Un homme, qui s'appelait Harppe, ordonna à sa femme de le faire
enterrer, après sa mort, devant la porte de sa cuisine, afin que delà
il put mieux voir ce qui se passait dans sa maison. La femme exécuta
fidèlement ce qu'il lui avait ordonné; et après la mort de Harppe on
le vit souvent dans le voisinage, qui tuait les ouvriers, et molestait
tellement les voisins, que personne n'osait plus demeurer dans les
maisons qui entouraient la sienne.
Un nommé Olaüs Pa fut assez hardi pour attaquer ce spectre, il lui porta
un grand coup de lance, et laissa l'arme dans la blessure. Le spectre
disparut, et le lendemain, Olaüs fit ouvrir le tombeau du mort; il
trouva sa lance dans le corps de Harppe, au même endroit où il avait
frappé le fantôme. Le cadavre n'était pas corrompu: on le tira de
son cercueil, on le brûla, on jeta ses cendres dans la mer, et on fut
délivré de ses apparitions.
HISTOIRE
_D'une apparition de Démons et de Spectres, en 1609_.
Un gentilhomme de Silésie avait invité à un grand dîner quelques amis,
qui s'excusèrent au moment du repas. Le gentilhomme, dépité de se
trouver seul à dîner lorsqu'il comptait donner une fête, entra dans une
grande colère et dit:»puisque personne ne veut diner avec moi, que tous
les diables y viennent!.....»
En achevant ces paroles, il sortit de sa maison et entra à l'église, où
le curé prêchait. Pendant qu'il écoutait le sermon, des hommes à cheval,
noirs comme des nègres, et richement habillés, entrèrent dans la cour
de sa maison, et dirent à ses valets d'aller l'avertir que ses hôtes
étaient venus. Un valet tout effrayé courut à l'église et raconta à son
maître ce qui se passait. Le gentilhomme stupéfait demanda avis au curé
qui finissait son sermon. Le curé se transporta sans délibérer dans
la cour de la maison où venaient d'entrer les hommes noirs. Il ordonna
qu'on fit sortir toute la famille hors du logis; ce qu'on exécuta si
précipitamment qu'on laissa dans la maison un petit enfant qui dormait
dans son berceau. Ces hôtes infernaux commencèrent dès-lors à remuer
les tables, à hurler, à regarder par les fenêtres, en forme d'ours, de
loups, de chats, d'hommes terribles, tenant en leurs mains des verres
pleins de vin, des poissons, de la chaire bouillie et rôtie.
Pendant que les voisins, le curé et un grand nombre d'assistans
contemplaient avec frayeur un tel spectacle, le pauvre gentilhomme
commença à crier: «Hélas! où est mon pauvre enfant?» Il avait encore le
dernier mot à la bouche, lorsqu'un de ces hommes noirs apporta l'enfant
à la fenêtre. Le gentilhomme éperdu dit à l'un de ses plus fidèles
serviteurs: «Mon ami, que dois-je faire?»--«Monsieur, répondit le valet,
je recommanderai ma vie à Dieu, j'entrerai en son nom au logis, d'où
moyennant sa faveur et son secours, je vous rapporterai l'enfant.»--«A
la bonne heure, dit le maître, que Dieu t'accompagne, t'assiste et te
fortifie.»
Le serviteur, ayant reçu la bénédiction de son maître, du curé et des
autres gens de bien qui l'accompagnaient, entra au logis; et s'étant
recommandé à Dieu, il ouvrit la porte de la salle où étaient ces hôtes
ténébreux. Tous ces monstres, d'horrible forme, les uns debout, les
autres assis, quelques-uns se promenant, d'autres rampant sur le
plancher, accoururent vers lui et lui crièrent:»_Hui!, hui!, que viens
tu faire céans?_» Le serviteur plein d'effroi, et néanmoins fortifié
de Dieu, s'adressa au malin qui tenait l'enfant, et lui dit: «Çà,
donne-moi cet enfant. Non pas, répondit l'autre; il est à moi. Va dire
à ton maître qu'il vienne le recevoir.» Le serviteur insiste et dit: «Je
fais mon devoir. Ainsi au nom et par l'assistance de Jésus-Christ, je
t'arrache cet enfant que je dois rendre à son père.» En disant ces mots,
il saisit l'enfant, puis le serre étroitement entre ses bras. Les hommes
noirs ne répondent que par des cris effroyables et par ces menaces:
«Ah!, méchant, ah!, garnement, laisse cet enfant; autrement nous
t'allons dépecer.» Mais lui, méprisant leur colère, sortit sain et sauf,
et remit l'enfant aux mains du gentilhomme son père. Quelques jours
après, tous ces hôtes s'évanouirent; et le gentilhomme, devenu sage et
bon chrétien, retourna en sa maison.
SPECTRES
QUI VONT EN PÉLERINAGE.
Pierre d'Engelbert, (qui fut depuis abbé de Cluni), ayant envoyé un de
ses gens, nommé Sanche, auprès du roi d'Arragon, pour le servir à la
guerre; cet homme revint au bout de quelques années, en fort bonne
santé, chez son maître, mais peu de tems après son retour, il tomba
malade et mourut.
