Le laquais conduisit le commis à mame Toinon à travers plusieurs salles
luxueusement décorées jusqu'à un vaste cabinet de travail. Au milieu de
ce cabinet Tony aperçut un homme déjà vieux, dont la moustache était
grise, mais dont l'oeil brillait du feu de la jeunesse.
C'était le colonel-général marquis de Langevin.
La jolie figure et l'assurance de Tony lui plurent.
--Que voulez-vous, mon jeune ami? lui dit-il d'un ton plein
d'affabilité.
--Monseigneur, répondit Tony, je voudrais être soldat.
--Vous croyez-vous donc assez fort pour cela?
--Je serai brave.
--Quel âge avez-vous?
--Seize ans.
--Et vous voulez servir?
--Je veux devenir officier.
--Oh! oh!
--Et, ajouta Tony avec un accent de mâle fierté, je vous jure que
j'aurai un jour la croix de Saint-Louis.
--Peste! fit le marquis, enchanté de l'attitude martiale de l'enfant.
--En attendant, reprit celui-ci, je serais bien content d'être sergent
au plus vite.
--Et pourquoi?
--Afin de me battre avec le sergent recruteur Pivoine qui m'a insulté.
--Bah!
--Sur l'honneur, Monseigneur.
--Quand cela?
--Il y a une heure.
Et Tony raconta comment le sergent Pivoine avait refusé de l'enrôler.
Le marquis écouta en souriant.
--Sais-tu lire? lui demanda-t-il.
--Lire et écrire.
--Sais-tu compter?
--Oui, Monseigneur.
Le marquis lui tendit une plume:
--Voyons ton écriture?
Tony traça la phrase que lui dicta le marquis. Il avait une fort belle
écriture, lisible comme des caractères d'imprimerie, et de plus, chose
rare en ce temps-là, il savait l'orthographe.
--Eh bien, dit le colonel, en attendant mieux, je te prends pour mon
secrétaire.
Tony poussa un cri de joie.
--Ce qui, ajouta le colonel, te donne, au régiment, le grade de caporal.
--Est-ce qu'un caporal peut se battre avec un sergent? demanda Tony.
--Non, dit le marquis.
Tony se mordit piteusement les lèvres.
--A moins, ajouta M. de Langevin, que le sergent n'y consente. Mais,
du reste, quand on est caporal, il suffit d'une bataille pour devenir
sergent.
--Et se battra-t-on bientôt?
--Peut-être dans huit jours...
Tony ne put s'empêcher de se frotter les mains.