CONTE NOIR.

Il existait au milieu du 10e siècle une abbaye située aux confins d'une

immense forêt de la Normandie.

La légende a rendu cette forêt fameuse par les apparitions continuelles

qui y avaient lieu et bien plus encore par la présence d'une biche

blanche, qui depuis un tems immémorial avait répandu la consternation

dans toute la contrée. Le grand-père disait à son petit fils: Fuis les

murs de l'abbaye aussitôt que la nuit approche; en mourrant, mon aïeul

me fit la même recommandation, elle lui avait été faite par le sien.

Nombre de jeunes gens indociles avaient tenté d'approcher l'animal; mais

les uns en avaient été victimes, les autres n'avaient pu y parvenir et

tous avaient vu des choses épouvantables.

Les religieux avaient en vain promis des récompenses considérables à

ceux qui mettraient l'aventure à fin, mais la terreur était si grande

que personne n'osait plus la tenter.

Les choses en étaient là lorsque deux chevaliers furent demander

l'hospitalité au monastère: leur contenance noble et fière, leur force

qui paraissait surnaturelle, les nombreuses cicatrices qui honoraient

leur bravoure, tout annonçait que ces étrangers étaient de preux

chevaliers.

L'abbé leur fit l'accueil le plus gracieux et les pria avec tant

d'instances de passer quelques jours avec lui qu'ils ne purent s'y

refuser.

Ce n'est que pour reconnaître les bontés que vous avez pour nous, dit

un des chevaliers à l'abbé, que mon frère d'arme et moi acceptons

votre offre; car nos chagrins sont si cuisans que notre intention était

d'aller finir notre triste existence dans quelques climats lointains.

Mon fils, reprit l'abbé, le ciel a de grandes vues sur vous, je vous

attendais et je connais vos peines: le souverain qui vous a disgracié

reviendra de son erreur, et vous serez encore à la cour ce que vous

méritez d'y être; songez toujours que c'est ici le terme de vos

infortunes. En finissant ces mots, l'abbé se leva et leur souhaitant une

bonne nuit, ils furent se coucher.

Les chevaliers restèrent tout surpris du discours du digne abbé: nous

savions bien qu'il était un saint homme, se dirent-ils, mais nous

ignorions qu'il fut prophète.

Le lendemain au point du jour, l'abbé entra dans leur cellule, s'assit

près de leur lit et leur tint ce discours:

Chevaliers aussi nobles que braves, le ciel seul a guidé vos pas parmi

nous, le dieu que nous servons vous a envoyés exprès pour mettre fin à

vos chagrins et aux miens.

Apprenez, illustres chevaliers, que depuis plus de cent ans les

alentours de cette abbaye sont en proie à des visions plus ou moins

terribles: le malin esprit y fait sa demeure, tantôt sous une forme,

tantôt sous une autre. Un nombre prodigieux de nos vassaux et de braves

chevaliers ont été sa victime, et l'on a cru jusqu'à présent que nulle

puissance terrestre ne pouvait triompher de ces esprits infernaux.

En proie à la plus vive douleur, je le croyais aussi, lorsque la nuit

qui a précédé votre arrivée, j'ai eu une vision, un ange m'est apparu et

m'a dit: abbé le ciel est touché de tes peines, et veut y mettre fin; il

t'enverra deux chevaliers bannis injustement de la cour, le chagrin les

dévore et ils vont sous un ciel étranger chercher un repos qu'ils ont

perdu, engage les à tenter l'aventure de la forêt, dis leur bien que

s'ils sont purs, que si leurs mains sont nettes du sang innocent, si

leur âme n'est pas souillée, ils sortiront victorieux de cette lutte,

mais qu'ils s'examinent bien, que leur salut dépend de la sainteté de

leur vie.

A ces mots, j'étais tombé la face contre terre; lorsque je me suis

relevé, je n'ai plus vu qu'une vive lumière qui fendait la voûte

éthérée. Voilà, mes enfans, comment j'ai su vos aventures, et si je juge

bien, je vous crois destinés à de grandes choses.

