Tout le monde resta muet et interdit à cette lecture. Baudouin vit
Olivier s'agiter violemment. La lettre passa de main en main; chacun
reconnut l'écriture et le seing d'Olivier. Baudouin voulut s'en assurer
à son tour; mais la lettre lui fut arrachée des mains; elle se soutint
quelques momens en l'air et prit la route du jardin... L'ombre fit signe
à Baudouin de la suivre; il courut après, guidé par Olivier. Toute
la compagnie les suivit, et l'on retrouva la lettre au pied d'un gros
arbre, assez éloigné de l'endroit de la fête, à l'entrée d'un grand
bois, et sur un tas de pierres amoncelées. Baudouin se saisit de la
lettre en s'écriant: Que signifie ce mystère? essayons de le pénétrer,
faisons disparaître ces pierres et voyons ce qu'elles peuvent couvrir?
Lalonde et Piétreville éclatèrent de rire, et dirent à la compagnie
de ne pas se déranger pour une feuille de papier poussée par le vent.
Baudouin insista, et saisissant les deux coupables qui cherchaient à
s'éloigner, il les ramena au pied de l'arbre. Là, suppliant quelques
jeunes gens de le seconder et de l'aider à les retenir, il fit découvrir
le tas de pierres sous lequel on trouva la terre fraîchement remuée.
Tout le monde surpris, partagea l'impatience de Baudouin; on courut
chercher des instrumens; on retint fortement Lalonde et Piétreville qui
blasphémaient et accablaient Baudouin d'imprécations. On ouvrit la terre
et l'on vit le cadavre d'Olivier, vêtu d'un habit vert et percé de vingt
coups de couteau. Tous les assistans furent glacés d'horreur; le père
d'Olivier s'évanouit, et Baudouin s'écria d'une voix forte:»Voilà le
crime et voici les assassins. Secourez ce père infortuné. Qu'on porte
ce cadavre devant les juges; et que Lalonde, Piétreville et moi, soyons
sur-le-champ conduits dans les prisons.»
On exécuta tout ce que Baudouin avait demandé; la justice se saisit de
cette affaire, et le procès s'entama dès le lendemain. Les formalités
préliminaires furent bientôt remplies; le jour de la discussion arriva.
Les magistrats s'assemblèrent; l'accusateur et les accusés se trouvèrent
en présence, mais il n'y avait point d'autre témoin que le cadavre
du malheureux Olivier, étendu sur une table au milieu de la salle
d'audience, et tel qu'il avait été retiré de terre. L'interrogatoire
commença. Baudouin répéta avec fermeté son accusation: les deux
criminels, certains qu'on ne peut produire ni preuves, ni témoins
contr'eux, nient le forfait avec audace. Ils accusent à leur tour
Baudouin comme calomniateur, et appellent sur lui la rigueur des
lois. La foule immense qui remplit la salle, attend avec impatience,
l'éclaircissement de ces singuliers débats. Enfin Baudouin, pressé par
le président, de présenter au tribunal les témoins et les preuves du
crime, reprend la parole; il invoque l'ombre d'Olivier, il montre le
cadavre sanglant, et cherche par cette preuve à faire trembler les
assassins; mais dénué de témoignage, il sent qu'un miracle seul peut
éclairer les juges. Il s'adresse donc avec confiance à l'être suprême,
et lui demande qu'il permette que la mort abandonne un moment ses
droits: «Grand Dieu, ressuscite un instant Olivier, s'écrie-t-il, et
daigne mettre ta parole dans sa bouche.»
Le silence le plus profond succéda à cette étrange évocation, les yeux
se fixèrent sur le cadavre; et chacun adoptant ou repoussant l'idée d'un
miracle, attendait l'effet de ce moyen extraordinaire. Les accusés pâles
et interdits paraissaient perdre de leur fermeté. Baudouin seul restait
calme et serein. Mais tout-à-coup, ô prodige! le visage pâle et verdâtre
d'Olivier reprend quelque couleur, ses lèvres se raniment, ses yeux
se rouvrent, son sang se réchauffe, et s'élance par jets sur les deux
assassins, qui poussent des cris affreux, et tout couverts de ce sang
accusateur, entrent dans des convulsions horribles auxquelles succèdent
un froid engourdissement. Cependant le corps d'Olivier est entièrement
ranimé; il se lève sur son séant, tourne les yeux sur l'assemblée, comme
quelqu'un qui sort d'un profond sommeil, et qui cherche à rappeler ses
idées. Ses yeux rencontrèrent ceux de Baudouin; et sa bouche sourit d'un
air mélancolique; puis, tournant ses regards sur les deux criminels,
il s'agite avec fureur, et un long gémissement s'échappe de sa poitrine
déchirée. Il parle enfin, et d'une voix sonore, il annonce que Dieu lui
permet de confondre les coupables; il dévoile leurs complots, il raconte
comment ils l'ont assassiné, après avoir entrepris vainement de lui
faire signer la fausse lettre. Il fait connaître tous les détails du
crime, de quelle manière Baudouin en a été instruit, et comment, guidé
par lui-même, il est parvenu à mettre au jour le forfait.
