DJÉNANE."

Ils correspondaient souvent, à cette fin de saison, pour leurs périlleux

rendez-vous. Elles pouvaient encore assez facilement lui faire passer

leurs lettres, par quelque nègre fidèle qui arrivait en barque à

Thérapia, ou qui venait le trouver dans l'exquise Vallée-du-Grand-

Seigneur le soir. Et lui qui n’avait de possible que la poste restante

de Stamboul, répondait le plus souvent par un signal secret, en passant

dans son caïque, sous leurs fenêtres farouches. Il fallait profiter de

ces derniers jours du Bosphore, avant le retour à Constantinople où la

surveillance serait plus sévère. Et on sentait venir à grands pas

l’automne, surtout dans la tristesse des soirs. De gros nuages sombres

arrivaient du Nord, avec le vent de Russie, et des averses commençaient

de tomber, qui mettaient à néant parfois leurs combinaisons les plus

ingénieusement préparées.

Près de la plaine de Béicos, dans un bas-fond solitaire et ignoré, ils

avaient découvert une petite forêt vierge, autour d’un marais plein de

nénuphars. C’était un lieu de sécurité mélancolique, enclos entre des

pentes abruptes et d’inextricables verdures; un seul sentier d’entrée où

veillait Jean Renaud, avec un sifflet d’alarme. Ils se rencontrèrent là

deux fois, au bord de cette eau verte et dormante, parmi les joncs et

les fougères immenses, dans l’ombre des arbres qui s’effeuillaient.

Cette flore ne différait en rien de celle de la France, et ces fougères

géantes étaient la grande Osmonde de nos marais; tout cela plus

développé peut-être, à cause de l’atmosphère plus humide et des étés

plus chauds. Les trois petits fantômes noirs circulaient au milieu de

cette jungle, un peu embarrassés de leurs traînes et de leurs souliers

toujours trop fins, et, dans quelque endroit propice, ils s’asseyaient

autour d’André, pour un instant de causerie profonde, ou de silence,

inquiets de voir passer au-dessus d’eux les nuages d’octobre, qui

parfois assombrissaient tout et menaçaient de quelque lourde ondée.

Zeyneb et Mélek, de temps à autre, relevaient leur voile pour sourire à

leur ami, le regardant bien dans les yeux, avec un air de franchise et

de confiance. Mais Djénane, jamais.

André, avec tous ses voyages en pays exotiques, n’avait pas depuis de

longues années, vécu ainsi dans l’intimité des plantes de nos climats.

Or, ces roseaux, ces scolopendres, ces mousses, ces belles fougères

Osmondes, lui rappelaient à s’y méprendre certain marais de son pays où,

pendant son enfance, il s’isolait de longues heures pour rêver aux

forêts vierges, encore jamais vues. Et c’était tellement la même chose,

ce marais asiatique et le sien, qu’il lui arrivait de se croire ici chez

lui, replongé dans la première période de son éveil à la vie.... Mais

alors, il y avait ces trois petites fées orientales, dont la présence

constituait un anachronisme étrange et charmant....

Le vendredi 7 octobre 1904 arriva, dernier vendredi des Eaux-Douces

d’Asie, car les ambassades redescendaient la semaine suivante à

Constantinople, et, chez les trois petites Turques, on se disposait à

faire de même. Du reste, toutes les maisons du Bosphore allaient fermer

leurs portes et leurs fenêtres, pour six mois de vent, de pluie ou de

neige.

André et ses amies avaient échangé leur parole de faire tout au monde

pour se revoir ce jour-là aux Eaux-Douces, puisque ce serait fini

ensuite, jusqu’à l’été prochain si entouré d’incertitudes.

Le temps menaçait, et lui, partant quand même dans son caïque pour le

rendez-vous, se disait: ”On ne les laissera pas s’échapper, avec ce vent

qui se lève.“ Mais lorsqu’il passa sous leurs fenêtres, il vit sortir

des grillages le coin de mouchoir blanc que Mélek faisait danser, et qui

signifiait, en langage convenu: “Allez toujours. On nous a permis. Nous

vous suivons.”