Le plus ancien des chevaliers prenant la parole, dit: Mon père, le jeune

homme que vous voyez là est mon élève, issus tous les deux d'une noble

race, l'amitié la plus sainte nous unit presque dans l'enfance, un léger

duvet ombrageait à peine mon menton qu'Ernof commençait à marcher; bien

jeune encore, il perdit les auteurs de ses jours, mais son père avant

de mourir me fit jurer que jamais je n'abandonnerais son fils; après,

il m'arma chevalier, me donna diverses instructions et s'endormit du

sommeil des justes.

La carrière que je venais d'embrasser m'appelait à la cour... Aux

combats... Je m'y rendis. Le roi fut touché de ma jeunesse, me prit en

amitié et bientôt me témoigna de l'estime.

Dans diverses batailles où je combattis sous ses yeux, j'eus le bonheur

de lui plaire et un jour que près d'être accablé sous le nombre, il

était sur le point de perdre la liberté, je ralliai quelques chevaliers,

je revins à la charge et je fus assez heureux pour ramener mon roi, et

le ramener triomphant de ses ennemis.

Sa reconnaissance égala le service que je venais de lui rendre; il

exigea que je fusse attaché spécialement à sa personne, et tous le

palais retentit des louanges qu'il me donna.

Cependant cinq années s'étaient écoulées sans que j'eusse vu mon élève,

je l'avais confié aux soins d'un écuyer fidèle; mais je sentais que

ma présence lui devenait nécessaire; j'en parlai au roi; il me permit

d'aller chercher mon ami, mon enfant. Je fis toute la diligence

possible, je me jettai dans les bras de mon Ernof; je le trouvai tel que

je le désirais, plein d'ardeur, et de noblesse d'âme. Je l'emmenai avec

moi, et il eut le bonheur de plaire à la cour. Notre illustre monarque

voulut l'armer lui-même chevalier, et la jeune princesse lui donna sa

devise, hélas! cet heureux tems n'a pas été de longue durée.

Un vassal donne le signal des combats, le roi près de se mettre à la

tête de son armée fait une chute; on est obligé de le transporter dans

son lit.

Cependant les Anglais accouraient soutenir le rebelle; il fallait se

hâter de combattre, et le roi ne pouvait se tenir debout. Dans cette

extrémité, il me fit appeler. Chevalier me dit-il, partez, mettez vous

à la tête de mes troupes et qu'à vos coups, mes soldats reconnaissent

l'ami de leur monarque. Je mis un genou à terre et je jurai de triompher

ou de mourir. Revenez victorieux, me dit le prince, et je vous ferai

l'honneur de vous allier à ma famille, vous épouserez ma cousine la

princesse de..... Cette promesse redoubla mon ardeur; le monarque s'en

apperçut, et ayant fait appeller la princesse, il lui dit de me regarder

comme son époux; de me donner sa devise et ses couleurs: il ajouta qu'il

ne pouvait mieux nous récompenser l'un et l'autre, qu'en unissant en

nous la vertu et la valeur.

A ces mots, la princesse resta toute interdite, dit qu'elle obéirait, me

donna pour devise: Protégez le faible et respectez la vertu. Sa couleur

favorite était noire, je la pris, et depuis on m'a appelé le Chevalier

noir.

Je me mis de suite à la tête de l'armée; elle était belle et pleine

d'ardeur, aussi n'eûmes nous pas de peine à vaincre le rebelle, mais les

Anglais étant venus à son secours, il fallut recommencer le combat; une

bataille décisive allait se donner: j'exhortai mes soldats et je les

conduisis à l'ennemi; ils firent des prodiges de valeur, néanmoins ils

allaient céder au nombre et à la fortune, lorsque je m'adressai à Ernof:

Mon fils, lui dis-je, le salut de l'armée dépend de nous: vois-tu ce

gros d'ennemi? lui seul porte le désespoir et la mort, courons et

qu'il nous reconnaisse pour les favoris du prince. Ernof me suit, notre

présence rétablit le combat, mon jeune ami était comme un lion, et

bientôt les Anglais cèdent à sa valeur; mais ce ne fut point sans que

notre sang coulât. Ernof entouré d'une troupe de gendarmes venait de

tomber, prompt comme l'éclair, j'accours pour le sauver; j'y parviens;

mais moi même blessé grièvement, je fus emporté sans connaissance.

