Un habitant d'un petit village, à quelques lieues d'Aubusson,
département de la Creuze, avait acheté la maison presbytérale. Il tomba
malade: aussitôt le curé du lieu se présente pour le confesser, et lui
offre l'absolution, à la condition, par lui mourant, de léguer sa
maison à la cure. Il refuse, le curé insiste, sous peine de damnation
éternelle; mais, hélas! le malheureux persiste dans son refus; il meurt
sans confession, et son âme devient sans doute la proie des flammes,
auxquelles on l'avait dévolue. Le bruit s'en répand: toutes les femmes
en sont alarmées, et la crainte de voir Satan en personne venir s'en
emparer, ne permet pas à une seule de veiller auprès du cadavre.
Cependant un gendarme, neveu du défunt, bravant les propos de femmes, et
les menaces du curé, se décide à passer la nuit auprès de son oncle.
Sur le minuit (car c'est toujours à cette heure que le diable fait ses
tours), sur le minuit donc, trois anges cornus, aussi laids que nous les
peint Milton, et aussi noirs qu'ils étaient diables, se présentent pour
enlever le corps avec des chaînes, et tout l'attribut de la diablerie.
Le gendarme s'y oppose; il fait le moulinet avec son sabre, et écarte
les assaillans. Ce ne sont point des corps fantastiques qui s'offrent à
ses coups, mais bien des composés de chairs et d'os. Un des assaillans
voit d'abord tomber son poignet. Il n'en est point ému, et de l'autre
main saisit le mort; alors même il voit ou il sent un tête rejoindre sa
main. Ce terrible coup ne laisse plus aux deux autres diables d'espoir
que dans la fuite; et le gendarme, resté seul possesseur de son oncle et
du presbytère, reçoit les félicitations de toutes les bonnes femmes qui
s'attendaient à ne plus le trouver en vie.
Mais admirez jusqu'où le diable poussa la ruse et la méchanceté! quand
le jour vint éclairer la scène, on reconnut que l'infâme avait, pour
cette expédition, pris les traits et la figure du curé; et ce qu'il y
a de plus fâcheux dans tout cela, c'est que, pour rendre l'illusion
durable, il a si bien caché ce pauvre curé, que, depuis lors, on ne l'a
plus revu[2].
[Note 2: Extrait des journaux de l'an X.]
FÊTE NOCTURNE,
OU ASSEMBLÉE DE SORCIERS.
Propriétaire d'une terre sur les confins de la Dordogne et de la
Garonne, j'avais vingt-cinq ans que je ne la connaissais pas encore,
et ce ne fut qu'à force d'importunités que je me décidai à quitter les
salons de la capitale, pour y aller.
Je n'appris point sans surprise que je possédais une vigne où l'on
voyait de tems à autres, et toujours à minuit, une foule d'esprits, qui
prenaient diverses formes, telles que hommes, femmes, chevaux, boucs,
etc. Un soir, assis tranquillement à faire de la musique, on frappe avec
violence à la porte. Je donne ordre qu'on ouvre, un malheureux paysan
se précipite dans la maison, et tombe presque sans vie. Ses cheveux
hérissés, son oeil hagard, tout son être annonce l'effroi; je lui
prodigue des secours, mais il bat la campagne, il ne répond à mes
questions que par ces mots: ils sont là...., voyez-les...., ils
approchent....., cette chèvre....., ce chat..... Je me décidai à
le laisser tranquille et à attendre que sa raison fut revenue pour
l'interroger. Dès que je le crus en état de me répondre, je le
questionnai sur la cause de sa frayeur. Ah! monsieur, me dit-il,
le récit que j'ai à vous faire est épouvantable, je tremble encore
seulement d'y penser.
J'avais été voir un de mes parens, nous nous sommes amusés à boire,
et tellement à boire, qu'il était onze heures lorsque nous nous sommes
quittés. Il m'est venu dans l'idée de faire le grand tour pour ne pas
passer devant la vigne du diable, mais ayant une pointe de vin, je me
suis dit: quand tout l'enfer serait là je n'aurais pas peur, et aussitôt
me voilà passant hardiment mon chemin. Mais arrivé en face la grande
haie de la maudite vigne, j'ai entendu de grands éclats de rire, et j'ai
aperçu une assemblée si nombreuse que j'ai été effrayé, cela a été bien
pire lorsque j'ai vu que la haie disparaissait, qu'il n'y avait plus
qu'une vaste plaine illuminée de cent mille cierges au moins, et qui
éclairaient un bal complet: plus loin une multitude de monde était à
table et mangeait avec un appétit dévorant. Cependant je ne connaissais
plus mon chemin, et je ne savais de quel côté tourner, lorsque
plusieurs personnes ont quitté la table et la danse, et sont venues
m'accoster.--Que veux-tu, l'ami? veux-tu être des nôtres? viens-tu
signer ton pacte? nous allons faire venir notre seigneur le diable. A
ces mots, je me suis troublé; néanmoins j'ai répondu: non, messieurs,
je suis bon chrétien et je ne veux point me donner à Satan.--Tu as tort,
nous sommes tous de bons enfans, tu ne te repentiras point d'être avec
nous, oublie les sottises de ton curé, et renie ta religion. Oh! mon
Dieu, me suis-je écrié, en faisant le signe de la crois, venez à mon
secours; à ces mots les bougies se sont éteintes, le tonnerre a grondé,
tout a disparu, et je n'ai plus vu, au travers des éclairs, qu'une foule
de chauve-souris et de chats-huans qui voltigeoient autour de moi, en
poussant des cris épouvantables; à peine avais-je la force de respirer,
lorsque j'ai entendu une voix qui me criait: Ne crains rien, chrétien,
tout l'enfer ne peut prévaloir contre toi. Ces paroles m'ont rendu la
force, et je me suis mis à courir jusqu'ici.
