XLIV

Le samedi 7 octobre dernier jour du Bosphore, il reçut un mot de Djénane

le prévenant que Mélek avait toujours plus de fièvre, que les aïeules

étaient inquiètes, et que l'on rentrait en ville aujourd’hui même pour

une consultation de médecins.

Toutes les ambassades aussi pliaient bagage. André brusqua ses

préparatifs de départ, pour avoir le temps de passer encore une fois sur

la rive d’Asie, en face, avant la tombée de la nuit, et faire ses adieux

à la Vallée-du-Grand-Seigneur. Il y arriva tard, sous un ciel où

couraient de gros nuages sombres qui jetaient en passant des gouttes de

pluie. La vallée était déserte et, depuis la veille, les petits cafés

sous les arbres avaient déménagé. Il dit adieu à deux ou trois humbles

âmes en turban qui habitaient là dans des cabanes;--ensuite à un bon

chien jaune et un bon chat gris, petites âmes aussi de cette vallée,

qu’il avait connues pendant deux saisons et qui semblaient comprendre

son définitif départ. Et puis il refit, au petit pas de funérailles, le

tour de ces tranquilles prairies encloses, désertes ce soir, mais où les

voiles de ses amies avaient si souvent frôlé l’herbe fine et les fleurs

violettes des colchiques. Et cette promenade le retint jusqu’à l’heure

semi-obscure où les étoiles s’allument et où commencent de s’entendre

les premiers aboiements des chiens errants. Au retour de ce pèlerinage,

quand il se retrouva sous les énormes platanes de l’entree, qui forment

là une sorte de bocage sacré, il faisait déjà vraiment noir, et les

pieds butaient contre les racines, allongées comme des serpents sous les

amas de feuilles mortes. Dans l’obscurité, il revint au petit

embarcadère, dont chaque pavé de granit lui était familier, et monta en

caïque pour regagner la côte d’Europe.

Le vent a hurlé toute la nuit sur le Bosphore, ce vent de la Mer Noire

dont la voix lugubre s’entendra bientôt d’une façon presque continue

pendant quatre ou cinq mois d’hiver. Et ce matin il y a redoublement de

rafales, qui viennent secouer la maison d’André pour ajouter à la

tristesse de son dernier réveil à Thérapia.

"Eh bien! il en fait, un temps!" lui dit son valet de chambre, en

ouvrant ses fenêtres.

En face, sur les collines d’Asie, on voit des nuages bas et obscurs, qui

se traînent, à toucher les arbres échevelés.

Et c'est sous la tourmente sinistre, sous le coup de fouet des averses

qu’il descend aujourd’hui le Bosphore pour la dernière fois, passant

devant le yali de ses amies, où déjà tout est fermé, calfeutré, des

envolées de feuilles mortes dansant la farandole sur le quai de marbre.

Le soir donc il se réinstalle à Constantinople, oh! pour si peu de temps

avant le grand départ! Juste cinquante jours, car il a décidé de rentrer

en France par mer et de prendre le paquebot du 30 novembre, ceci afin

d’avoir une date fixée d’avance, inchangeable, à laquelle il faudra bien

se soumettre.

Et une lettre de Djénane, à la nuit tombante, lui apporte le verdict des

médecins: fièvre cérébrale, d’apparence tout de suite très grave; la

pauvre petite Mélek sans doute va mourir, vaincue par tant de

surexcitation nerveuse, de révolte, d’épouvante, que lui a causé ce

nouveau mariage.

Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains · 第 94 / 119 题