Et le cheval galopait à travers les halliers, emportant l'officier des
gardes-françaises et la marquise de Vilers.
--Qui êtes-vous? s'écria celle-ci en faisant un mouvement pour se
dégager.
Mais le cavalier l'enserra plus étroitement encore en répondant:
--Je suis l'un de ceux qui t'aiment et qui donneraient leur sang pour
toi. Je suis l'un des Hommes Rouges. Souviens-toi de Fraülen. Je suis le
chevalier Albert de Maurevailles.
La marquise, épouvantée, poussa un grand cri.
A ce cri répondit une autre exclamation.
Et des broussailles sortit, à vingt pas en avant du cheval, un jeune
homme portant, lui aussi, l'uniforme des gardes-françaises.
Il s'élança pour barrer le passage, mais Maurevailles fit faire à son
cheval un bond de côté et lui enfonça ses éperons dans le ventre...
Le cheval était passé... Le soldat, à pied, ne pouvait espérer le
rattraper, ni même le suivre.
Mais il eut une inspiration subite.
Il tira son sabre et, avec la rapidité de l'éclair, le lança par la
pointe vers les jambes du cheval.
L'arme tournoya en sifflant jusqu'à ce qu'elle eût atteint son but...
L'animal venait de s'abattre...
Il avait un jarret coupé.
Ce jeune homme, arrivé si à propos pour arrêter la fuite de
Maurevailles, on l'a deviné, c'était Tony...
Tony qui, voyant Lavenay et Lacy retenus par leur service auprès du
marquis de Langevin, s'était dit:
--Le danger n'est plus ici, il est là où va Maurevailles.
Où se rendait Maurevailles,--officiellement du moins,--Tony le savait
bien.
En sa qualité de secrétaire du colonel, il avait lui-même rédigé les
pleins pouvoirs avec lesquels l'officier était parti.
Mais, dans le temps que lui laisserait l'accomplissement de son devoir,
qu'allait faire Maurevailles?
Cela ne laissa point que d'intriguer le jeune homme.
Aussi se promit-il de se servir de la première circonstance qui lui
permettrait ou de rappeler Maurevailles ou de le rejoindre. Elle ne se
fit pas attendre.
Le lendemain, le maréchal de Saxe, sous qui étaient maintenant les
gardes-françaises, ordonnait au marquis de Langevin d'attendre le gros
de l'armée à trente-cinq lieues de Paris, sur la route des Flandres.
Tony alla trouver le colonel-général et lui demanda d'être le messager
qui irait dire au chevalier de Maurevailles de ne pas continuer sa route
au delà de trente-cinq lieues et choisir pour l'état-major des logements
convenables, appropriés à un séjour plus ou moins long.
Bien qu'il lui en coûtât un peu de se séparer de son secrétaire, qu'il
affectionnait de plus en plus, le colonel n'eut pas le courage de lui
refuser ce qu'il demandait.
Et Tony, muni de son ordre, partit immédiatement au grand galop, dans la
direction qu'avait prise Maurevailles.
On a vu comment il était arrivé à point nommé dans la forêt de
Blérancourt.
En s'abattant, le cheval avait entraîné, sur la mousse du hallier,
Maurevailles et la marquise.
Rompu aux exercices du corps, toujours prêt à tout accident, le
capitaine n'avait eu qu'à ouvrir les jambes pour se trouver debout et
sans aucun mal.
Quant à la marquise, qui était en travers du pommeau de la selle, elle
avait simplement glissé à terre.
Tony s'élança pour la relever.
Mais déjà Maurevailles avait mis l'épée à la main. D'un bond, il se
plaça devant elle.
Et Tony était désarmé!
Le cheval était tombé sur son sabre, sur lequel il se tordait dans les
douleurs que lui causait sa blessure.
--Ah! petit misérable, s'écria Maurevailles, tu te trouveras donc
toujours sur notre route! Je vais te guérir une bonne fois de ta manie
de te mêler de ce qui ne te regarde pas.
Et il fondit sur Tony, l'épée haute. Le jeune soldat n'eut que le temps
de bondir en arrière.
--Au secours! cria inconsciemment la marquise.
--Tiens, tiens, dit railleusement Tony, il paraît que nous ne reculons
pas au besoin devant l'assassinat, monsieur le capitaine?...
--Défends-toi!... cria le comte en le poursuivant.
--Me défendre? Avec quoi?... Ah! de capitaine aux gardes-françaises,
devenir voleur de femmes et spadassin, pour un gentilhomme, la chute est
lourde!... disait Tony; en fuyant d'arbre en arbre, avec l'agilité d'un
gamin de Paris et en évitant les atteintes de Maurevailles, qui, écumant
de colère, le poursuivait toujours.
--Au secours! au secours! continuait de crier la marquise affolée.
--Je te clouerai comme un hibou le long d'un de ces arbres! hurlait le
capitaine en courant après Tony.
Mais le gamin, toujours railleur, répliquait:
--Vous ne clouerez rien du, tout! Dites donc, capitaine, et moi qui vous
apporte un ordre du colonel...
Un furieux coup d'épée vint déchirer le revers de son habit. Il gagna au
large.
--Sapristi, vous avez justement failli le trouer. Si c'est comme ça que
vous recevez les messagers...
Il fut de nouveau obligé de s'effacer derrière un arbre.
--Ah! c'est ennuyeux, à la fin, dit-il en se baissant et en ramassant
vivement une grosse pierre, il faut que je remplisse ma mission, moi!...
Et la pierre, lancée avec une sûreté de coup d'oeil infaillible, alla
frapper l'ennemi en plein front.
Maurevailles poussa un véritable rugissement en portant les deux mains à
son visage.
Tony profita de l'instant et bondit sur lui pour le désarmer.
Mais ce mouvement lui fut fatal. Il glissa et tomba à la renverse.
Maurevailles, triomphant de sa douleur, lui mit un pied sur la poitrine
et leva son épée...
La marquise eut un cri terrible et ferma les yeux.
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