Ton aventure est extraordinaire, lui dis-je, et je verrai par moi-même.
En effet quelque tems après, je partis un vendredi par un beau clair de
lune, bien résolu de me rendre au sabat; mes voeux furent accomplis:
et en arrivant à la vigne du diable, je trouvai une fête complète, des
femmes magnifiques, des élégans, des feux d'artifices, des joutes, des
danses, tout était réuni pour embellir ce spectacle.
Je restais stupéfait, lorsqu'une dame d'une beauté ravissante, parée
comme Vénus, s'avança vers moi; soyez le bien venu, me dit-elle, nous
vous attendions et vous manquiez à la fête; notre maître et seigneur
vous prouve le cas particulier qu'il fait de votre personne, puisque,
contre son ordinaire, il vient au devant vous.
Un très bel homme alors m'adressa la parole: vous êtes, dit-il, après
m'avoir salué très-poliment, au milieu d'une assemblée de sorciers,
mais, comme vous voyez, ils ne sont pas effrayans, entrez hardiment,
aucun mal ne vous sera fait; et aussitôt je fus introduit dans une vaste
enceinte où tout respirait la joie et la gaîté.
Des rafraichissemens circulaient à la ronde, et j'étais surpris de voir
qu'on ne m'en offrait point. Je devine votre pensée, me dit le seigneur
et maître; mais avant de vous faire partager nos repas, il faut que nous
ayons une petite explication.
Comme je vous l'ai déjà dit, toutes les personnes assemblées ici sont
des sorciers ou des sorcières, et par conséquent ont l'honneur de
m'appartenir; si vous eussiez mangé ou bu la moindre des choses,
vous auriez été à moi de plein droit; mais nous ne voulons surprendre
personne; la bonne foi règle toutes nos actions; maintenant que vous
êtes instruit, si vous voulez signer votre pacte, il ne tient qu'à vous;
établissez vos conditions, je pense que nous serons bientôt d'accord.
Vraiment monsieur le diable, lui dis-je, vous n'êtes pas aussi diable
comme on le croit parmi nous; mais je ne puis accepter vos offres,
content de mon sort ici bas, je ne désire point changer de condition;
faites vos réflexions, répondit-il d'une voix sévère, et vous nous
trouverez ici tous les premiers vendredis de chaque mois.
Comme il achevait ces mots, une cloche fit entendre les sons de
l'angelus; aussitôt toute la troupe poussa des hurlemens affreux, le
diable prit une forme horrible qui me glaça d'effroi, cette femme qui
m'avait paru si belle, devint une vilaine chatte noire, tous les autres
personnages furent changés en chauve-souris, chat-huant et autres
animaux nocturnes. Ils m'effrayèrent véritablement, lorsque, transformés
ainsi, ils m'entourèrent en menaçant de me dévorer; j'étais dans
des ténèbres épaisses; je voyais autour de moi des abîmes prêts à
m'engloutir, ce qui m'empêchait de faire un seul pas pour m'éloigner; la
terre vomissait une quantité de souffre, de bitume et exhalait une
odeur fétide et insupportable. J'étais oppressé, j'étouffais, la sueur
découlait de tout mon corps et ma faiblesse était si grande que je me
voyais près de succomber.
Cependant les sons argentins de la cloche annonçaient les premiers
rayons de l'aurore; selon ma coutume, je récitai mon angelus. Aussitôt,
les cris, les hurlemens redoublèrent, le diable s'agita de mille façons,
la foudre éclata de tous côtés et je me trouvai au milieu de torrens de
flammes, entouré de reptiles malfaisans.
Ma prière finie, je fais le signe de la croix; aussitôt, la terre
s'entrouvre et engloutit tous les monstres qui m'avaient épouvanté.
Le jour me rendit les forces et le courage. Je me retirai et ne fus plus
tenté d'aller voir les fêtes nocturnes.