IV

Les chaleurs étaient venues.

Laurence, qui avait voulu nourrir son fils, et à qui sa grand'mère

n'avait pas osé refuser cette consolation dans la grande douleur qui

l'éprouvait, Laurence ne quittait guère le jardin de la villa, tout

fleuri maintenant, et où elle était protégée contre les regards

indiscrets par de hauts murs ombragés d'une double rangée de

chênes-verts.

Elle vivait là en recluse, et personne, dans le pays, qui commençait à

se peupler de baigneurs, ne l'avait même entrevue.

«Madame Dubois», madame de Frémilly, sortait quelque peu, aux heures

solitaires, et se promenait sur les chemins où elle avait chance de ne

rencontrer personne.

Elle s'était enfermée--ne voulant pas avoir avec sa petite-fille de

nouvelles scènes, qui les tuaient toutes les deux--dans un mutisme

absolu.

Elle ne parlait plus à Laurence que de choses futiles, indifférentes.

Et Laurence, quand son fils dormait près d'elle, dans la petite voiture

qui lui servait le jour de berceau, Laurence restait des heures

entières, immobile, les yeux fixés sur la mer, presque toujours calme

maintenant, dont les vaguettes se moiraient sous le soleil, et bercée

par son murmure monotone et doux.

A quoi pensait-elle?

--A lui peut-être, à lui sûrement.

Et surtout au mystère, à l'énigme qu'elle n'avait pas su déchiffrer, et

dont cet enfant, qu'elle avait sous les yeux, était la vivante preuve.

Elle avait été sûrement, et elle n'en pouvait plus douter, victime d'un

attentat.

Mais quel était l'auteur de cet attentat?

Pour madame de Frémilly, c'était Jacques.

Pour elle, c'était un autre, sûrement.

Jacques était incapable d'une infamie pareille.

Et sur cet autre, sur cet inconnu--dont son enfant était le fils--aucune

notion.

Pas même une idée, la plus vague fût-elle, sur les circonstances dans

lesquelles le crime avait eu lieu, sur le misérable qui l'avait commis.

Rien, la nuit, la nuit absolue.

Et, quand elle songeait à cela, des frissons traversaient ses flancs.

Et elle se disait que Jacques, si elle le revoyait jamais, que Jacques

ne croirait pas à son innocence.

Il l'accuserait comme sa grand'mère.

Et elle ne pourrait pas le persuader qu'elle lui était restée fidèle,

que son coeur était resté plein de lui, de sa seule image.

En tous les cas, c'en était fini maintenant de leur amour, de son

bonheur.

Elle n'était plus digne de lui.

Elle était mère, et cet enfant, qu'elle ne pouvait se résoudre à

quitter, demeurerait près d'elle comme la preuve de ce qu'on croirait sa

faute, et qui n'était pour elle que son martyre.

Tel était l'état d'esprit de la malheureuse enfant, quand un matin, sa

grand'mère, sortie depuis un instant, rentra précipitamment dans le

jardin où elle se trouvait, son fils auprès d'elle.

Elle tenait un journal à la main, et son visage était extrêmement

bouleversé.

--Ah! s'écria-t-elle en s'adressant à Laurence, ton malheur est bien

complet maintenant!

Laurence se dressa vivement.

Une pâleur s'étendit sur son doux visage, qu'on eût cru incapable de

pâlir encore, et dont la blancheur ressemblait de plus en plus à celle

du lis, auquel sa grand'mère l'avait, à l'époque de l'innocence et de la

pureté, tant de fois comparée.

Elle demanda:

--Qu'y a-t-il?

--M. de Brécourt est mort.

--Jacques, mort! fit la pauvre enfant avec un horrible cri.

Et elle chancela, comme frappée à mort.

--Il a été assassiné, dit madame de Frémilly.

Et elle tendit à Laurence, qui ne voyait plus, qui se soutenait à peine,

le journal qu'elle avait à la main.

Laurence le prit.

Elle lut ces mots, en tête d'un court article:

«Assassinat de M. de Brécourt.»

Et elle ne distingua plus rien.

Les lettres dansaient devant ses yeux.

Jacques mort.... Jacques assassiné!...

