Il avait fallu bien des événements pour arriver à cette chose
extraordinaire, invraisemblable: Régulus Boulard accepté ou du moins
prétendant l'être, car il avait pris un peu ses désirs pour des
réalités, comme fiancé de mademoiselle de Frémilly.
Ce sont ces événements que nous allons raconter.
On se souvient que Laurence, sous l'excès de la douleur morale et
physique, avait perdu connaissance. Elle était encore évanouie quand se
présenta le médecin qu'on était allé chercher à la hâte.
La situation était grave.
Dans l'état où se trouvait mademoiselle de Frémilly, en plein travail
d'enfantement, un évanouissement est toujours dangereux et peut
facilement devenir mortel.
Le médecin, un médecin de campagne, sans grandes lumières, s'affola
quand il eut compris de quoi il s'agissait, quel était le mal dont
souffrait sa cliente.
Il demanda de l'eau, des sels et se mit en devoir tout d'abord de faire
reprendre ses sens à la malheureuse jeune fille.
Il y parvint, non sans grands efforts. La sueur ruisselait sur son
front, et il soufflait comme s'il venait de fendre du bois.
Puis, quand Laurence eut rouvert les yeux, il s'inquiéta de la façon
dont se présentait l'enfant, et ses angoisses le reprirent.
Il eut, après un moment d'examen, un geste qui ne disait rien de bon à
la baronne de Frémilly qui l'observait attentivement.
Celle-ci demanda à voix basse:
--Ça ne va pas?
--Pas très bien.
Et, alors, en présence du danger que courait sa petite-fille, toute la
rancune de la grand'mère se fondit, et si sa haine contre l'homme qui
allait peut-être causer la mort de Laurence s'augmenta, toute sa
tendresse pour l'enfant en danger se ralluma dans son coeur.
Elle seconda de son mieux le médecin, et n'eut plus pour Laurence, dont
les plaintes continuaient à se faire entendre, de plus en plus
assourdies et faibles, que des soins attentifs et des câlineries douces,
se reprochant au fond de l'âme sa dureté, qui allait peut-être amener
une catastrophe.
Cependant le travail continuait, aidé par le médecin, au milieu des
coups de vent qui par instants se ruaient sur les fenêtres qu'ils
faisaient crier lamentablement, au milieu des assourdissantes clameurs
de la mer soulevée, qui emplissaient au dehors la nuit de tumulte et de
bruits.
Une heure se passa, qui sembla durer un siècle dans l'angoisse
grandissante; et au fond de l'assoupissement lourd où la souffrance la
maintenait, Laurence entendit le médecin dire à voix basse à sa
grand'mère:
--C'est l'enfant qu'il faut sacrifier, n'est-ce pas?
Alors elle fit un effort pour parler.
Et on l'entendit dire:
--Non, non ... moi ... c'est moi qui veux mourir. Il faut que l'enfant
vive!
Le médecin, effaré d'avoir été entendu, se reprit aussitôt:
--Mais, madame, fit-il, vous vivrez tous les deux; je l'espère bien,
l'enfant et vous!
Et, tout en parlant, il cherchait les fers dont il allait se servir, et
dont il s'efforçait de dérober la vue à sa cliente.
Madame de Frémilly s'approcha du lit.
--Il faut être raisonnable, mon enfant.
--Je ne veux pas, dit Laurence, sacrifier mon enfant. Je veux que mon
enfant vive!
--Il vivra, je te l'affirme.
--Et moi je veux mourir!
--Mais tu ne mourras pas non plus.
--Si, je veux mourir. Pourquoi vivre maintenant? Vous me haïssez. Tout
le monde me haïra. Personne ne me croira. Je veux mourir!
Et elle se débattait au milieu des souffrances plus vives, secouant la
tête comme si elle eût voulu la briser contre le bois du lit.
La grand'mère s'efforça de la retenir et de la calmer.
Elle lui dit d'une voix grave:
--Il faut vivre pour ton fils.
--Ah! oui, mon fils, murmura la malheureuse, dans une sorte de rêve,
avec un bégayement des lèvres à peine perceptible.
Puis elle retomba dans son assoupissement.
Elle semblait, tant la souffrance la tordait, avoir perdu conscience de
ce qui se passait, et il ne sortait plus de sa bouche que des plaintes
indistinctes et rauques.
Le médecin avait saisi ses fers, et aidé de la domestique, qu'il avait
appelée, il s'efforçait de tirer l'enfant, mort ou vif, des flancs
ensanglantés et pantelants de la mère, pendant que madame de Frémilly,
blême comme un spectre, le coeur serré à mourir, n'osant pas faire un
mouvement, ni prononcer une parole, regardait sans voir, l'esprit
absorbé, tordue par une pensée qui ne la quittait pas.
Ah! cet homme, cet homme, à qui toutes les deux déjà, sa petite-fille et
elle-même, devaient tant de souffrances et allaient devoir tant de
honte, comme elle le maudissait!