»Il est encore d'autres témoins, dit-il en étendant le bras vers les
juges; voyez cette main déchirée, et les cheveux qu'elle renferme; ce
sont ceux du barbare Lalonde. Lorsque ces deux tigres me traînaient
expirant, au pied de l'arbre, où ils se proposaient de cacher mon
cadavre, la nature faisant en moi un dernier effort, se ranima un
moment, je saisis d'une main les cheveux de Lalonde, et de l'autre,
le bras de Piétreville, où mes doigts s'enfoncèrent tellement que
le scélérat en porte encore la marque terrible; pour Lalonde, voyant
qu'aucune puissance ne pouvait me faire lâcher ses cheveux, il pria son
ami de les lui couper avec des ciseaux qu'il portait sur lui. Baudouin,
approche; c'est à toi que je remets ces témoins muets. Non contens de ce
meurtre abominable, les lâches se sont encore emparés de l'argent que
je portais et de quatre médailles; ils en ont chacun deux sur eux en ce
moment.»
»Voilà, juges et concitoyens, ce que j'avais à dire. La mort redemande
sa proie; la nature ne peut souffrir plus long-temps que son ordre soit
troublé. Mon corps va se rendre au néant et mon âme à sa destination.»
A mesure qu'Olivier prononçait ces derniers mots d'une voix faible et
languissante, on voyait son corps se flétrir, son visage se décolorer,
son oeil s'éteindre; il retomba enfin dans l'état de mort, dont une main
puissante venait de le retirer. Un engourdissement profond, une froide
stupeur s'étaient emparés de l'assemblée à la vue de ce prodige; mais
bientôt des cris d'indignation succédèrent au plus morne silence. Tous
les indices donnés par Olivier, furent vérifiés et trouvés véritables.
Les scélérats furent condamnés au dernier supplice, et traînés sur
l'échafaud, où ils expirèrent chargés de malédictions.
Olivier vengé, apparut à Baudouin, sous la forme aérienne que nous
donnons aux anges de lumière. Il engagea son ami à épouser la charmante
Appolline; et le vengeur d'Olivier devint aisément son successeur.
Le père d'Appolline mourut de chagrin d'avoir vu son fils monter sur
l'échafaud. Sa mort laissa sa fille libre de contracter un mariage
auquel ses autres parens l'engageaient vivement. Les deux époux vinrent
s'établir à Paris; leur union fut heureuse, et Olivier, sans cesse
présent aux yeux de Baudouin, lui servit de guide jusqu'à la mort.
SPECTRES
QUI EXCITENT LA TEMPÊTE
Le prince de Radziville, dans son _Voyage de Jérusalem_, raconte
une chose fort singulière dont il a été le témoin:
Il avait acheté en Égypte deux _momies_, l'une d'homme, l'autre
de femme, et les avait enfermées secrètement dans des caisses qu'il fit
mettre dans son vaisseau, lorsqu'il s'embarqua à Alexandrie pour revenir
en Europe. Il n'y avait que lui et deux domestiques qui le sussent,
parce que les Turcs ne permettent que difficilement qu'on emporte ces
momies, croyant que les chrétiens s'en servent pour des opérations
magiques. Lorsqu'on fut en mer, il s'éleva une tempête qui revint à
plusieurs reprises avec tant de violence, que le pilote désespérait de
sauver son vaisseau. Tout le monde était dans l'attente d'un naufrage
prochain et inévitable. Un bon prêtre polonais, qui accompagnait le
prince de Radziville, récitait les prières convenables à une telle
circonstance; le prince et sa suite y répondaient. Mais, le prêtre était
tourmenté, disait-il, par deux spectres (un homme et une femme), noirs
et hideux, qui le harcelaient et le menaçaient de le faire mourir. On
crut d'abord que la frayeur et le danger du naufrage lui avait troublé
l'imagination. Le calme étant revenu, il parut tranquille; mais la
tempête recommença bientôt. Alors ces fantômes le tourmentèrent plus
fort qu'auparavant, et il n'en fut délivré que quand on eût jeté les
deux momies à la mer, ce qui fit en même temps cesser la tempête.