Et, sous le coup de la douleur que lui causait cette horrible nouvelle,

elle se tourna vers sa grand'mère, l'air mauvais:

--C'est vous, dit-elle, qui l'avez tué.

Madame de Frémilly tressaillit.

--Moi?

--Si vous ne l'aviez pas chassé, il ne serait pas parti. Il ne serait

pas mort. Si vous ne l'aviez pas chassé, je ne serais pas déshonorée,

malheureuse à jamais, courbée sous la honte d'une maternité criminelle,

car il m'aurait défendue, lui, sa présence m'aurait protégée.

--Ainsi, fit madame de Frémilly, même devant sa mort, tu nies?

--Je nierai toujours, madame. Ce n'est pas lui! ce n'est pas lui!

Jacques était un honnête homme. Jacques était incapable d'un attentat

aussi monstrueux.

--C'est ton idée, fit la grand'mère, je ne reviendrai pas là-dessus. Ce

que je vois de plus clair en cela, c'est que ce pauvre garçon va rester

sans père.

--Il restera ce qu'il est, ce qu'il doit être, fit Laurence, car M. de

Brécourt n'était pas son père. Et jamais, même s'il l'eût voulu par

amitié, par dévouement pour moi, je n'eusse souffert qu'il eût menti en

reconnaissant un enfant qui n'est pas le sien.

Mais il n'est plus, ajouta Laurence. Il n'est plus, et c'est votre

faute, et cela, je ne l'oublierai jamais!

Puis, avec, dans la voix, un sanglot qui remua madame de Frémilly

jusqu'aux entrailles:

--Nous aurions pu être si heureux!

Elle se tut.

Les sanglots la secouaient.

Les larmes, larmes amères, pressées, ruisselaient sur ses joues.

Elle reprit:

--Il était perdu pour moi. Mais j'aurais pu être heureuse encore, le

sachant heureux même avec une autre. J'aurais vécu dans le parfum de son

bonheur. Je ne suis pas jalouse. Je ne puis plus l'être. Je n'ai pas le

droit de l'être. Mais savoir qu'il est mort, mort pour moi, d'une façon

lamentable et affreuse, ah! cela, c'est une souffrance qui ne s'apaisera

jamais, qui me cuira comme un remords. Et je n'avais pas besoin de cela,

mon Dieu! j'étais assez malheureuse!

Elle se tut encore.

Et sa grand'mère la regardait, émue malgré elle par cet entier, par ce

profond désespoir.

Elle ne trouvait pas un mot pour consoler la malheureuse enfant.

Et elle ne trouvait pas en son coeur--persuadée que M. de Brécourt était

coupable--place pour un regret.

Sans se réjouir de cette mort, qui, dans sa pensée, complétait le

malheur de sa petite-fille, qui resterait déshonorée avec son enfant

sans nom, elle ne s'en accusait pas; car elle trouvait qu'elle était

juste, que c'était le châtiment envoyé de Dieu pour punir le crime

commis, l'attentat dont sa petite-fille et elle avaient déjà tant

souffert!

Et, ne pouvant pas dire ce qu'elle pensait, de peur d'augmenter encore

le chagrin si profond de Laurence et de réveiller sa colère, elle ne

prononçait pas un mot.

Elle laissait sa petite-fille pleurer.

Au bout d'un long moment, celle-ci redressa enfin sa tête, jolie et

pâlie, tout inondée de larmes, comme une fleur de rosée, et elle dit:

--Comment est-il mort?

--Lis!

Et madame de Frémilly ramassa le journal qui était tombé.

Laurence parcourut l'article.

Et tout son sang se glaça dans ses veines, de pitié et d'horreur tout à

la fois.

--C'est horrible, fit-elle, cette mort, dans la nuit, d'un coup de

couteau, loin de tous. Comme il a dû souffrir!

A cette pensée, son tendre coeur creva de nouveau, et un torrent de

larmes se répandit autour d'elle.

--Et c'est notre faute, reprit-elle au milieu des sanglots, notre faute!

S'il ne m'avait pas connue, aimée....

J'aurais dû ne pas naître!

Je suis venue au monde pour son malheur.

