LA LETTRE

"Mon ami, l’heure est venue de nous dire adieu. L’iradé par lequel je me

croyais protégée a été rapporté, Zeyneb a dû vous l’apprendre. Ma grand-

mère et mes oncles ont tout préparé pour mon mariage, et demain doit me

rendre à l’homme que vous savez.

Il en minuit et, dans la paix de la maison close, point d’autre bruit

que le grincement de ma plume; rien ne veille, hors ma souffrance. Pour

moi, le monde s’est évanoui; j’ai déjà pris congé de tout ce qui m’y

était cher, j’ai écrit mes dernières volontés et mes adieux. J’ai

débarrassé mon âme de tout ce qui n’en est pas l’essence, j’en ai voulu

chasser toutes les images--pour que rien ne demeure entre vous et moi,

pour ne donner qu’à vous les dernières heures de ma vie, et que ce soit

vous seul qui sentiez s’arrêter le dernier battement de mon coeur.

Car, mon ami, je vais mourir.... Oh! d’une mort paisible semblable à un

sommeil, et qui me gardera jolie. Le repos, l’oubli sont là, dans un

flacon à portée de ma main. C’est un toxique arabe très doux qui, dit-

on, donne à la mort l’illusion de l’amour.

André, avant de m’en aller de la vie, j’ai fait un pèlerinage à la

petite tombe qui vous est chère. J’ai voulu prier là et demander à celle

que vous avez aimée de me secourir à l’heure du départ,--et aussi de

permettre à mon souvenir de se mêler au sien dans votre coeur. Et tantôt

je me suis rendue à Eyoub, seule avec ma vieille esclave, demander aux

morts de me faire accueil. Parmi les tombes j’ai erré, choisissant ma

place. Dans ce coin où nous nous étions assis ensemble, je me suis

reposée seule. Ce jour d’hiver avait la douceur de l’avril où mon âme,

en ce même lieu, s’était donnée.... Dans la Corne-d’Or, au retour, du

ciel il pleuvait des roses. Oh! mon pays, si beau dans ta pourpre du

soir! J’ai clos mes yeux pour emporter dans l’autre vie ta vision!...

Zeyneb m’avait conseillé la fuite, quand l’annulation de l’iradé nous a

été signifiée. Cependant, je n’ai pu m’y résoudre. Peut-être, si j’avais

su trouver, sous un autre ciel, l’amour pour m’accueillir.... Mais je

n’avais droit de prétendre qu’à une pitié affectueuse. J’aime mieux la

mort, je suis lasse.

Un calme étrange règne en moi.... J’ai fait apporter dans ma chambre,--

ma chambre de jeune fille oh vous êtes entré un jour,--toutes les

fleurs envoyées par mes amies pour la "fête" de demain. En les disposant

autour de mon lit, de la table sur laquelle j’écris, c’est à vous, ami,

que je pense. Je vous évoque. Cette nuit, vous êtes mon compagnon. Si je

ferme les yeux, vous voici, froid, immobile; mais vos yeux à vous,--

ces yeux dont je n’aurai jamais sondé le mystère,--percent mes

paupières closes et me brûlent le coeur. Et si je rouvre mes yeux, vous

êtes là encore parmi les fleurs, votre portrait me regarde.

Et votre livre,--_notre livre_, - à part ces feuillets que vous m’avez

donné et qui me suivront demain, je m’en vais donc sans l’avoir lu!

Ainsi je n'aurai pas même su votre exacte pensée. Aurez-vous bien senti

la tristesse de notre vie. Aurez-vous bien compris le crime d’éveiller

des âmes qui dorment et puis de les briser si elles s’envolent,

l’infamie de réduire des femmes à la passivité des choses?... Dites-le,

vous, que nos existences sont comme enlisées dans du sable, et pareilles

à de lentes agonies.... Oh! dites-le! Que ma mort serve au moins à mes

soeurs musulmanes! J’aurais tant voulu leur faire du bien quand je

vivais!... J’avais caressé ce rêve autrefois, de tenter de les réveiller

toues.... Oh! non, dormez, dormez, pauvres âmes. Ne vous avisez jamais

que vous avez des ailes!... Mais celles-là qui déjà ont pris leur essor,

qui ont entrevu d'autres horizons que celui du harme, oh! André, je vous

les confie; parlez d'elles et parlez pour elles. Soyez leur défenseur

dans le monde où l'on pense. Et que leurs larmes à toutes, que mon

angoisse de cette heure, touchent enfin les pauvres aveuglés, qui nous

aiment pourtant, mais qui nous oppriment!..."