Quatre mois plus tard, un soir que Pierre d'Engelbert était couché, et
qu'il faisait un beau clair de lune, Sanche entra dans la chambre de son
maître, couvert de haillons; il s'approcha de la cheminée et se mit à
découvrir le feu, comme pour se chauffer, ou se faire mieux distinguer.
Pierre apercevant quelqu'un, demanda qui était là? «Je suis
Sanche, votre serviteur, répondit le spectre, d'une voix cassée et
enrouée.»--«Et que viens-tu faire ici?»--Je vais en Castille, avec
quantité d'autres gens-d'armes, afin d'expier le mal que nous avons
fait pendant la dernière guerre, au même lieu où il a été commis. En mon
particulier, j'ai pillé les ornemens d'une église, et je suis condamné
pour cela à y faire un pélerinage. Vous pouvez beaucoup m'aider par vos
bonnes-oeuvres; et madame votre épouse, qui me doit encore huit sols, du
reste de mon salaire, m'obligera infiniment de les donner aux pauvres en
mon nom.--Puisque tu reviens de l'autre monde, donnes-moi des nouvelles
de Pierre Defais, mort depuis peu de tems?--Il est sauvé.--Et Bernier,
notre concitoyen?--Il est damné, pour s'être mal acquitté de son office
de juge, et pour avoir pillé la veuve et l'innocent.--Et Alphonse, roi
d'Arragon, mort depuis deux années?» Alors un autre spectre, que Pierre
d'Engelbert n'avait pas vu encore, mais qu'il distingua alors, assis
dans l'embrasure de sa fenêtre, prit la parole et dit:--«Ne lui demandez
pas de nouvelles du roi Alphonse, il ne peut vous en dire, il n'y a pas
assez long-tems qu'il est avec nous pour en savoir; mais moi, qui suis
mort depuis cinq ans, je peux vous en apprendre quelque chose. Alphonse
a été avec nous pendant quelques tems: mais _les moines de Cluni
l'en ont tiré_, et je ne sais où il est à présent.» En même tems
le spectre se levant, dit à Sanche:--«Allons, il est tems de partir:
suivons nos compagnons.» Là-dessus Sanche renouvella ses instances à son
seigneur, et les deux fantômes sortirent.
Après leur départ, Pierre d'Engelbert réveilla sa femme, qui,
quoiqu'elle fut couchée auprès de lui, n'avait rien vu, ni rien entendu
de tout ce qui s'était passé. Elle avoua qu'elle devait huit sols à
Sanche, ce qui prouva que le spectre avait dit vrai. Les deux époux
suivirent les intentions du défunt. Ils donnèrent beaucoup aux pauvres,
et firent dirent un grand nombre de messes et de prières pour l'âme du
pauvre Sanche qui ne revint plus.
HISTOIRE D'UNE DAMNÉE
QUI REVINT APRÈS SA MORT.
Dans une ville du Pérou, une fille de seize ans, nommée Catherine,
mourut tout à coup, chargée de péchés et coupable de plusieurs
sacriléges. Du moment qu'elle eut expiré, son corps se trouva tellement
infecté, qu'on ne put le garder dans la maison, et qu'il fallut le
mettre en plein air, pour se délivrer un peu de la mauvaise odeur.
Aussitôt on entendit des hurlemens semblables à ceux de plusieurs
chiens. Le cheval de la maison, auparavant fort doux, commença à ruer,
à s'agiter, à frapper des pieds, et à chercher à rompre ses liens, comme
si quelqu'un l'eût tourmenté et battu violemment.
Quelques momens après un jeune homme qui était couché, et qui dormait
tranquillement, fut tiré fortement par le bras et jeté hors de son lit.
Le même jour une servante reçut un coup de pied sur l'épaule, sans voir
qui le lui donnait et elle en garda la marque plusieurs semaines.
On attribua toutes ces choses à la méchanceté de la défunte Catherine,
et on se hâta de l'enterrer, dans l'espérance qu'elle ne reviendrait
plus. Mais au bout de quelques jours, on entendit un grand bruit,
causé par des tuiles et des briques qui se cassaient. L'esprit entra
invisiblement et en plein jour dans une chambre où était la maîtresse et
tous les gens de la maison; il prit par le pied la même servante qu'il
avait déjà frappée, et la traîna dans la chambre, à la vue de tout le
monde, sans qu'on pût voir celui qui la maltraitait ainsi.
Cette pauvre fille, qui semblait être la victime de la défunte, allant
le lendemain prendre quelques habits dans une chambre haute, apperçut
Catherine, qui s'élevait sur la pointe de ses pieds pour attraper un
vase posé sur une corniche. La fille se sauva aussitôt, mais le spectre
s'étant emparé du vase, la poursuivit et le lui jeta avec force.
La maîtresse ayant entendu le coup, accourut, vit la servante toute
tremblante, le vase cassé en mille pièces, et reçut pour sa part un coup
de brique qui ne lui fit heureusement aucun mal.
Le lendemain la famille étant rassemblée, on vit un crucifix, solidement
attaché contre le mur, se détacher comme si quelqu'un l'eût arraché
avec violence, et se briser en trois morceaux. On prit le parti de faire
exorciser l'esprit, qui continua longtems ses méchancetés, et dont on
eût beaucoup de peine à se débarrasser.