M. de Marville lui remit l'ordre qu'il venait décrire.

--Dans un quart d'heure d'ici, dit-il, tous les postes des portes de

Paris seront informés qu'il faut arrêter le carrosse s'il passe, qu'il

faut lui donner la chasse, s'il est passé.

Lavenay se mordit les lèvres.

On lui accordait plus qu'il ne demandait.

La maréchaussée à la poursuite de l'homme mystérieux, c'était une grande

chance pour qu'il pût s'échapper avec sa précieuse conquête. Ou, dans le

cas où la police parviendrait à l'arrêter, c'était la marquise ramenée

à son hôtel, et protégée, au moins pour un temps assez long, par M. de

Marville, contre les entreprises des Hommes Rouges.

Cependant Lavenay réfléchit qu'avec des chevaux comme ceux qu'ils

possédaient, lui, Lacy et Maurevailles, il leur serait facile de

devancer les lourdes montures des cavaliers de la maréchaussée.

Aussi fut-ce le sourire sur les lèvres qu'il demanda à M. de Marville de

vouloir bien lui permettre d'attendre les renseignements qu'il allait

recevoir, afin qu'il pût aller sur les traces du ravisseur.

Mais le magistrat secoua la tête.

--Ce que vous sollicitez là, monsieur le comte, est impossible, dit-il.

--Impossible! pourquoi?

--Parce que je vous arrête!

--Vous m'arrêtez?

--Comme accusé d'assassinat sur la personne de votre ancien ami, le

marquis de Vilers!...

Lavenay devint livide.

Comment M. de Marville savait-il que M. de Lavenay avait tué le marquis?

Le duel n'avait eu d'autre témoin que Tony.

Et ce n'était pas lui qui avait averti le lieutenant de police.

Mais M. de Marville venait de parler _au jugé_.

Il n'avait que des soupçons et voulait les changer en certitude.

A la suite des nombreux crimes qui se commettaient chaque nuit dans

Paris, M. de Marville avait pris une ordonnance fort sage pour l'époque.

Cette ordonnance, en date du 17 mai 1743, prescrivait à tout chirurgien

d'avoir à déclarer à la police, dans les vingt-quatre heures, le nom, le

domicile et le genre de blessure des gens qu'on portait à soigner chez

eux.

De cette façon, quand deux gentilshommes se coupaient galamment la

gorge, il n'était plus possible au blessé de se faire soigner en secret

et de cacher le duel.

Les exempts avaient reçu en même temps des ordres très sévères sur le

même sujet.

Ils ne pouvaient plus, comme autrefois, dire en trouvant un cadavre

sanglant:

--Voilà un homme qui s'est battu. Tant pis pour lui!...

Il leur fallait au contraire recueillir sur la cause et les

circonstances du duel tous les renseignements possibles.

Quelques-uns remplissaient exactement ce devoir; beaucoup trop le

négligeaient.

Or, par hasard, l'exempt qui avait vu relever le cadavre et l'avait fait

transporter aux caveaux du Châtelet était un homme intelligent et zélé.

Grâce aux soins pris par Tony, il n'avait pu constater l'identité du

mort.

Mais il avait questionné tous les portiers de la place Royale.

Et il avait appris qu'un homme en manteau rouge avait été vu, vers

l'heure du meurtre, d'abord entrant fort tranquillement dans cette

place, puis s'éloignant à pas rapides.

Cet agent avait fait son rapport au lieutenant de police.

Et celui-ci, voyant le manteau rouge de Lavenay, s'était dit tout de

suite:

--Voilà le meurtrier.

Quant au nom de la victime, il l'avait trouvé par un semblable

enchaînement d'idées:

Lavenay, encore en manteau rouge, déclarait venir de l'hôtel de

Vilers... où l'on avait enlevé la marquise... qu'il paraissait aimer

plus qu'il ne fallait...

Et le mari de celle-ci avait disparu?...

Évidemment la victime de la veille, ce gentilhomme inconnu, dont on

cherchait le nom, c'était le marquis.

Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris · 第 33 / 180 题