CONTE NOIR.

Mon éducation finie, je fus joindre un régiment de hussard dont je

venais d'obtenir la lieutenance, tandis que mon intime ami le Marquis de

*** se rendait au sein de sa famille qui habitoit les bords du Rhône.

Au bout de 6 ans, j'obtins un congé, et je fus passer mon semestre chez

mon ami.

Nous avions tenu une correspondance active, et toutes ses lettres

m'entretenaient des terreurs qu'il avait eues dans son vieux château;

elles avaient été si grandes qu'il l'avait abandonné.

Doué d'une force d'âme peu commune, je ne pouvais m'empêcher de rire en

lisant sa correspondance; mais ce fut bien pire lorsqu'il me raconta

que véritablement effrayé, il ne mettait plus les pieds dans son donjon,

parce que son grand père lui était apparu au-moins vingt fois, que tous

ses gens l'avaient reconnu et avaient été témoin du vacarme que les

esprits faisaient dans sa maison.

J'aime beaucoup les aventures extraordinaires, lui dis-je; la vue des

revenans l'est passablement, à mon avis, aussi veux-je aller faire une

visite à ton aïeul. Dieu t'en préserve, mon ami, personne n'habite le

château et nulle créature humaine n'en approche, même en plein jour,

sans être saisi d'effroi.

Vaines terreurs, répliquai-je, et ce soir même, je cours me livrer

aux esprits infernaux. Toutes les représentations de mon ami, furent

inutiles, et suivi de mon domestique, brave hussard, je partis

sur-le-champ.

Dès que nous fûmes arrivés, nous commençâmes à visiter nos armes,

ensuite nous parcourûmes toute la maison.

Nous choisîmes l'appartement le plus agréable, nous y allumâmes un grand

feu; et fortifiés par un bon souper, nous attendîmes avec patience les

revenans. Nous venions de nous livrer au sommeil, lorsque nous fûmes

réveillés par un bacanal épouvantable: on traînait de lourdes chaînes,

les meubles étaient en mouvement, une vapeur épaisse et infecte

parcourait tout le château, un vent violent circulait dans toutes les

chambres, et l'on aurait dit que la foudre allait nous écraser. Mon

domestique et moi nous nous regardions, sinon épouvantés, du-moins

surpris, lorsque ressemblant tout mon courage; aux armes, lui dis-je,

ces morts, ne sont que des vivans qui fuiront à notre approche. A peine

avais-je fini ces mots, que la porte s'ouvre, et nos regards se portent

sur un fantôme d'une grandeur gigantesque; ses yeux creux étaient

enflammés, sa bouche livide laissait voir des dents longues et

décharnées, ses joues dépouillées de chair, n'offraient à notre vue

qu'un monstre horrible, sa tête chauve ajoutait encore à ce tableau; ses

mains étaient armées de griffes crochues, son corps n'était qu'un vrai

squelette entouré de reptiles, enfin il était mille fois plus hideux que

la mort, telle qu'on nous la représente.

Nous étions encore à considérer ce monstre, lorsqu'un vieillard

paraissant avoir 80 ans et tout habillé de rouge entre dans la chambre;

sa figure respectable nous rassure. Insensés, nous dit-il, qui a pu

vous porter à venir troubler mon repos; persécuté par ma famille,

durant toute ma vie, veut-elle me persécuter encore après ma mort. Fuis,

malheureux, fuis, ou redoute mon courroux. Mille bombe, s'écrie mon

hussard, je n'ai pas fui devant des régimens entiers, et je fuirais

devant un esprit; attends, téméraire vieillard, je vais t'apprendre

qu'un hussard français ne tremble point, même devant les puissance de

l'enfer. En disant ces mots, il saisit son pistolet, ajuste l'esprit,

la balle part, frappe sa poitrine et roule à ses pieds. Que peuvent

tes armes contre moi, dit le revenant d'un ton froid et ironique. Elles

pourront mieux cette fois, dit le hussard, et un second coup n'a pas

plus de succès que le premier. Le diable m'emporte si j'y conçois rien,

dit mon domestique, jamais je n'ai visé si juste, et avec si peu de

succès. Suis-moi, dit une voix sépulcrale. Je te suivrai aux enfers,

s'écrie le hussard. Eh bien! marche, répond l'esprit. Nous le suivons:

son guide allait devant, nous traversons une foule d'appartemens, les

cours, les jardins. Arrivés à l'extrémité de celui-ci, le vieillard nous

adresse ces mots: Je suis damné, ma famille en est la cause: repoussé

de son sein, je me suis donné aux esprits infernaux, et c'est pour me

venger que je répands l'allarme dans ce château; dis à mon petit fils

que de dix ans, ni lui, ni personne n'habitera ici. Mais l'heure de mon

retour approche, je sens déjà les cruelles atteintes des flammes, je

brûle.... S'adressant alors à son compagnon qui s'emparait de lui:

Monstre, lui dit-il, auras-tu bientôt fini de me tourmenter, tes

ongles me déchirent, tes dents affreuses me dévorent, et ton souffle

m'empoisonne. En effet, le vieillard était déjà tout en feu, et son

terrible conducteur, le mettait à la torture. Nous étions stupéfaits.

Cependant l'esprit infernal frappa la terre de son pied, en poussant

un cri effroyable. Aussi-tôt, la terre s'entrouvrit, et engloutit le

vieillard et son bourreau.

Notre courage devenant inutile, nous nous retirâmes, et ayant pris nos

chevaux, nous nous éloignâmes de toute la vitesse de leurs jambes.

Arrivés chez le Marquis, nous lui fîmes le récit exact de notre

aventure, et l'engageâmes très fort à ne plus remettre les pieds dans

son château.

Infernaliana Anecdotes, petits romans, nouvelles et contes sur les revenans, les spectres, les démons et les vampires · 第 40 / 50 题