Les chaleurs étaient venues.
Laurence, qui avait voulu nourrir son fils, et à qui sa grand'mère
n'avait pas osé refuser cette consolation dans la grande douleur qui
l'éprouvait, Laurence ne quittait guère le jardin de la villa, tout
fleuri maintenant, et où elle était protégée contre les regards
indiscrets par de hauts murs ombragés d'une double rangée de
chênes-verts.
Elle vivait là en recluse, et personne, dans le pays, qui commençait à
se peupler de baigneurs, ne l'avait même entrevue.
«Madame Dubois», madame de Frémilly, sortait quelque peu, aux heures
solitaires, et se promenait sur les chemins où elle avait chance de ne
rencontrer personne.
Elle s'était enfermée--ne voulant pas avoir avec sa petite-fille de
nouvelles scènes, qui les tuaient toutes les deux--dans un mutisme
absolu.
Elle ne parlait plus à Laurence que de choses futiles, indifférentes.
Et Laurence, quand son fils dormait près d'elle, dans la petite voiture
qui lui servait le jour de berceau, Laurence restait des heures
entières, immobile, les yeux fixés sur la mer, presque toujours calme
maintenant, dont les vaguettes se moiraient sous le soleil, et bercée
par son murmure monotone et doux.
A quoi pensait-elle?
--A lui peut-être, à lui sûrement.
Et surtout au mystère, à l'énigme qu'elle n'avait pas su déchiffrer, et
dont cet enfant, qu'elle avait sous les yeux, était la vivante preuve.
Elle avait été sûrement, et elle n'en pouvait plus douter, victime d'un
attentat.
Mais quel était l'auteur de cet attentat?
Pour madame de Frémilly, c'était Jacques.
Pour elle, c'était un autre, sûrement.
Jacques était incapable d'une infamie pareille.
Et sur cet autre, sur cet inconnu--dont son enfant était le fils--aucune
notion.
Pas même une idée, la plus vague fût-elle, sur les circonstances dans
lesquelles le crime avait eu lieu, sur le misérable qui l'avait commis.
Rien, la nuit, la nuit absolue.
Et, quand elle songeait à cela, des frissons traversaient ses flancs.
Et elle se disait que Jacques, si elle le revoyait jamais, que Jacques
ne croirait pas à son innocence.
Il l'accuserait comme sa grand'mère.
Et elle ne pourrait pas le persuader qu'elle lui était restée fidèle,
que son coeur était resté plein de lui, de sa seule image.
En tous les cas, c'en était fini maintenant de leur amour, de son
bonheur.
Elle n'était plus digne de lui.
Elle était mère, et cet enfant, qu'elle ne pouvait se résoudre à
quitter, demeurerait près d'elle comme la preuve de ce qu'on croirait sa
faute, et qui n'était pour elle que son martyre.
Tel était l'état d'esprit de la malheureuse enfant, quand un matin, sa
grand'mère, sortie depuis un instant, rentra précipitamment dans le
jardin où elle se trouvait, son fils auprès d'elle.
Elle tenait un journal à la main, et son visage était extrêmement
bouleversé.
--Ah! s'écria-t-elle en s'adressant à Laurence, ton malheur est bien
complet maintenant!
Laurence se dressa vivement.
Une pâleur s'étendit sur son doux visage, qu'on eût cru incapable de
pâlir encore, et dont la blancheur ressemblait de plus en plus à celle
du lis, auquel sa grand'mère l'avait, à l'époque de l'innocence et de la
pureté, tant de fois comparée.
Elle demanda:
--Qu'y a-t-il?
--M. de Brécourt est mort.
--Jacques, mort! fit la pauvre enfant avec un horrible cri.
Et elle chancela, comme frappée à mort.
--Il a été assassiné, dit madame de Frémilly.
Et elle tendit à Laurence, qui ne voyait plus, qui se soutenait à peine,
le journal qu'elle avait à la main.
Laurence le prit.
Elle lut ces mots, en tête d'un court article:
«Assassinat de M. de Brécourt.»
Et elle ne distingua plus rien.
Les lettres dansaient devant ses yeux.
Jacques mort.... Jacques assassiné!...
