LA FLÈCHE DU PARTHE

Inévitablement Tony allait mourir, quand un grand bruit de gens et de

chevaux se fit entendre.

Maurevailles, surpris et prêtant l'oreille, n'abaissa point son épée...

Qui donc pouvait venir?

C'était le magnat qui, aussitôt après la disparition de la marquise,

avait mis sur pied ses muets et les avait lancés dans toutes les

directions.

Bien que le nain, complice de Maurevailles, eût fait son possible pour

diriger les recherches du côté opposé à celui par où le capitaine avait

pu fuir, il n'avait pas été difficile de retrouver les traces du cheval

qui, lourdement chargé, enfonçait ses sabots profondément dans le sol,

et dont les pas ne pouvaient se confondre avec les autres.

En voyant arriver sur lui les gens du magnat, M. de Maurevailles

abandonna tout à fait Tony pour leur tenir tête.

Mais comment lutter, un contre vingt?

Dans l'encoignure d'un mur où l'on a ses ennemis en face, il y a encore

moyen de résister.

Dans une forêt où l'on peut être entouré et frappé par derrière, c'eût

été folie d'essayer.

Le capitaine ne s'en tira que par un coup d'audace.

N'attendant pas l'attaque, il choisit son adversaire.

Fondant sur l'un de ceux qui se trouvaient le plus éloignés de lui, il

le frappa de son épée, le renversa, sauta sur le cheval et par un bond

prodigieux s'élança hors du hallier.

Mais, avant de faire ce bond, il eut le temps de crier à la marquise:

--Vous m'échappez cette fois encore, marquise... Mais vous serez aussi

malheureuse que moi... Celui que vous aimez, votre mari, est mort!!! Si

vous ne me croyez pas, demandez à votre ami, le courtaud de boutique!

Et désignant Tony d'un geste méprisant, il disparut, sans qu'on le

poursuivît cette fois, le seul ordre qu'avaient les muets étant de

retrouver madame de Vilers.

Tony s'était relevé.

Délivré de Maurevailles, sa situation ne valait guère mieux, car les

gens du magnat l'entouraient et menaçaient de lui faire un mauvais

parti.

Si le jeune homme eût eu une arme, il eût certes, malgré la difficulté

de renouveler pareille surprise, essayé, comme Maurevailles, de démonter

un des muets pour fuir sur son cheval, en emmenant la marquise.

Nous savons que Tony ne doutait de rien. Au besoin, il eût tenté de

faire une trouée.

Mais Tony n'avait pas d'arme...

Rien, pas même un tronçon de lame.

Faudrait-il donc que Tony se rendît et demandât grâce au vainqueur?

Se rendre!... demander grâce!... A cette pensée, le jeune soldat sentait

tout son sang bouillonner. Et cependant, oui, il le fallait. La marquise

était là, au pouvoir du magnat, menacée par Maurevailles qui voudrait

prendre sa revanche et par les deux autres Hommes Rouges qui allaient

bientôt arriver, eux aussi.

Plus que jamais, elle avait besoin d'un défenseur.

Il était donc nécessaire que Tony vécût pour la protéger.

Tony faisait ces réflexions, tandis que le magnat, certain que son

prisonnier n'échapperait pas, s'occupait de la marquise qu'il faisait

prendre par deux hommes et déposer sur une litière improvisée avec des

branches d'arbres et des manteaux.

Tout à coup le jeune secrétaire de M. de Langevin eut une inspiration.

Il s'approcha du magnat et, ôtant son chapeau galonné comme pour

témoigner de ses intentions parlementaires:

--Monsieur, dit-il, permettez-moi de m'expliquer.

Le magnat inclina affirmativement la tête.

--Vous me prenez probablement, reprit Tony, pour le complice de l'homme

que vous poursuiviez. Ce serait une grave erreur. Je passais, au

contraire, me rendant à un château situé non loin d'ici, quand je l'ai

rencontré emportant de force cette dame qui se débattait contre son

étreinte. J'ai essayé de la lui arracher en frappant son cheval que vous

voyez là gisant à terre. Lui, par contre, a voulu me tuer, et sans vous,

il y aurait facilement réussi. Enfin il vient de partir en m'insultant.