Dans la pièce doucement éclairée, le silence était profond et solennel,
troublé seulement par les plaintes aiguës de la patiente, qui
s'élevaient par intervalles presque régulièrement espacés, quand les
crises la déchiraient; mais au dehors la tempête continuait à faire
rage, menaçant dans sa colère folle de tout détruire et de tout
emporter.
Par les fenêtres, dont on avait oublié de fermer les persiennes, la nuit
apparaissait sinistre et blafarde.
Il ne pleuvait plus et le vent semblait avoir augmenté de violence.
Les hurlements de la mer au loin devenaient désordonnés et fous.
Il y avait des pâleurs de jour à l'horizon, quand le médecin, absorbé
dans son labeur acharné, redressa enfin son front ruisselant et dit:
--C'est fait!
Et tendit à la servante une sorte de masse informe, toute sanglante,
d'où sortit un faible cri.
En même temps, les plaintes de la mère cessaient.
Madame de Frémilly, soulagée, poussa un long soupir.
--C'est fini?
--Oui, madame.
--Et la mère?
--Elle va dormir maintenant.
--Elle vivra?
--Assurément, et l'enfant aussi.
--Il est bien constitué?
--Un peu chétif peut-être et un peu abîmé par les fers, mais avec des
soins il vivra. C'est égal, je ne suis pas fâché que ce soit terminé.
Et le médecin, comme madame de Frémilly tout à l'heure, laissa échapper
un soupir de soulagement.
La servante, qui avait, dans un bassin tout préparé et plein d'eau
tiède, lavé l'enfant des mucosités sanglantes qui le souillaient,
présenta à la baronne de Frémilly, madame Dubois pour elle, un petit
corps tout grêle et tout ridé en disant:
--C'est un garçon.
Et la grand'mère ressentit à cette vue une impression qu'elle ne put pas
bien définir elle-même.
Etait-ce de la répulsion ou un commencement de tendresse? Elle n'aurait
su le dire.
Toujours est-il qu'elle tendit d'instinct les bras à l'enfant et qu'elle
le prit.
Puis, comme il geignait faiblement, elle se mit à le bercer.
Le docteur demanda:
--Avez-vous une nourrice?
La grand'mère le regarda avec surprise.
Elle ne s'en était pas inquiétée.
Elle n'avait pas demandé à Laurence, dans l'état d'hostilité où elles
vivaient toutes deux, si elle nourrirait son enfant.
Elle ne savait pas ce qu'elle désirait faire.
--Alors, fit le docteur, c'est la mère qui le nourrira?
--Je ne sais pas, docteur.
--Cela vaudrait mieux, du reste. Les enfants nourris par la mère
s'élèvent beaucoup mieux, et celui-ci, qui n'était pas tout à fait à
terme, aura besoin de soins assidus, surtout les premiers temps.
--Quand Laurence sera réveillée, dit la grand'mère, je lui demanderai ce
qu'elle désire faire.
Le médecin avait demandé de l'eau, une serviette, et pendant qu'il se
lavait les mains, il dit à la baronne de Frémilly:
--Il faudra, dans la matinée, vers huit heures,--la mairie ouvre à huit
heures,--aller faire la déclaration.
--La déclaration? fit madame de Frémilly.
Elle eut un saisissement.
Elle n'avait pas non plus pensé à cela.
Déclarer l'enfant.
Enfant de père et de mère inconnus.
Un bâtard!
Sa pensée de nouveau se porta avec une contraction de rage vers Jacques
de Brécourt, vers celui qu'elle accusait d'avoir séduit sa petite-fille,
d'être le père de cet être encore informe, de cet avorton qu'elle avait
rendu à la servante, et que celle-ci, dans le jour gris qui pâlissait la
lumière de la lampe, était en train d'emmailloter.
Le médecin, devant son silence qu'il prenait pour de l'embarras, pour
l'ignorance où était cette dame des formalités à remplir, dit:
--Vous n'êtes pas du pays?
--Non, monsieur.
--Et vous n'avez personne sans doute pour faire cette déclaration?
--Non, monsieur.
--Je puis m'en charger, moi..
--Je vous en serai reconnaissante.
--On n'aura pas besoin de déranger l'enfant; ma parole suffira.
Voulez-vous me dire quels noms vous voulez lui donner?
--Je ne le sais pas, monsieur.
--Vous ne le savez pas? fit le docteur, surpris.
--La mère ne me l'avait pas dit.
--Elle vous le dira quand elle sera réveillée et vous m'enverrez ces
noms par la servante.
--Oui, monsieur.
--Mais vous pouvez me dire les noms du père et de la mère.
La baronne regarda le docteur et sentit une rougeur envahir son visage
jusqu'à la racine des cheveux.
--Le père ... la mère ... bégaya-t-elle.
Et elle resta muette.
Alors le médecin flaira un mystère.
Il prit un air de circonstance.
--Je comprends, dit-il à demi-voix, madame ne veut peut-être pas faire
connaître....