Et, sous le coup de la douleur que lui causait cette horrible nouvelle,
elle se tourna vers sa grand'mère, l'air mauvais:
--C'est vous, dit-elle, qui l'avez tué.
Madame de Frémilly tressaillit.
--Moi?
--Si vous ne l'aviez pas chassé, il ne serait pas parti. Il ne serait
pas mort. Si vous ne l'aviez pas chassé, je ne serais pas déshonorée,
malheureuse à jamais, courbée sous la honte d'une maternité criminelle,
car il m'aurait défendue, lui, sa présence m'aurait protégée.
--Ainsi, fit madame de Frémilly, même devant sa mort, tu nies?
--Je nierai toujours, madame. Ce n'est pas lui! ce n'est pas lui!
Jacques était un honnête homme. Jacques était incapable d'un attentat
aussi monstrueux.
--C'est ton idée, fit la grand'mère, je ne reviendrai pas là-dessus. Ce
que je vois de plus clair en cela, c'est que ce pauvre garçon va rester
sans père.
--Il restera ce qu'il est, ce qu'il doit être, fit Laurence, car M. de
Brécourt n'était pas son père. Et jamais, même s'il l'eût voulu par
amitié, par dévouement pour moi, je n'eusse souffert qu'il eût menti en
reconnaissant un enfant qui n'est pas le sien.
Mais il n'est plus, ajouta Laurence. Il n'est plus, et c'est votre
faute, et cela, je ne l'oublierai jamais!
Puis, avec, dans la voix, un sanglot qui remua madame de Frémilly
jusqu'aux entrailles:
--Nous aurions pu être si heureux!
Elle se tut.
Les sanglots la secouaient.
Les larmes, larmes amères, pressées, ruisselaient sur ses joues.
Elle reprit:
--Il était perdu pour moi. Mais j'aurais pu être heureuse encore, le
sachant heureux même avec une autre. J'aurais vécu dans le parfum de son
bonheur. Je ne suis pas jalouse. Je ne puis plus l'être. Je n'ai pas le
droit de l'être. Mais savoir qu'il est mort, mort pour moi, d'une façon
lamentable et affreuse, ah! cela, c'est une souffrance qui ne s'apaisera
jamais, qui me cuira comme un remords. Et je n'avais pas besoin de cela,
mon Dieu! j'étais assez malheureuse!
Elle se tut encore.
Et sa grand'mère la regardait, émue malgré elle par cet entier, par ce
profond désespoir.
Elle ne trouvait pas un mot pour consoler la malheureuse enfant.
Et elle ne trouvait pas en son coeur--persuadée que M. de Brécourt était
coupable--place pour un regret.
Sans se réjouir de cette mort, qui, dans sa pensée, complétait le
malheur de sa petite-fille, qui resterait déshonorée avec son enfant
sans nom, elle ne s'en accusait pas; car elle trouvait qu'elle était
juste, que c'était le châtiment envoyé de Dieu pour punir le crime
commis, l'attentat dont sa petite-fille et elle avaient déjà tant
souffert!
Et, ne pouvant pas dire ce qu'elle pensait, de peur d'augmenter encore
le chagrin si profond de Laurence et de réveiller sa colère, elle ne
prononçait pas un mot.
Elle laissait sa petite-fille pleurer.
Au bout d'un long moment, celle-ci redressa enfin sa tête, jolie et
pâlie, tout inondée de larmes, comme une fleur de rosée, et elle dit:
--Comment est-il mort?
--Lis!
Et madame de Frémilly ramassa le journal qui était tombé.
Laurence parcourut l'article.
Et tout son sang se glaça dans ses veines, de pitié et d'horreur tout à
la fois.
--C'est horrible, fit-elle, cette mort, dans la nuit, d'un coup de
couteau, loin de tous. Comme il a dû souffrir!
A cette pensée, son tendre coeur creva de nouveau, et un torrent de
larmes se répandit autour d'elle.
--Et c'est notre faute, reprit-elle au milieu des sanglots, notre faute!
S'il ne m'avait pas connue, aimée....
J'aurais dû ne pas naître!
