Grâce à leurs soins, il reprit rapidement des forces, et au bout de
quelques heures, il put parler.
Ce qu'il leur dit confirma de point en point les hypothèses de la
gardienne. Dans l'état de faiblesse où il était, le marquis avait le
plus grand intérêt à ce qu'on ignorât qu'il vivait encore. Un malade ne
se défend pas.
Mais, comme il ne voulait point être à charge aux braves gens qui
l'avaient sauvé, il se mit en mesure de leur fournir les moyens de
quitter le Châtelet.
Il demanda une plume et du papier et écrivit quelques lignes.
--Prenez ceci, dit-il au gardien, et portez-le à l'hôtel de Vilers, rue
Saint-Louis-en-l'Isle. Vous demanderez Joseph.
Le gardien envoya un de ses amis, auquel il raconta une histoire de
fantaisie.
Une demi-heure après, l'ami revenait avec les dix mille livres que l'on
sait.
Le soir même, le gardien remplissait de terre le cercueil destiné au
marquis, prétextait une maladie quelconque et donnait immédiatement sa
démission.
Dans la nuit il transportait, avec l'aide de sa femme, le blessé à
Palaiseau, où le grand air lui rendit promptement assez de forces pour
qu'il pût essayer de reparaître.
Pendant ce temps-là, le bon Joseph gardait l'hôtel de Vilers où il
continuait, non plus à pleurer, mais à être l'homme le plus stupéfait de
France.
On se rappelle qu'il était descendu avec maman Nicolo et Bavette au
caveau de la famille de son maître.
Depuis, il avait fait toutes les démarches possibles. Il avait remué
ciel et terre et pour découvrir ce qu'était devenu le marquis et pour
trouver l'endroit où pouvait être la marquise.
Il n'était parvenu à aucun résultat.
Le sixième jour pourtant, il eut un commencement de joie.
Un homme, vêtu comme un courrier, botté et éperonné, paraissant avoir
fait une longue course, se présenta à l'hôtel et le demanda.
Il apportait à Joseph une lettre de la marquise.
Une lettre! Il allait donc revoir son écriture, avoir de ses nouvelles,
apprendre où elle était.
Non. La lettre se taisait sur ce dernier point.
Le marquise lui écrivait simplement qu'elle se portait bien, qu'elle
n'était point matériellement malheureuse et lui donnait l'ordre de
confier Réjane au messager, chargé de la lui amener.
Évidemment cette lettre avait été écrite sous les yeux du magnat.
Où était la marquise? La missive le taisait et le messager refusait de
le dire. Mais quoi d'étrange à cela? Le magnat, qui croyait le marquis
vivant, ne pouvait logiquement pas lui indiquer le refuge de sa femme.
--Enfin, pensa Joseph, ma pauvre maîtresse aura au moins la consolation
d'embrasser sa soeur.
Et il supplia Réjane de ne point dire à la marquise que Vilers était
mort. Il avait jugé prudent de ne point révéler, même à la jeune fille,
l'histoire du cercueil plein de terre.
--Un dernier mot, dit le messager en mettant Réjane en voiture. J'ai
l'ordre de suivre le carrosse à cheval et de ramener mademoiselle à
l'hôtel, si je m'aperçois que je suis suivi.
Et la voiture s'éloigna... Dans la solitude, la jeune fille au moins put
préparer à l'aise les saints mensonges avec lesquels elle consolerait sa
soeur...
A Blérancourt, hélas! le magnat allait avoir sur Réjane le même pouvoir
que sur la marquise.
La jeune fille n'aurait le droit d'écrire que devant lui. Elle ne
connaîtrait même pas, d'ailleurs, le nom de l'endroit où était situé le
château.
Mais le magnat comptait sans Tony, dont le principal soin, après sa
première entrevue avec la marquise, avait été d'expédier à Joseph
le récit de tout ce qu'il avait vu, en prévision du cas où Vilers
reparaîtrait.
Or Joseph venait de recevoir ce volume quand un paysan frappa à la
grande porte de l'hôtel.
Ce paysan, dont la figure disparaissait à moitié sous un large bandeau
noir, insista tellement qu'on appela Joseph. En le voyant, l'homme
écarta son bandeau.
--Miséricorde!... s'écria le vieux serviteur, monsieur le...
--Chut! dit le marquis, car c'était lui, mène-moi dans ta chambre, j'ai
à te parler.
--Ah! je le savais bien, que vous n'étiez pas...
--Chut! te dis-je. Je t'expliquerai tout. Mais au nom du ciel, il ne
faut pas qu'on me voie tout de suite. Ma femme serait trop bouleversée.
Viens dans ta chambre.
Joseph guida son maître dans l'escalier de service. Arrivé chez Joseph,
le marquis, le rassurant, lui conta tout ce qui s'était passé et par
quelle miraculeuse fortune il était encore de ce monde.
--Mais ma femme, ma femme, demanda-t-il à Joseph. Il faudrait doucement
l'avertir.
Le pauvre vieux demeurait muet.
--Eh bien, qu'attends-tu? demanda le marquis étonné.
Joseph se décida alors à lui faire connaître à son tour ce qui s'était
passé et termina en lui montrant les deux lettres de la marquise et
celle de Tony.
--Blérancourt, s'écria le marquis, dès qu'il eut jeté les yeux sur ces
lettres. Elle est à Blérancourt! Vite, mon épée, un cheval! Il faut
trois jours pour aller à Blérancourt. J'y serai demain!!!
Et il y fut.