Elle s'arrêta encore, pour reprendre, au bout d'un instant:

--Je ne le verrai plus jamais, c'est fini. Même s'il n'était pas mort,

je ne l'aurais pas revu peut-être, mais j'aurais conservé l'espoir. Et

maintenant il ne me reste plus rien, plus rien. Il est mort!

Ses sanglots redoublaient.

Madame de Frémilly prononça, pour dire quelque chose, pour détourner

peut-être le cours de cette douleur:

--Je vais écrire.

--A qui?

--A son ami, M. Mareuil.

--Pourquoi? Vous espérez donc?...

--Rien, sans doute. Mais nous aurons peut-être des détails.

Laurence ne répondit pas.

Que lui importait?

Il était mort. Pour elle, il n'y avait plus autre chose. Il n'était

plus. Sa pensée, cette pensée qu'elle croyait à elle toujours, sa pensée

était éteinte.

Il était mort là-bas, si loin. Et jamais plus elle n'entendrait parler

de lui. Jamais elle ne saurait s'il ne l'avait pas oubliée, s'il avait

conservé d'elle, en partant, un bon souvenir, un souvenir qui le

consolât au milieu de ses fatigues et de ses épreuves.

Et maintenant qu'il n'était plus, elle se disait qu'il n'aurait pas

douté d'elle, qu'il aurait cru, lui, à son innocence, et qu'au lieu de

l'abandonner et de la maudire, il se serait mis avec elle à la recherche

du criminel qui avait souillé et détruit leur bonheur. Ils s'aimaient

tant!

La veille de la séparation, ils s'étaient, pendant une courte absence de

la grand'mère, dit de si douces choses, fait de si chers et si tendres

serments!

Et ils étaient si heureux!

Ce sont les seules heures de bonheur que Laurence eût connues, celles où

il était avec elle, près d'elle.

Madame de Frémilly regardait l'enfant, qui dormait paisible en sa

voiturette, près de sa mère en pleurs, inconscient des douleurs qui

saignaient autour de lui.

Ses yeux semblaient dire:

--C'est pour lui surtout que c'est un malheur, pour ce pauvre petit être

qui va rester sans protecteur et sans nom.

Laurence lut sur ses traits cette pensée, et elle y répondit:

--Je vivrai pour lui désormais, pour lui seul. Que m'importe maintenant

ce qu'on pourra penser?

Je ne le quitterai plus et ne le cacherai plus. Demain, si vous le

voulez, grand'mère, nous retournerons à Marconnay.

--Avec cet enfant? Tu es folle! S'il te plaît d'étaler ton déshonneur,

je m'y oppose, moi!

--Je tenais à l'estime de Jacques. Maintenant qu'il n'est plus, que me

font des étrangers et des indifférents?

Je n'espère plus rien.

Je vivrai pour mon fils.

S'il n'était pas, je serais morte.

J'aurais été rejoindre Jacques.

--Je suis ta grand'mère, dit madame de Frémilly. J'ai la garde du nom

que je porte, que nous portons toutes les deux, et je ne veux pas qu'on

connaisse ton déshonneur. Nous ne reviendrons jamais, du moins tant que

je vivrai--et tu n'auras sans doute pas longtemps à attendre maintenant,

car ces épreuves me tuent--nous ne reviendrons jamais aux lieux où nous

avons été connues, où quelqu'un pourra mettre sur notre visage le nom de

nos pères.

Laurence eut un geste vague.

--Vous ferez ce qu'il vous plaira, grand'mère. Tout désormais m'est

indifférent.

Et elle s'absorba de nouveau dans sa douleur.

V

Si la nouvelle de la mort de Jacques de Brécourt portait aux

Chênes-Verts la désolation et le désespoir, elle soulevait dans une

autre maison l'enthousiasme et la joie, une joie mauvaise faite de

convoitises louches, de jalousie et de sournoises rancunes assouvies.

C'était chez Régulus Boulard, dans la petite chambre qu'il avait

conservée après le départ de Noémie au sommet de Montmartre et dans

laquelle naissaient et mûrissaient ses sinistres desseins, où il

nourrissait ses malfaisantes rêveries.