Je suis venue au monde pour son malheur.
Elle s'arrêta encore, pour reprendre, au bout d'un instant:
--Je ne le verrai plus jamais, c'est fini. Même s'il n'était pas mort,
je ne l'aurais pas revu peut-être, mais j'aurais conservé l'espoir. Et
maintenant il ne me reste plus rien, plus rien. Il est mort!
Ses sanglots redoublaient.
Madame de Frémilly prononça, pour dire quelque chose, pour détourner
peut-être le cours de cette douleur:
--Je vais écrire.
--A qui?
--A son ami, M. Mareuil.
--Pourquoi? Vous espérez donc?...
--Rien, sans doute. Mais nous aurons peut-être des détails.
Laurence ne répondit pas.
Que lui importait?
Il était mort. Pour elle, il n'y avait plus autre chose. Il n'était
plus. Sa pensée, cette pensée qu'elle croyait à elle toujours, sa pensée
était éteinte.
Il était mort là-bas, si loin. Et jamais plus elle n'entendrait parler
de lui. Jamais elle ne saurait s'il ne l'avait pas oubliée, s'il avait
conservé d'elle, en partant, un bon souvenir, un souvenir qui le
consolât au milieu de ses fatigues et de ses épreuves.
Et maintenant qu'il n'était plus, elle se disait qu'il n'aurait pas
douté d'elle, qu'il aurait cru, lui, à son innocence, et qu'au lieu de
l'abandonner et de la maudire, il se serait mis avec elle à la recherche
du criminel qui avait souillé et détruit leur bonheur. Ils s'aimaient
tant!
La veille de la séparation, ils s'étaient, pendant une courte absence de
la grand'mère, dit de si douces choses, fait de si chers et si tendres
serments!
Et ils étaient si heureux!
Ce sont les seules heures de bonheur que Laurence eût connues, celles où
il était avec elle, près d'elle.
Madame de Frémilly regardait l'enfant, qui dormait paisible en sa
voiturette, près de sa mère en pleurs, inconscient des douleurs qui
saignaient autour de lui.
Ses yeux semblaient dire:
--C'est pour lui surtout que c'est un malheur, pour ce pauvre petit être
qui va rester sans protecteur et sans nom.
Laurence lut sur ses traits cette pensée, et elle y répondit:
--Je vivrai pour lui désormais, pour lui seul. Que m'importe maintenant
ce qu'on pourra penser?
Je ne le quitterai plus et ne le cacherai plus. Demain, si vous le
voulez, grand'mère, nous retournerons à Marconnay.
--Avec cet enfant? Tu es folle! S'il te plaît d'étaler ton déshonneur,
je m'y oppose, moi!
--Je tenais à l'estime de Jacques. Maintenant qu'il n'est plus, que me
font des étrangers et des indifférents?
Je n'espère plus rien.
Je vivrai pour mon fils.
S'il n'était pas, je serais morte.
J'aurais été rejoindre Jacques.
--Je suis ta grand'mère, dit madame de Frémilly. J'ai la garde du nom
que je porte, que nous portons toutes les deux, et je ne veux pas qu'on
connaisse ton déshonneur. Nous ne reviendrons jamais, du moins tant que
je vivrai--et tu n'auras sans doute pas longtemps à attendre maintenant,
car ces épreuves me tuent--nous ne reviendrons jamais aux lieux où nous
avons été connues, où quelqu'un pourra mettre sur notre visage le nom de
nos pères.
Laurence eut un geste vague.
--Vous ferez ce qu'il vous plaira, grand'mère. Tout désormais m'est
indifférent.
Et elle s'absorba de nouveau dans sa douleur.
V
Si la nouvelle de la mort de Jacques de Brécourt portait aux
Chênes-Verts la désolation et le désespoir, elle soulevait dans une
autre maison l'enthousiasme et la joie, une joie mauvaise faite de
convoitises louches, de jalousie et de sournoises rancunes assouvies.
C'était chez Régulus Boulard, dans la petite chambre qu'il avait
conservée après le départ de Noémie au sommet de Montmartre et dans
laquelle naissaient et mûrissaient ses sinistres desseins, où il
nourrissait ses malfaisantes rêveries.
