LETTRE DE ZEYNEB

"André, toutes mes souffrances, toutes mes détresses n’étaient que joie

tant que son sourire les éclairait; tous mes jours noirs s’illuminaient

d’elle: je le comprends à présent qu’elle n’y est plus....

Voici une semaine bientôt qu’elle est couchée sous de la terre....

Jamais je ne reverrai ses yeux profonds et graves où son âme paraissait,

jamais je n’entendrai plus sa voix, ni son rire d’enfant; tout sera

morne autour de moi jusqu’à la fin: Djénane est couchée dans la

terre.... Je ne le crois pas encore, André, et pourtant j’ai touché ses

petites mains froides, j’ai vu son sourire figé, ses dents nacrées entre

ses lèvres de marbre.... C’est moi qui suis allée près d’elle la

première, qui ai pris la suprême lettre qu’elle avait écrite, la lettre

pour vous, froissée et tordue entre ses doigts.... Je ne le crois pas

encore, et pourtant je l’ai vue raidie et blanche; j’ai tenu dans mes

mains ses mains de morte.... Je ne le crois pas, mais cela est, et je

l’ai vu, et j’ai vu son cercueil enveloppé du Validé-Châle, avec un

voile vert de la Mecque, et j’ai entendu l’Imam dire pour elle la prière

des morts....

Jeudi, ce jour même où nous devions la reconduire à Hamdi Bey, j’ai reçu

un mot à l’aube, avec une clef de sa chambre.... (Cette serrure qu’elle

était si contente d’avoir obtenue, vous vous rappelez?) C’est Kondja-Gul

qui m’apportait cela, et pourquoi de si bonne heure?... J’avais de

l’effroi déjà en déchirant l’enveloppe.... Et j'ai lu: "Viens, tu me

trouveras morte. Tu entreras la première et seule dans ma chambre; près

de moi tu chercheras une lettre; tu la cacheras dans ta robe, et ensuite

tu l’enverras à mon ami.

Et j’y suis allée en courant, je suis entrée seule dans cette

chambre.... Oh! André, l’horreur d’entrer là.... L’horreur du premier

regard jeté là-dedans!... Où serait-elle? Dans quelle pose,... tombée,

couchée?... Ah! là, dans ce fauteuil, devant son bureau, cette tête

renversée, toute blanche, qui avait l’air de regarder le jour levant....

Et je ne devais pas appeler, pas crier.... Non, la lettre, je devais

chercher la lettre.... Des lettres, j’en voyais cinq ou six cachetées

sur ce bureau près d’elle; sans doute ses adieux, Mais il y avait aussi

des feuillets épars, ce devait être ça, avec cette enveloppe prête qui

portait votre nom.... Et le dernier feuillet, celui que vous verrez

froissé, je l’ai pris dans sa main gauche qui le tenait, crispée....

J’ai caché tout cela, et, quand j’ai eu fait comme elle voulait, alors

seulement j’ai crié de toute ma voix, et on est venu....

Djénane, mon unique amie, ma soeur.... Pour moi, il n’y a plus rien, en

dehors d’elle, après elle, ni joie, ni tendresse, ni lumière du jour;

elle a tout emporté au fond de sa tombe, où se dressera bientôt une

pierre verte, là-bas, vous savez, dans cet Eyoub que vous aimiez tous

deux....

Et elle aurait vécu, si elle était restée la petite barbare, la petite

princesse des plaines d’Asie! Elle n’aurait rien su du néant des

choses.... C’est de trop penser et de trop savoir, qui l’a empoisonnée

chaque jour un peu.... C’est l’Occident qui l’a tuée, André.... Si on

l’avait laissée primitive et ignorante, belle seulement, je la verrais

là près de moi, et j’entendrais sa voix.... Et mes yeux n’auraient pas

pleuré, comme ils pleureront des jours et des nuits encore.... Je

n’aurais pas eu ce désespoir, André, si elle était restée la petite

princesse des plaines d’Asie....

Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains · 第 115 / 119 题