Aucun encombrement aujourd’hui sur la petite rivière, ni sur les

pelouses environnantes, où les colchiques d’automne fleurissaient parmi

la jonchée des feuilles mortes. Peu ou point d’Européens; rien que des

Turcs, et surtout des femmes. Et, dans les paires de beaux yeux, que

laissaient à découvert les voiles blancs mis comme à la campagne, on

lisait beaucoup de mélancolie, sans doute à cause de cette approche de

l’hiver, la saison ou l’austérité des harems bat son plein, et où

l’enfermement devient presque continuel.

Ils se croisèrent deux ou trois fois. Même le regard de Mélek, a travers

son voile baissé, son voile noir de citadine, n’exprimait que de la

tristesse; cette tristesse que donnent universellement les saisons au

déclin, toutes les choses près de finir.

Quand il fut l’heure de s’en aller, le Bosphore, à la sortie des Eaux-

Douces, leur réservait des aspects de beauté tragique. La forteresse

sarrasine de la rive d’Asie, au pied de laquelle il fallait passer,

toute rougie par le soleil couchant, avait des créneaux couleur de feu.

Et au contraire, elle semblait trop sombre, l’autre forteresse, plus

colossale, qui lui fait vis-à-vis sur la côte d’Europe, avec ses

murailles et ses tours, échelonnées, juchées jusqu’en haut de la

montagne. La surface de l’eau écumait, toute blanche, fouettée par des

rafales déjà froides. Et un ciel de cataclysme s’étendait au-dessus de

tout cela; nuages couleur de bronze ou couleur de cuivre, très

tourmentés et déchirés sur un fond livide.

Heureusement elles n'avaient pas long chemin à faire, les petites

Turques, en suivant le bord asiatique, pour atteindre leur vieux quai de

marbre, toujours si bien gardé, où leurs nègres les attendaient. Mais

André, qui avait à traverser le détroit et à le remonter vent debout,

n’arriva qu’à la nuit, ses bateliers ruisselants de sueur et d’eau de

mer, les vestes de velours, les broderies d’or trempées et lamentables.

A l’arrière-saison, les retours des Eaux-Douces ont de ces surprises,

qui sont les premières agressions du vent de Russie, et qui serrent le

coeur, comme l’accourcissement des jours.

Chez lui, où il ramenait en hâte ses rameurs transis pour les

réchauffer, il entendit en arrivant une musiquette étrange, qui

emplissait la maison; une musiquette un peu comme celle que les bergers

faisaient à l’heure du soleil couchant, en face, dans les bois et les

vallées de Béicos d’Asie; sur des notes graves, un air monotone, rapide,

beaucoup plus vif qu’une tarentelle ou une fugue, et avec cela, lugubre,

à en pleurer. C’était un de ses domestiques turcs qui soufflait à pleins

poumons dans une longue flûte, se révélant tout à coup grand virtuose en

turlututu plaintif et sauvage.

"Et où as-tu appris? lui demanda-t-il.

--Dans mon pays, dans la montagne, près d’Eski-Chéhir, je jouais comme

ça, le soir, quand je faisais rentrer les chèvres de mon père.

Eh bien! il ne manquait plus qu’une musique pareille, pour compléter

l’angoisse, sans cause et sans nom, d’une telle soirée...

Et longtemps cet air de flûte, qu’André se faisait rejouer au

crépuscule, conserva le pouvoir d’évoquer pour lui tout l’indicible de

ces choses réunies: le retour des Eaux-Douces pour la dernière fois; les

trois petits fantômes noirs, sur une mer agitée, rentrant à la nuit

tombante s’ensevelir dans leur sombre harem, au pied de la montagne et

des bois; le premier coup de vent d’automne; les pelouses d’Asie semées

de colchiques violets et de feuilles jaunes; la fin de la saison au

Bosphore, l’agonie de l’été....

Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains · 第 60 / 119 题