Nous sommes donc loin d'être complices...

Le magnat n'eut pas besoin de réfléchir pour se rendre à l'évidence. La

position désespérée dans laquelle il avait, à son arrivée, aperçu le

jeune garde-française, aurait même dû suffire à l'éclairer.

--Et, maintenant, reprit Tony, si vous êtes, comme je le suppose,

le maître de ce château, j'ai un ordre à vous montrer, un ordre

qui m'autorise à le requérir pour le logement des officiers des

gardes-françaises... Voici cet ordre.

Tony parlait haut et ferme. Il sortait à demi, des revers de son

uniforme, le pli scellé aux armes du marquis de Langevin et dont nous

savons le contenu. Le magnat n'osa refuser.

--Soit, dit-il, venez.

Tony alla reprendre, sous le cadavre du cheval, son sabre de

garde-française, prit le cheval d'un des muets qui portaient la litière

de la marquise, et suivit le cortège jusqu'au château.

Grâce à l'ordre du marquis de Langevin, Tony ne pouvait y être considéré

comme un intrus.

Bien au contraire, il était presque un personnage officiel.

Et bien que peu familiarisé avec les usages de la France, qu'il habitait

rarement, le magnat se considérait comme tenu de faire les honneurs du

château à son hôte.

Puis, le vieux comte n'oubliait pas que c'était grâce à l'intervention

du jeune homme que ses gens avaient pu rejoindre le ravisseur, qui avait

sur eux une forte avance.

Il se disait que Tony avait failli être tué par ce ravisseur et se

rappelait les paroles d'adieu.

Il était donc certain que Tony devait avoir une haine mortelle pour

Maurevailles et qu'au cas où celui-ci ferait une nouvelle tentative, son

hôte pourrait aider à la déjouer et à la repousser.

Enfin, le magnat fut touché de la délicatesse du jeune homme qui, à son

arrivée au château, choisit pour le colonel et ses officiers un pavillon

situé à l'opposé de celui dans lequel se trouvaient les appartements de

la marquise.

Au bout de deux heures, Tony était donc invité à circuler à sa guise

dans le château.

Il en profita pour se rendre auprès de la marquise.

Il la trouva agenouillée au fond d'un petit boudoir.

Elle portait déjà des habits de deuil et pleurait.

A la vue de Tony, elle jeta un cri, et, toute défaillante, vint

au-devant de lui.

--Ah! lui dit-elle, vous qui m'avez deux fois sauvée, vous qui avez

peut-être vu mon malheureux époux le jour de sa mort, vous qui saviez,

sans doute...

--Madame, interrompit Tony, je savais tout!

--Oh! je vous en prie, parlez.

--J'ai recueilli le dernier soupir de votre époux, continua le jeune

homme, et, à l'heure suprême, votre nom errait sur ses lèvres. C'est

pour obéir à sa dernière volonté que je me suis tu.

La marquise pleurait à chaudes larmes; elle avait pris les mains de Tony

dans les siennes et les pressait tendrement...

--Mais, s'écria-t-elle tout à coup avec une explosion de douleur, qui

donc l'a tué?

--L'homme avec qui j'ai voulu me battre quelques heures plus tard.

Et alors Tony raconta simplement tous les faits auxquels il s'était

trouvé mêlé.

Et haletante, avide, la marquise l'écoutait.

--Mais enfin, Monsieur, dit-elle, lorsqu'il eut terminé son récit, qui

donc êtes-vous?

Cette question fit tressaillir le jeune homme.

Un moment il courba le front.

Mais presque aussitôt il le releva.

--Madame, dit-il avec une noble modestie, j'étais, il y a trois

semaines, comme le disait M. de Maurevailles, un pauvre commis de

boutique, un enfant recueilli par charité.

La marquise eut un geste d'étonnement.