L'écriture maintenant changeait tout à coup, devenait moins assurée,

presque tremblante:

"Il est trois heures du matin et je reprends ma lettre. J'ai pleuré,

tant pleuré, que je n'y vois plus bien. Oh! André! André! est-ce donc

possible d'être jeune, d'aimer, et cependant d'être poussée à la mort?

Oh! quelque chose me serre à la gorge et m'étouffe... J'avais le droit

de vivre et d'être heureuse... Un rêve de vie et de lumière plane encore

autour de moi... Mais demain, le soleil de demain, c'est le maître qu'on

m'impose, ce sont ses bras qui vont m'enlacer... Et où sont-ils, les

bras que j'aurais aimés..."

Un intervalle, témoignant d'un autre temps d'arrêt: l'hésitation suprême

sans doute et puis l'accomplissement de l'acte irrévocable. Et la

lettre, pour quelques secondes encore, reprenait sa tranquillité

harmonieuse. Mais cette tranquillité-là donnait le frisson...

"C'est fini, il ne fallait qu'un peu de courage. Le petit flacon d'oubli

est vide. Je suis déjà une chose du passé. En une minute, j'ai franchi

la vie, il ne m'en reste qu'un goût amer de fleurs aux lèvres. La terre

me parait lointaine, et tout se brouille et de dissout?--tout sauf

l'ami que j'aimais, que j'appelle, que je veux près de moi jusqu'à la

fin."

L'écriture commençait à s'en aller de travers comme celle des petits

enfants. Puis, vers la fin de la nouvelle page, les lignes chevauchaient

tout à fait. La pauvre petite main n'y était plus, ne savait plus, les

lettres se rapetissaient trop, ou bien tout à coup devenaient très

grandes, effrayantes d'être si grandes... C'était le dernier feuillet,

celui qui avait été tordu et pétri pendant la convulsion de la mort, et

les meurtrissures de ce papier ajoutaient à l'horreur de lire.

"...l'ami que j'appelle, que je veux près de moi jusqu'à la fin... Mon

bien-aimé, venez vite, car je veux vous le dire... Ne saviez-vous donc

pas que je vous chérissais de tout mon être? Quand on est mort, on peut

tout avouer. Les règles du monde, il n'y en a plus. Pourquoi, en m'en

allant, ne vous avouerais-je pas que je vous ai aimé?...

André, ce jour où vous êtes assis là, devant ce bureau où je vous écris

mon adieu, le hasard, comme je me penchais, m'a fait vous frôler; alors

j'ai fermé les yeux, et derrière mes yeux clos, quels beaux songes ont

tout à coup passé! Vos bras me pressaient contre votre coeur, et mes

mains emplies d'amour touchaient doucement vos yeux et en chassaient la

tristesse. Ah! la mort aurait pu venir, et elle serait venue en même

temps que pour vous la lassitude, mais comme elle eût été douce, et

quelle âme joyeuse et reconnaissante elle eût emportée... Ah! tout se

brouille et tout se voile... On m'avait dit que je dormirais, mais je

n'ai pas encore sommeil, seulement tout remue, tout se dédouble, tout

danse, mes bougies sont comme des soleils, mes fleurs ont grandi,

grandi, je suis dans une forêt de fleurs géantes...

Viens, André, viens près de moi, que fais-tu là parmi les roses? Viens

près de moi pendant que j'écris, je veux ton bras autour de moi et tes

chers yeux près de mes lèvres. Là, mon amour, c'est ainsi que je veux

dormir, tout près de toi, et te dire que je t'aime... Approche de moi

tes yeux, car, de l'autre vie où je suis, on peut lire dans les âmes à

travers les yeux... Et je suis une morte, André... Dans tes yeux clairs

où je n'ai pas su voir, y a-t-il pour moi une larme?... Je ne t'entends

pas répondre parce que je suis morte... Pour cela je t'écris, tu

n'entendrais pas ma voix lointaine...

_Je t'aime_, entends-tu au moins cela, _je t'aime_..."

Oh! sentir ainsi, comme sous la main, cette agonie! Être celui à qui

elle s'était obstinée à parler quand même, pendant la minute de grand

mystère où l'âme s'en va... Recueillir la dernière trace de sa chère

pensée qui venait déjà du domaine des morts!...

"Et je m'en vais, je m'envole, serre-moi!... André!... Oh! t'aimera-t-on

encore d'un amour si tendre... Ah! le sommeil vient et la plume est

lourde? Dans tes bras... mon bien-aimé.... . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ils se perdaient, tracés à peine, les derniers mots. Du reste, ni cela,

ni rien, celui qui lisait ne pouvait plus lire... Sur le feuillet,

froissé par la pauvre petite main qui ne savait plus, il appuya les

lèvres, pieusement et passionnément. Et ce fut leur grand et leur seul

baiser...

Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains · 第 117 / 119 题