Après la conversation qu'il avait eue aux alentours de Marconnay avec
Noémie, le misérable avait vite compris qu'il avait fait fausse route,
et que son ancienne maîtresse avait raison. S'il avouait son crime, il
n'obtiendrait d'autre résultat que de se faire chasser ignominieusement,
comme un indigne personnage qu'il était. Aussi, malgré ses bruyantes
menaces, s'était-il tenu coi, cherchant un autre stratagème, qui le
menât à ses fins par une voie plus sûre et plus rapide.
Il n'avait rien trouvé encore, quand il lut sur un journal, comme
l'avaient lu madame de Frémilly et Laurence, le récit de l'assassinat du
malheureux Jacques de Brécourt.
Sur ce journal, comme sur celui de la grand'mère et de la petite-fille,
on laissait croire que le malheureux explorateur avait succombé.
Et Régulus se persuada sans peine qu'il était mort.
Alors un plan nouveau germa tout de suite en son esprit, et il ne douta
pas un instant de la réussite de ce plan.
Il résolut donc de le mettre sans retard à exécution.
Pour cela il lui fallait avoir le plus tôt possible une entrevue
confidentielle avec madame la baronne de Frémilly. Mais où était la
baronne à cette heure? Il savait qu'elle ne se trouvait pas à Marconnay,
et qu'à Marconnay on ignorait, lui avait dit Noémie, où elle s'était
réfugiée avec sa petite-fille.
D'un autre côté, madame de Frémilly le connaissait sous le nom de Romain
Doria. Elle allait s'étonner de le voir se présenter à elle sous un
nouveau nom.
Mais à cela le misérable croyait avoir paré déjà.
Romain Doria, dont il avait momentanément usurpé le nom, était l'amant
de Noémie.
Lui, il était Régulus Boulard, un intime ami de Jacques de Brécourt.
Il n'avait pas voulu, pour des raisons qu'il expliquerait, se présenter
sous son vrai nom pour la mission un peu équivoque dont il s'était
chargé.
Mais maintenant il venait remettre les choses au point, dire qui il
était, quels étaient cette femme et cet enfant qu'on avait eu
l'imprudence, et que lui surtout avait eu le tort d'amener à Marconnay,
trompé par les lamentations de la mère et effrayé par ses menaces.
Il avait, pour expliquer tout cela, une fable préparée, et il ne doutait
pas que madame de Frémilly ne s'y laissât prendre.
Il savait mentir, et avec un peu d'habileté....
Quant à Noémie, il avait trouvé du même coup le moyen de s'en
débarrasser et de l'écarter de ses combinaisons.
Nous verrons plus tard comment Régulus devait s'y prendre pour parer au
danger qui pouvait, pour la réussite de ses ténébreux projets, lui venir
de cette ancienne maîtresse et des révélations dont elle l'avait menacé.
Mais, avant tout, pour Régulus, il fallait découvrir madame de Frémilly.
Là était jusqu'à présent la pierre d'achoppement.
Il chercha longtemps, puis une inspiration lui vint, qu'il crut
descendue du ciel, mais qui montait plutôt de l'enfer.
Il se souvint que Jacques de Brécourt avait un ami dont il lui avait
parlé autrefois, M. Mareuil. Peut-être ce M. Mareuil pourrait-il lui
donner une utile indication.
Où habitait-il? Il l'ignorait. Mais c'était, il le savait, un viveur
assez répandu, un homme riche. Il aurait facilement son adresse, soit
sur le _Tout-Paris_, soit dans un restaurant élégant. Il l'eut en effet
facilement et eut avec l'ami de Jacques de Brécourt la conversation dont
Mareuil rapporta les termes à son ami, tissu de mensonges et de
calomnies qui avaient porté à son comble l'indignation de Jacques et de
Mareuil lui-même, quand il eut compris qu'il avait été la dupe d'un
abominable scélérat. Mais pour mener à bonne fin son plan infernal il
fallait maintenant que Régulus eût une entrevue avec madame de Frémilly,
dont M. Mareuil lui avait donné l'adresse; il partit incontinent pour
Fouras.