Après la conversation qu'il avait eue aux alentours de Marconnay avec

Noémie, le misérable avait vite compris qu'il avait fait fausse route,

et que son ancienne maîtresse avait raison. S'il avouait son crime, il

n'obtiendrait d'autre résultat que de se faire chasser ignominieusement,

comme un indigne personnage qu'il était. Aussi, malgré ses bruyantes

menaces, s'était-il tenu coi, cherchant un autre stratagème, qui le

menât à ses fins par une voie plus sûre et plus rapide.

Il n'avait rien trouvé encore, quand il lut sur un journal, comme

l'avaient lu madame de Frémilly et Laurence, le récit de l'assassinat du

malheureux Jacques de Brécourt.

Sur ce journal, comme sur celui de la grand'mère et de la petite-fille,

on laissait croire que le malheureux explorateur avait succombé.

Et Régulus se persuada sans peine qu'il était mort.

Alors un plan nouveau germa tout de suite en son esprit, et il ne douta

pas un instant de la réussite de ce plan.

Il résolut donc de le mettre sans retard à exécution.

Pour cela il lui fallait avoir le plus tôt possible une entrevue

confidentielle avec madame la baronne de Frémilly. Mais où était la

baronne à cette heure? Il savait qu'elle ne se trouvait pas à Marconnay,

et qu'à Marconnay on ignorait, lui avait dit Noémie, où elle s'était

réfugiée avec sa petite-fille.

D'un autre côté, madame de Frémilly le connaissait sous le nom de Romain

Doria. Elle allait s'étonner de le voir se présenter à elle sous un

nouveau nom.

Mais à cela le misérable croyait avoir paré déjà.

Romain Doria, dont il avait momentanément usurpé le nom, était l'amant

de Noémie.

Lui, il était Régulus Boulard, un intime ami de Jacques de Brécourt.

Il n'avait pas voulu, pour des raisons qu'il expliquerait, se présenter

sous son vrai nom pour la mission un peu équivoque dont il s'était

chargé.

Mais maintenant il venait remettre les choses au point, dire qui il

était, quels étaient cette femme et cet enfant qu'on avait eu

l'imprudence, et que lui surtout avait eu le tort d'amener à Marconnay,

trompé par les lamentations de la mère et effrayé par ses menaces.

Il avait, pour expliquer tout cela, une fable préparée, et il ne doutait

pas que madame de Frémilly ne s'y laissât prendre.

Il savait mentir, et avec un peu d'habileté....

Quant à Noémie, il avait trouvé du même coup le moyen de s'en

débarrasser et de l'écarter de ses combinaisons.

Nous verrons plus tard comment Régulus devait s'y prendre pour parer au

danger qui pouvait, pour la réussite de ses ténébreux projets, lui venir

de cette ancienne maîtresse et des révélations dont elle l'avait menacé.

Mais, avant tout, pour Régulus, il fallait découvrir madame de Frémilly.

Là était jusqu'à présent la pierre d'achoppement.

Il chercha longtemps, puis une inspiration lui vint, qu'il crut

descendue du ciel, mais qui montait plutôt de l'enfer.

Il se souvint que Jacques de Brécourt avait un ami dont il lui avait

parlé autrefois, M. Mareuil. Peut-être ce M. Mareuil pourrait-il lui

donner une utile indication.

Où habitait-il? Il l'ignorait. Mais c'était, il le savait, un viveur

assez répandu, un homme riche. Il aurait facilement son adresse, soit

sur le _Tout-Paris_, soit dans un restaurant élégant. Il l'eut en effet

facilement et eut avec l'ami de Jacques de Brécourt la conversation dont

Mareuil rapporta les termes à son ami, tissu de mensonges et de

calomnies qui avaient porté à son comble l'indignation de Jacques et de

Mareuil lui-même, quand il eut compris qu'il avait été la dupe d'un

abominable scélérat. Mais pour mener à bonne fin son plan infernal il

fallait maintenant que Régulus eût une entrevue avec madame de Frémilly,

dont M. Mareuil lui avait donné l'adresse; il partit incontinent pour

Fouras.

Le lys noir · 第 35 / 53 题