M. de Langevin ouvrit un registre d'enrôlements.

Tony reprit la plume et signa sans sourciller.

Il était garde-française!

--A nous deux, sergent Pivoine! Murmura-t-il.

Le lendemain, comme neuf heures sonnaient, le tambour battit dans la

cour de la caserne des gardes-françaises!

Le sergent Pivoine se mit à passer en revue ses enrôlés de la veille.

Tout à coup il fronça le sourcil, et sa trogne déjà rouge devint

ardente. Un moment même, il crut avoir un éblouissement:

--J'ai la berlue! se dit-il.

Pivoine se trompait; il n'avait pas la berlue, et il avait parfaitement

vu.

Ce qu'il avait vu, c'était un tout jeune homme, déjà revêtu de

l'uniforme blanc et bleu, sur la manche duquel s'épanouissaient les

galons de caporal.

Ce jeune homme n'était autre que Tony.

Le sergent rongea sa moustache avec fureur, et son nez passa par toutes

les nuances du violet.

Cependant il se contint et procéda à l'appel.

Quand l'appel fut fini, il fit un pas vers Tony.

Mais Tony en fit deux vers lui.

--Bonjour, sergent, lui dit-il.

--Bonjour, bambin!

Tony regarda fièrement Pivoine:

--Est-ce que vous n'avez pas vu ce que j'ai sur les bras, sergent?

--Mais si... si...

--Et cela vous étonne?

--Un peu, petit intrigant. Comment as-tu fait pour devenir caporal

d'emblée, quand il m'a fallu dix ans, à moi, Pivoine, pour obtenir ce

grade?...

--C'est le marquis de Langevin qui m'a pris pour son secrétaire.

Le sergent Pivoine plissa dédaigneusement les lèvres.

--Ah! dit-il, c'est plus facile de gagner ainsi les galons; on n'a pas

besoin d'aller au feu...

--Sergent, dit froidement l'enfant, M. le marquis de Langevin m'a promis

que nous irions au feu avant huit jours.

--Ah! ah!

--Et j'espère m'y bien conduire.

Pivoine ricanait.

--Afin d'obtenir bien vite les galons de sergent.

--Par exemple! s'écria le vieux soldat d'un ton railleur et plein de

mépris tout à la fois; tu me la bailles belle, freluquet! Toi sergent?

Il faut avoir de la barbe au menton pour cela.

--Je ne sais pas si j'aurai bientôt de la barbe au menton, mais ce que

je sais, c'est que, le jour où je serai votre égal, je vous planterai

mon épée dans le ventre jusqu'à la garde!...

--Si tu veux en essayer, blanc-bec, exclama le sergent exaspéré, je

renonce à mes galons.

--Et vous vous battrez avec moi?

--Sur-le-champ.

Pivoine était ultra-cramoisi.

Tony ne connaissait encore personne au régiment, mais ses galons de

caporal lui servaient d'introducteurs.

Il aborda deux vieux soldats qui, l'appel terminé, s'en étaient allés

fumer dans un coin de la cour, et il leur dit d'un petit air crâne et

résolu qui les charma:

--Camarades, voulez-vous être mes témoins?

Les deux grognards regardèrent l'enfant avec une curiosité

bienveillante:

--Avec qui voulez-vous donc vous battre? lui demanda l'un.

--Avec le sergent Pivoine.

--Oh! oh! C'est une forte lame, le sergent.

--Et qui a tué deux douzaines d'hommes en sa vie, ajouta l'autre.

--Je le tuerai, moi.

A ce moment, entraient dans la cour les officiers de Lavenay, de

Maurevailles et de Lacy, qui venaient donner des ordres pour une

prochaine revue...

Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris · 第 48 / 180 题