En apprenant mes succès et mes blessures, le roi était accouru; il

me trouva presque mourant: sa tendre amitié, ses soins, hâtèrent ma

guérison, et la paix vint y ajouter un beaume qui ferma toutes mes

plaies.

De retour à la cour, le roi voulut tenir sa promesse. Comte, me dit-il,

dans huit jours vous serez l'époux de ma cousine. Hélas! tant de bonheur

était-il fait pour moi.

La veille de mon himen, jour malheureux, la princesse me fit demander;

je me rendis à ses désirs. Quel fut mon désespoir, lorsque fondant en

larmes elle me dit: Chevalier, si la vertu et la valeur seules avaient

le pouvoir de subjuguer les coeurs, qui mieux que vous mériterait d'être

aimé; mais apprenez un fatal secret: j'aime, chevalier, j'aime depuis

longtems, et j'aime sans espoir. Le roi ignore cette funeste passion, et

je n'aurai jamais la force de la lui avouer. Mon seul espoir est en vous

chevalier: si vous voulez me conduite à l'autel, j'obéirai, mais non,

vous vous laisserez fléchir; vous ne voudrez pas me désespérer, et vous

empêcherez une union qui serait malheureuse pour nous deux.

J'étais stupéfait, la douleur m'ôtait la parole, et je ne pus que

m'écrier: Comment faire, eh! que dire au roi? Je prétexterai une

maladie, dit la princesse, et pendant ce tems nous aviserons à quelques

moyens.

Que vous dirai-je, enfin; je me vis forcé de dire à mon roi, à mon ami,

que je ne pouvais accepter son alliance. Le monarque fit tout ce qu'il

put pour m'arracher mon secret, j'eus la force de le lui cacher: dans sa

colère, il me traita d'ingrat, de perfide, et me bannit de sa présence.

Le jeune Ernof ne fut point compris dans cet arrêt, mais sa tendre

amitié pour moi, a préféré mon exil aux plaisirs de la cour.

Lorsque le chevalier eût fini, l'abbé lui dit: Mon fils, vos chagrins

sont grands et justes; perdre sans l'avoir mérité la faveur de son

souverain, le coeur de son ami, voilà de véritables chagrins; mais

prenez courage, le moment n'est pas éloigné... Je prévois... Oui,

l'avenir se déroule à mes yeux.... le ciel m'inspire.... je vous vois

dans les bras de notre monarque adoré.... je vous vois près de la

princesse: elle devient sensible, elle reconnaît que l'objet de sa

passion est indigne d'elle, et elle vous abandonne son coeur et sa main.

Mais avant, il faut détruire l'oeuvre du démon; jusqu'ici vous avez

combattu des hommes, maintenant c'est la malin esprit qu'il faut

attérer; soyez insensible, que votre coeur soit de roc, que rien ne vous

touche, ne vous effraye, voilà vos sauveurs, ce Christ, cette image de

la Vierge vous rendront invulnérable. Ce soir, à la troisième heure de

la nuit, vous partirez; pendant ce tems, mes religieux et moi serons

en oraison pour la réussite de votre périlleuse entreprise. Cependant

mettez-vous en prière, et que le plus saint des sacrements fortifie vos

âmes comme une nourriture succulente fortifie nos corps.

Il dit et se retira.

Le soir, les chevaliers sortirent armés de toutes pièces. A peine

étaient-ils hors de l'abbaye, que la biche vint se présenter à eux, ils

la poursuivirent; elle les conduisit au milieu de la forêt; arrivés là,

ils virent un palais magnifique; une cour nombreuse était assemblée et

le monarque qui la présidait était le roi de France, l'ami du chevalier.

A son côté était la princesse; le chevalier resta interdit; il oublia un

moment que c'était l'oeuvre du malin, et il allait se jeter aux pieds du

roi et de sa cousine, lorsqu'Ernof, qui devina sa pensée, le retint

et lui dit: Ces images sont trompeuses, point de faiblesses. C'en fut

assez, le chevalier tirant son épée, fondit sur le fantôme; celui-ci

lui cria, malheureux veux-tu égorger ton ami, ton bienfaiteur; veux-tu

immoler ton épouse; viens plutôt dans leurs bras. Vains discours, le

chevalier armé de la foi, tomba sur le fantôme et le mit en fuite

ainsi que sa princesse. Alors le château s'écroula de toutes parts, le

tonnerre gronda d'une horrible manière, la terre s'entr'ouvrit, et les

deux guerriers en mesurèrent toute la profondeur d'un coup d'oeil. Il en

sortait une fumée noire et infecte et des nuées de fantômes voltigeaient

autour des deux chevaliers; ils frappaient indistinctement sur tout

ce qui les entourait, et chaque coup qu'ils portaient, occasionnait

un changement: tantôt, c'était une femme en pleurs, qui les priait de

l'épargner; tantôt c'était un jeune enfant à la mamelle; une autre fois

c'était une bête féroce.