--C'était en cette qualité que je suivais M. le marquis de Vilers, qui

sortait de la boutique de friperie où j'étais commis. Je vous apportais

des costumes pour le bal de l'Opéra.

Votre époux fut provoqué devant moi.

Quand il tomba, mortellement frappé, son regard ne rencontra que le

mien. Le meurtrier avait fui.

Alors une révolution s'opéra en moi. Je compris que la Providence, dans

ses vues impénétrables, me confiait une mission,--la mission de venger

l'homme que je venais de voir mourir, la mission de protéger la femme

qu'il laissait en ce monde.

Et c'est pour cela, madame, acheva Tony avec chaleur, c'est pour cela

que vous m'avez rencontré le soir à l'Opéra; pour cela que, le lendemain

déjà, je songeais à être soldat, car l'épée est une noblesse!

Peu à peu le jeune homme avait pris une fière attitude, son regard

s'était enflammé, son geste était devenu solennel.

La marquise le regardait et, sous ses larmes, elle eut presque un

sourire.

--Vous êtes un noble coeur, dit-elle.

--Madame, reprit Tony, je repartirai bientôt avec mon régiment, et

avant un an je serai officier... Mais, d'ici là, quoi qu'il arrive, je

veillerai sur vous, et ni M. de Maurevailles, ni M. de Lacy, ni M. de

Lavenay ne parviendront jusqu'à vous.

La marquise lui tendit sa belle main à baiser, mais hocha la tête.

--Monsieur Tony, dit-elle, s'il est vrai que parfois les pressentiments

et les voeux des infortunés portent bonheur, laissez-moi vous dire que

vous deviendrez un jour un des plus brillants officiers de l'armée de

France!

Tony jeta un cri d'enthousiasme...

--Mais, maintenant, madame, dit-il après un moment de silence,

voudriez-vous me permettre de vous demander à mon tour comment je vous

ai trouvée dans ce château ou plutôt fuyant de ce château en compagnie

d'un homme que vous détestez plus que moi encore?

Et la marquise lui expliqua pourquoi, persuadée qu'elle sauvait ainsi

son mari,--qu'elle croyait vivant,--elle avait consenti à suivre le

comte de Mingréli.

Avec toute la pudeur qu'elle devait à ses instincts autant qu'à son

éducation, elle lui fit part des infâmes propositions du magnat.

Quand elle en arriva à parler du soporifique:

--Oh, le misérable! s'écria Tony. Mais alors qu'allez-vous devenir?

--Tranquillisez-vous, mon parti est pris. Il est bien simple. Je

refuserai désormais toute nourriture, toute boisson. Mon mari est mort.

Je mourrai.

--Mourir? Vous! Mais vous n'en avez pas le droit. Il faut le venger.

Voudriez-vous me laisser poursuivre seul cette tâche?

--Ma douleur m'enlèvera tout courage...

Le jeune homme eut un mouvement sublime.

--Du courage? Mais je vous en donnerai, moi. Moi et une autre...

--Que voulez-vous dire?

--Qu'une grande consolation vous est réservée, car celui que vous

pleurez a laissé une enfant...

--Mon mari?

--Oui, une fille qu'il a eue longtemps avant de vous connaître. Elle a

aujourd'hui quinze ans. Elle est tout son vivant portrait. Cette fille,

c'est lui encore. C'est sa chair, c'est son sang. Vous la verrez, je

vous le promets. Vous l'aimerez. N'est-ce pas que maintenant vous vous

sentez du courage?

Déjà la marquise était transfigurée. Elle rayonnait. Elle allait voir,

embrasser sinon son mari, du moins quelque chose de lui.

Mais soudain son beau front s'obscurcit de nouveau.

--Nous oublions le magnat, dit-elle. Qui sait ce qu'il fera de moi s'il

parvient à m'endormir encore?

A ces mots, Tony se redressa:

--Ne craignez rien, Madame, s'écria-t-il. Vous avez quatre ennemis, et

je sens en moi la force de huit hommes!

Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris · 第 62 / 180 题