--Ah! mon Dieu! que je me dis, c'est donc bien vrai pour lors!
Il me raconte tout. Comme quoi, vous aviez été enlevée par le vieux
singe qui est le seigneur d'ici; comme quoi, il a enterré tout seul avec
Tony son pauvre défunt maître.
Naturellement je pleure avec lui, et puis une idée me vient. Vous allez
comprendre ça, ma bonne dame.
Sur mon père et sur ma mère, qui étaient de braves gens, je vous
jure que je n'avais jamais révélé à cette petite-là le secret de sa
naissance. Non. Son père vivait. On ne compromet pas comme ça les gens
qui sont au-dessus de vous.
Mais puisqu'il était mort!!! Je ne vous connaissais pas, moi! Et puis,
au fond, ça m'ennuyait de faire croire à cette enfant qu'elle n'avait
pas de père. Je dis à M. Joseph:
--Il n'y a plus à faire les mystérieux maintenant. Allons au cimetière.
Il nous y conduit. Il ouvre la porte de la petite chapelle où on vous
met, vous autres. Moi, je ferme avec soin la porte. M. Joseph nous fait
descendre une dizaine de marches. Il y avait une petite lumière qui
brillait dans le caveau. C'était lui-même qui l'allumait, le matin.
Cette lumière-là tombait en plein sur une bière toute neuve, devant
laquelle le pauvre M. Joseph s'agenouille et pleure...
La marquise, haletante, la bouche ouverte, les yeux hagards, ne pleurant
plus maintenant, tant elle était anxieuse, semblait aspirer avec tout
son être chacun des mots de la vivandière.
Maman Nicolo continuait:
--A la vue de cette bière-là je me tourne vers la petite et je lui dis:
--Bavette, ton père est là depuis hier. Ah! voilà-t'y pas que, en
entendant cela, l'enfant devient folle. Elle se roule sur la bière. Et
des cris! Je m'efforce de la calmer. Mais c'était une furie.
--Pauvre ange! fit la marquise en pressant contre son coeur la chère
enfant. Tu seras ma fille, va.
--Dans notre métier, reprit maman Nicolo, on a toujours un couteau
dans sa poche. Vous imagineriez-vous qu'elle a tiré le sien! Nous nous
disions: «Oh! mon Dieu, elle est malade. Elle va se tuer!»
Et puis nous essayons de le lui arracher des mains. Je suis solide,
n'est-ce pas? Je suis ce qu'on appelle une forte commère. Je n'aurais
peur ni de La Rose, ni du Normand, ni de dix autres avec. Eh bien, à
nous deux, M. Joseph et moi, nous n'avons jamais pu venir à bout de
cette mâtine-là. Elle était en fer, quoi. Mais ce n'était pas à se tuer
qu'elle pensait.
Tout à coup, elle se penche sur la bière. Elle entre son couteau sous le
couvercle.
--Je le verrai, dit-elle. J'embrasserai mon père.
--Un sacrilège! s'écrie ce bon Joseph.
--Un sacrilège? qu'elle répond... Vous allez voir qu'elle mérite bien
son nom de Bavette. Est-ce que nous venons pour mutiler, pour voler,
pour profaner?
Et elle fait une pesée. Elle vous avait la force d'un levier. Le bois
crie...
Ce grincement produisait un effet épouvantable sur le pauvre M. Joseph,
qui croyait entendre se plaindre le mort lui-même. Il s'écrie:
--Arrêtez, arrêtez donc, malheureuse enfant.
Ah! ouiche!
Aussitôt le couvercle se soulève; il laisse un large jour entre lui et
les montants de la bière.
Elle vous empoigne le couvercle à deux mains et l'arrache violemment.
--Terrifiée, continua maman Nicolo, je regardais faire Bavette...
Chose étrange, on avait recouvert le corps de terre...
--Qu'est-ce que cela signifie? s'écrie le pauvre M. Joseph. Cependant,
d'après la hauteur du corps et la place qu'il devait tenir dans la
bière, la couche de terre ne pouvait être épaisse.
La petite, tout à coup calmée, se met à l'enlever avec précaution.