de M. de Vilers,
se fit presque le camarade du marquis. A quel autre mieux qu'à lui, en
effet, pouvait-il songer à confier ses secrets intimes? M. de Chartille
était à la fois son père et son frère. Oh! oui, c'est bien à lui qu'est
adressé ce manuscrit. Il faut donc qu'il l'ait! Lui, si bon, si brave;
lui, le modèle de l'honneur... Il nous protégera tous!...
Haydée rentrait à ce moment. Sa surprise fut extrême, quand elle
entendit Réjane lui dire avec tranquillité:
--Soeur, ne te déshabille pas; ne fais pas dételer ton carrosse.
Conduis-moi, je te prie, chez le baron de Chartille. Lui seul peut nous
sauver, toi et moi, et faire cesser nos douleurs.
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