XLVII

Le 2 novembre, Zeyneb, qui était de veille à son chevet, se retourna

tout à coup frissonnante, parce que du fond de la chambre demi-obscure,

une voix s’élevait au milieu du si continuel silence, une voix très

douce, très fraîche, qui disait des prières. Elle ne l’avait pas entendu

venir, cette jeune fille au voile baissé. Pourquoi était-elle là, son

Coran à la main?--Ah! oui, elle comprit tout de suite: la prière des

morts! C'est un usage en Turquie, lorsqu’il y a dans une maison

quelqu’un qui agonise, que les jeunes filles ou les femmes du quartier

viennent à tour de rôle lire les prières: elles entrent comme de droit,

sans se nommer, sans lever leur voile, anonymes et fatales; et leur

présence est signe de mort, comme chez nous celle du prêtre qui apporte

l’extrême-onction.

Mélek aussi avait compris, et ses yeux depuis longtemps fermés se

rouvrirent; elle était arrivée à ce _mieux_ plein de mystère qui, chez

les mourants, survient presque toujours. Et elle retrouva un peu de sa

voix, que l’on aurait pu croire éteinte pour jamais:

"Venez plus près, dit-elle à l’inconnue, je n’entends pas assez bien....

Ne craignez pas que j’aie peur, venez.... Lisez plus haut... que je ne

perde pas...."

Ensuite elle voulut confesser elle-même la foi musulmane et, ouvrant

dans la pose de la prière ses petites mains de cire blanche, elle répéta

les paroles sacramentelles:

"Il n’y a de Dieu que Dieu seul, et Mahomet est son élu (1)..."

(1) La illahé illallah Mohammedun Ressoulallah. Ech hedu en la illahé

illallah vé ech hedu en le Mohammedul alihé hou ve ressoulouhou”

Mais, avant la fin de sa confession, insaisissable comme un souffle, les

pauvres mains qui s’étaient tendues venaient de retomber. Alors, celle

dont on ne savait pas le nom rouvrit son Coran pour continuer de

lire.... Oh! la douceur rythmée, le bercement de ces prières d’Islam,

surtout lorsqu’elles sont dites par des lèvres de jeune fille sous un

voile épais!... Jusqu’à une heure avancée de la nuit, les pieuses

inconnues se succédèrent, entrant et se retirant sans bruit comme des

ombres, mais il n’y eut point de cesse dans l’harmonieuse mélopée qui

aide à mourir.

Souvent d’autres personnes aussi entraient sur la pointe du pied, et se

penchaient, sans mot dire, vers ce lit de mortel sommeil. C’était la

mère, créature passive et bonne, toujours si effacée qu’elle comptait à

peine. C’étaient les deux aïeules, mal résignées, muettes et presque

dures dans la concentration de leur désespoir. Ou c’était le père,

Mehmed-Bey, visage bouleversé de douleur et peut-être de remords; au

fond il l’adorait, sa fille Mélek, et par son implacable observance des

vieilles coutumes, il l’avait conduite à mourir.... Ou bien encore, qui

entrait en tremblant, c’était la pauvre mademoiselle Tardieu, l’ex-

institutrice, mandée les derniers jours parce que Mélek l’avait voulu,

mais tolérée avec hostilité comme responsable et néfaste.

Les yeux de l’enfant agonisante s’étaient refermés; à part un

frémissement des mains quelquefois, ou une crispation des lèvres, elle

ne donnait plus signe de vie.

Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains · 第 96 / 119 题