Il montra la servante et ajouta:
--Un médecin est un confesseur.
--Oui, dit madame de Frémilly, venez chez moi.
Elle entraîna le docteur dans sa chambre et là elle lui dit:
--Il faut, jusqu'à nouvel ordre, déclarer l'enfant avec cette mention:
«Père et mère inconnus.»
--Bien, madame.
--Le père est absent en ce moment; mais il reviendra et le reconnaîtra.
--Bien, madame.
Le médecin, discret, ne posa pas d'autres questions.
Il voyait que son interlocutrice souffrait atrocement, et il ne voulait
pas augmenter sa torture.
Il flairait quelque drame intime. Ce nom de Dubois, qu'on lui avait
indiqué, devait être un nom d'emprunt.
Madame de Frémilly avait fort grand air.
La jeune fille était délicate et jolie.
C'étaient sûrement des dames du monde qui étaient venues cacher, loin de
l'endroit qu'elles habitaient, où elles étaient connues, une naissance
clandestine, fruit d'une faute.
Il eut pitié de la gêne où il voyait la prétendue madame Dubois, et se
retira sans insister, en promettant de faire le nécessaire, qu'on
n'aurait pas à s'en occuper.
Il faudrait seulement lui faire connaître le petit nom que l'on désirait
donner à l'enfant.
Madame de Frémilly le remercia de son obligeance et des soins qu'il
avait donnés à sa petite-fille.
Il devait, du reste, revenir voir celle-ci dans la matinée; mais il n'y
avait plus, maintenant, d'inquiétude à avoir. Tout s'était passé mieux
qu'il ne l'avait cru d'abord, et l'état de l'accouchée était des plus
satisfaisants.
Madame de Frémilly le laissa partir et entra dans la chambre de
Laurence.
Celle-ci, qui venait de se réveiller, tourna les yeux en entendant
s'ouvrir la porte.
Elle observa attentivement, avec une certaine crainte, le visage de sa
grand'mère.
Un pli dur barrait le front encore--souvenir des souffrances morales que
la pauvre femme venait de subir--mais les yeux n'avaient pas la cruauté
que Laurence leur avait vue quand madame de Frémilly menaçait et
maudissait, le bras levé, celui qu'elle accusait d'être l'auteur de tous
leurs maux.
Elle articula faiblement:
--J'ai bien souffert, grand'mère. J'ai cru que j'allais mourir.
--Sais-tu que tu as un fils?
Laurence eut un long tressaillement.
--Un fils?
--Oui, un garçon.
--Je veux le voir!
--On te le donnera bientôt. Il dort.
Laurence répéta:
--Un fils!
Et madame de Frémilly vit, dans son regard de l'étonnement et comme une
inquiétude.
Elle ne savait à quoi attribuer cette singulière impression.
La grand'mère reprit, au bout d'un instant:
--Le médecin, qui a bien voulu se charger de le déclarer....
--Le déclarer? fit Laurence, qui ne comprenait pas bien la signification
de ce mot.
--Oui, il faut déclarer sa naissance à la mairie.
--Ah!
--Il faut dire le nom du père, de la mère.
Elles étaient seules.
Après avoir couché l'enfant, et en voyant entrer la baronne de Frémilly,
la servante s'était retirée pour aller prendre un peu de repos.
--J'ai dit, poursuivit la grand'mère, de mettre: «Père et mère
inconnus.»
Laurence répéta:
--Père et mère inconnus.... Un bâtard!
--Dame! puisque tu ne peux pas dire le nom du père.
--Je ne le connais pas.
--Et tu ne peux pas non plus dire le tien: celui de la petite-fille de
la baronne de Frémilly.
--Ah! fit Laurence, je ne renie pas mon fils.
--Un enfant dont tu ne connais pas le père!
--N'importe! Il est mon fils à moi, le fils de mes entrailles.
--Mais moi je ne veux pas que tu me déshonores. Plus tard, quand je n'y
serai plus, tu feras ce que tu voudras.
--Mais, fit Laurence avec un effroi dans le regard, vous n'allez pas me
le prendre, au moins?
--Non, tu seras libre de l'élever. Nous continuerons à vivre sous un
faux nom, dans des pays où nous ne serons pas connues.
--J'accepterai tout, déclara Laurence, pourvu qu'on me laisse mon fils!
--Quel nom veux-tu lui donner? Y as-tu songé?
--Si c'était une fille, je lui aurais donné mon nom.
--Laurence?
--Oui.
--On peut l'appeler Laurent.
--Oh! oui, grand'mère!
--Je vais faire porter ce nom au médecin.
--Je voudrais l'embrasser.
--Ton fils? Je vais te le donner.
Madame de Frémilly prit le petit sur la couchette où il avait été déposé
et le remit à la mère.
Et celle-ci, bien qu'elle ignorât de qui il était, à la suite de quel
crime il était venu, celle-ci, mère avant tout, le considéra avec des
yeux d'extase.