LE LIÈVRE.

Un mien ami, honnête agriculteur, était un chasseur déterminé; on le

voyait dès la pointe du jour, franchir les fossés, gravir les

collines et poursuivre le malheureux gibier jusque dans ses derniers

retranchemens.

Un soir, qu'accablé de lassitude, et de fort mauvais humeur, il prenait

tristement le chemin de sa demeure, la carnacière vide; un lièvre part à

ses pieds, mon ami l'ajuste, et le manque: sa mauvaise humeur redouble;

cependant elle cesse lorsqu'il voit le lièvre se tapir à cent pas de

lui. Il recharge son fusil, et va dessus, l'ajuste et le manque encore

de ses deux coups; il ne savait comment il avait pu être si maladroit,

lui, qui ne tirait jamais en vain. Il reprenait son chemin, en

grommelant, lorsqu'il revoit son lièvre, assis sur son derrière et se

frottant paisiblement la moustache. Cette fois, dit le chasseur, tu ne

me braveras plus, alors, le visant d'un coup d'oeil qui ne le trompa

jamais, il lâche le coup, et croit avoir abattu sa victime, vain espoir;

elle fuit à quelque pas, et semble se moquer de son ennemi. L'intrépide

chasseur, outré de colère, jure de le poursuivre jusqu'au bout du monde,

il tint parole, et si bien qu'en deux heures il avait usé toute sa

munition, et il voyait encore le malin animal le narguer à quelques

pas de lui. Mon ami ne se possédant plus de rage, retourne toute sa

gibecière, trouve une charge de poudre, mais point de plomb; il ne

savait comment faire, lorsque l'idée le prit de tortiller des pièces de

six liards et de six sous pour en faire des balles. Il était parvenu à

force de peine et de patience à recharger son fusil, et se disposait à

tirer, lorsque le lièvre changea tout-à-coup de forme et fut remplacé

par un homme qui adressa cette parole au chasseur: Cesse de me

poursuivre, malheureux, le ciel a permis que je redevinsse créature

humaine pour t'empêcher de commettre un crime. Apprends que je suis ton

aïeul: depuis cinquante ans, j'habite cette plaine, sous la figure d'un

lièvre, et ma pénitence doit durer cinquante ans encore. Toi, évite

mes autes, si tu ne veux éprouver la même peine. Sa phrase finie, il

redevint lièvre et laissa son petit-fils stupéfait et tout tremblant de

frayeur.

Depuis ce temps, mon pauvre ami n'a jamais osé tirer un lièvre.

Infernaliana Anecdotes, petits romans, nouvelles et contes sur les revenans, les spectres, les démons et les vampires · 第 41 / 50 题