ZEYNEB."

"Des existences où il n’y a _rien_! Sentez-vous toute l’horreur de cela

? De pauvres âmes, ailées maintenant, et que l’on tient captives; des

coeurs où bouillonne une jeune sève, et auxquels l’action est interdite,

qui ne peuvent rien faire, pas même le bien, qui se dévorent ou s’usent

en rêves irréalisables. Vous représentez-vous les jours mornes que

couleraient vos trois amies, si vous n'étiez pas venu, leurs jours tous

pareils, sous la tutelle vigilante de vieux oncles, de vieilles femmes

dont elles sentent constamment peser la désapprobation muette.

Du drame de mon mariage que je vous ai conté, il restait, tout au fond

de moi-même, la rancune contre l’amour (du moins l’amour tel qu’on

l’entend chez nous), le scepticisme de ses joies, et à mes lèvres une

amertume ineffaçable.

Cependant je savais à peu près déjà qu’il était autre en Occident,

l’amour qui m’avait tant déçue, et je me mis à l’étudier avec passion

dans les littératures, dans l'histoire, et, comme je l’avais pressenti,

je le vis inspirateur de folies, mais aussi des plus grandes choses;

c’est lui que je trouvai au coeur de tout ce qu’il y a de mauvais dans

ce monde, mais aussi de tout ce qu’il y a de bon et de sublime.... Et

plus amère devint ma tristesse, à mesure que je percevais mieux le

rayonnement de la femme latine. Ah! qu’elle était heureuse, dans vos

pays, cette créature pour qui depuis des siècles on a pensé, lutté et

souffert; qui pouvait librement aimer et choisir, et qui, pour se

donner, avait le droit d’exiger qu’on le méritât. Ah! quelle place elle

tenait chez vous dans la vie, et combien était incontestée sa royauté

séculaire!

Tandis que, en nous les musulmanes, presque tout sommeillait encore. La

conscience de nous-mêmes, de notre valeur s’éveillait à peine, et autour

de nous on était volontairement ignorant et suprêmement dédaigneux de

l’évolution commencée!

Nulle voix ne s’élèverait donc, pour crier leur aveuglement à ces

hommes, pourtant bons et parfois tendres, nos pères, nos maris, nos

frères! Toujours, pour le monde entier, la femme turque serait donc

l’esclave achetée à cause de sa seule beauté, ou la Hanum lourde et trop

blanche, qui fume des cigarettes et vit dans un kieff perpétuel?....

Mais vous êtes venu, et vous savez le reste. Et nous voici toutes trois

à vos ordres, comme de fidèles secrétaires, toutes trois et tant

d’autres de nos soeurs si nous ne vous suffisions pas; nous voici

prêtant nos yeux à vos yeux, notre coeur à votre coeur, offrant notre

âme tout entière à vous servir....

Nous pourrons nous rencontrer peut-être une fois ou deux, ici au

Bosphore, avant l’époque de redescendre en ville. Nous avons tant

d’amies très sûres, disséminées le long de cette côte, et toujours

prêtes à nous aider pour établir nos alibis.

Mais j’ai peur.... Non pas de votre amitié: comme vous l’avez dit, elle

est pour nous au-dessus de toute équivoque.... Mais j’ai peur du

chagrin,... dans la suite, après votre départ.

Adieu, André, notre ami, _mon ami_. Que le bonheur vous accompagne!

Les Désenchantées — Roman des harems Turcs contemporains · 第 54 / 119 题