Il y avait plus d'une heure que ce combat durait, lorsqu'un chevalier

gigantesque se présenta à eux: sa force semblait égaler sa bravoure, et

les coups qu'il porta à nos héros furent horribles; tout autre qu'eux en

aurait été épouvantés, mais leurs coeurs d'acier ne redoutèrent rien.

Ils s'apperçurent cependant que leur ennemi était invulnérable; leurs

épées ne pouvaient l'entamer, tandis qu'ils voyaient leurs armes en

pièces et leur sang couler. Faibles femmes, disait-il, osez-vous, vous

mesurer avec moi, tremblez, votre dernier moment approche, et vous irez

rejoindre les téméraires qui comme vous ont voulu braver ma puissance.

O! Dieu, s'écria le chevalier noir, si jamais j'ai blasphêmé ton saint

nom, si jamais j'ai cessé de protéger le faible, l'innocent, fais-moi

périr; mais si j'ai toujours été selon ton coeur, si la vertu a toujours

été ma passion, fais-moi sortir victorieux de ce combat.

Nos chevaliers voyant que leurs armes ne pouvaient rien contre le démon,

saisirent leur crucifix et en frappèrent l'ennemi du genre humain;

mais, ô! surprise, aussitôt que le divin signe l'eût touché, le guerrier

disparut, et ils ne virent plus à sa place qu'un spectre horrible qui

les glaça d'épouvante; ils continuèrent à le harceler, et bientôt

après il disparut totalement. Ils parcoururent la vaste enceinte où ils

étaient, et ne trouvèrent plus que les arbres de la forêt.

Ils se retiraient lentement, lorsqu'ils entendirent des cris plaintifs.

Illustres chevaliers, leur disait-on, venez délivrer des malheureux,

aussi braves que vous, mais qui avaient moins de foi et de vertus: nous

gémissons depuis nombre d'années dans les entrailles de la terre, venez

à notre secours.

Les chevaliers ne demandaient pas mieux que d'aller les délivrer, mais

par où passer. Il me vient une idée, dit Ernof, posons notre crucifix

à terre et prions: ils exécutent leur projet. O! surprise, la terre

s'ouvre et laisse apercevoir un chemin. Nos guerriers s'y précipitent,

et bientôt ils arrivent près des malheureux qui les avaient appelés:

mais des barrières insurmontables s'opposent à leur délivrance; toute la

malice infernale s'est déployée pour défendre ces lieux; des

fantômes, des spectres, des lacs de sang, de souffre, rendent ce

lieu inexpugnable; une multitude de démons en défendent l'entrée;

nos chevaliers frappent d'estoc et de taille, tous leurs efforts

n'aboutissent à rien; ils approchent leur divine relique, les grilles

disparaissent, les démons sont en fuite, tout cède à leurs efforts:

ils emmènent les malheureux prisonniers. Ils retrouvent leur chemin, et

arrivent presque mourans au monastère.

Dieu soit loué, s'écria l'abbé, l'oeuvre du démon est donc détruite, et

nous pourrons respirer en liberté.

Depuis cette époque, la forêt ne fut plus fréquentée par les esprits,

et pour les empêcher d'y retourner, l'abbé y fit planter des croix de

distance en distance.

Nos deux preux habitaient le monastère depuis quelques jours, lorsqu'ils

reçurent un message du roi qui les envoyait chercher. Ils se rendirent

à ses ordres, leur innocence fut reconnue et le chevalier épousa la

princesse.

Infernaliana Anecdotes, petits romans, nouvelles et contes sur les revenans, les spectres, les démons et les vampires · 第 43 / 50 题