LA MAISON DU LAC.

Me promenant sur le lac de Genève, je vis en passant devant un vieux

château abandonné, la terreur peinte sur le visage de mon batelier, qui

fit force de rames pour gagner le large. Qu'avez-vous, lui dis-je? ah!

Monsieur, laissez-moi fuir au plus vite; voyez ce fantôme qui est à une

croisée et qui me menace. Je vis en effet un spectre qui faisait des

signes menaçans. Voilà qui est plaisant! raconte-moi donc ce qui se

passe d'extraordinaire dans ce château? Monsieur, reprit le batelier,

j'étais autrefois pêcheur et très intrépide, mes camarades m'avaient dit

cent fois: Honoré, n'approche pas du vieux château; quoique le poisson

y soit très abondant, ne te laisse point tenter, tous les revenans de

l'autre monde l'habitent. Je méprisai leurs conseils et trouvant

mes filets toujours garnis, je revenais tous les jours dans ce fatal

endroit; j'avais vu plusieurs fois des apparitions, mais je m'en moquais

et de dedans ma nacelle, je narguais les revenans.

Un soir, soir funeste! que je tirais ma seine, je vois un fantôme

épouvantable marcher sur le lac, je n'en fus pas effrayé, et je saisis

mon aviron pour repousser le spectre, (c'est le même que vous venez de

voir) mais ô terreur! le monstre secoue son bras et il me fait voir

une flamme qui éclaira tout le lac: dans le même instant il remplit ma

barque de reptiles; le feu sortait de sa bouche, de ses narines, de

ses yeux, et sa voix était semblable au tonnerre. Cependant d'une main

vigoureuse il saisit mon bateau et le fit disparaître en un clin d'oeil:

comme toute ma petite fortune sombrait, j'entendis le fantôme qui

disait: Téméraire, l'enfer va te recevoir, que cet exemple apprenne aux

faibles humains à ne jamais lutter contre les esprits infernaux.

Cependant je nageais de toutes mes forces sans savoir où j'allais,

heureusement pour moi je rencontrai un pêcheur qui me recueillit, me fit

revenir à la vie, (car j'étais tombé presque mort dans son bateau) et me

conduisit chez moi. Hélas! je fus sauvé, mais ma barque, mes fillets, et

mon jeune frère, tout périt.

Voilà, monsieur, ce qui m'est arrivé, aussi n'approché-je jamais de ce

maudit château sans un ordre exprès des voyageurs.

Depuis ce tems je mène une triste existence, je suis domestique, tandis

qu'avant je gagnais bien ma vie, et celle de ma pauvre famille.

Mon ami, je suis fâché de ton malheur; néanmoins je veux aller voir

ton spectre. Le ciel vous en garde, monsieur, vous n'en reviendrez pas

vivant. Viens-y avec moi?--Non? j'ai eu une trop bonne leçon.--Eh bien!

débarque-moi.--Pour Dieu, ne faites pas cette folie.--Marche toujours,

débarque-moi.--Soit, je vais vous attendre à quelque distance.

Me voilà au commencement de la nuit au pied du donjon. J'étais armé

jusqu'aux dents, non contre les revenans; je n'y croyais point, mais

dans la crainte de trouver des habitans de ce monde occupés à toute

autre chose qu'à prier Dieu. J'entre, tout est tranquille dans le

château, j'allume de la chandelle, je me promène partout, je vois tout

en ordre, je m'installe dans une chambre, mes armes sur une table,

j'attends l'ennemi de pied ferme.

Je commençais à croire que les diables ou les esprits me respecteraient,

lorsque j'entendis tomber quelque chose de la cheminée, je me lève

pour voir, c'était une tête de mort, un moment après une jambe suivit,

ensuite des bras et enfin le reste du cadavre. Oh! oh! me dis-je, il ne

fait pas bon ici; ces esprits font autre chose que peur. Je songeais

à me retirer, lorsqu'un bruit de chaînes se fit entendre, j'écoute, et

bientôt je vois mon spectre, qui m'adresse ces paroles: Incrédule, ne te

suffisait-il pas du terrible châtiment de ton batelier; devais-tu venir

dans cette maison?... Téméraire, tremble, tout l'enfer est déchaîné

contre toi. Je ne perds point la tête, je fais feu sur le fantôme; il

se rit de ma colère, et ayant fait un signe, une multitude de démons

accoururent dans l'appartement. Ils faisaient un vacarme horrible. Je

fuis de cette maudite chambre, je gagne un escalier, je monte, je me

précipite dans une autre, j'y trouve un spectre enveloppé d'un linceul

tout dégoûtant de sang; je fuis de nouveau, des milliers de squelettes

me retiennent avec leurs mains décharnées; je cours dessus le sabre à la

main, mes coups sont de nul effet, un spectre monstrueux veut se jeter

sur moi, je l'évite, je me sauve; mais je ne sais bientôt plus où aller,

une fumée épaisse et infecte remplit toute la maison: sans cesse harcelé

par une armée de fantômes, je me précipite dans une pièce voisine; mais

à peine ai-je mis le pied dedans, que le plafond s'abîme et je tombe je

ne sais où.

Cependant j'étais sans connaissance et je ne me reconnus que lorsqu'il

fit grand jour, alors je me trouvai sur les bords du lac. Mes vêtemens

étaient en lambeaux, et j'étais si faible que je ne pouvais me tenir

debout. Mon pauvre batelier vint me prendre et il me dit: Que de dessus

le lac il avait vu des choses qui l'avaient glacé d'effroi, et qu'il

croyait bien fermement que je n'étais plus de ce monde.

Nous reprîmes tristement le chemin de Genève, là, je donnai à mon

conducteur une somme assez forte pour le mettre à même de reprendre son

premier état.

Quant à moi, je fus plusieurs fois me promener sur le lac, mais je ne

fus plus tenté de visiter l'infernal château.

Infernaliana Anecdotes, petits romans, nouvelles et contes sur les revenans, les spectres, les démons et les vampires · 第 44 / 50 题