PETIT ROMAN.

Olivier Prévillars et Baudouin Vertolon, nés tous deux dans la ville de

Caen, se lièrent dès l'enfance de la plus étroite amitié. Ils étaient

à-peu-près du même âge, leurs parens étaient voisins; tout concourut à

rendre durable l'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre.

Un jour, dans une exaltation de sentiment assez ordinaire à la première

jeunesse, ils se promirent de ne jamais s'oublier, et jurèrent même que

celui qui mourrait le premier, viendrait à l'instant trouver l'autre

pour ne plus le quitter. Ils écrivirent et signèrent ce serment de leur

propre sang.

Mais bientôt _les inséparables_ (car c'était ainsi qu'on les

avaient surnommés) se virent forcés de s'éloigner l'un de l'autre; ils

avaient alors dix-neuf ans. Olivier, qui était fils unique, resta à Caen

pour seconder son père dans les soins du commerce; Baudouin fut envoyé à

Paris, pour faire son droit, parce que son père le destinait au barreau.

On se figure aisément la douleur que cette séparation causa aux deux

amis. Ils se firent les plus tendres adieux, se renouvellèrent leur

promesse, et écrivirent encore de leur sang un nouveau serment de se

rejoindre, même après la mort, si le ciel voulait le permettre. Le

lendemain Baudouin partit pour Paris.

Cinq années se passèrent dans une parfaite tranquillité; Baudouin avait

fait les plus rapides progrès dans l'étude des lois, et déjà on le

comptait au nombre des jeunes avocats les plus distingués. Les deux amis

entretenaient une correspondance suivie, et continuaient à se faire

part de toutes leurs actions et de tous leurs sentimens. Enfin Olivier

écrivit à son ami qu'il allait se marier avec la jeune Apolline de

Lalonde; que ce mariage le mettait au comble de ses voeux; qu'il avait

besoin de faire un voyage à Paris, pour y prendre quelques papiers

importans, et qu'il aurait le bonheur d'emmener à Caen son cher

Baudouin, pour le rendre témoin de son hymen. Il annonçait qu'il

arriverait sous peu de jours à Paris, par la voiture publique.

Baudouin, charmé de l'espoir de revoir bientôt Olivier, se rendit au

jour marqué à la voiture, mais il n'y trouva point son ami; un jour,

deux jours se passèrent de même; enfin le quatrième jour, Baudouin

alla assez loin sur la route de Caen, au devant de la diligence. Il la

rencontra enfin; et quand il fut à une distance convenable, il vit bien

distinctement à la portière, Olivier, extrêmement pâle, vêtu d'un habit

de drap vert, orné d'une petite tresse d'or, un chapeau bordé était

rabattu sur ses yeux. La voiture passa fort vite; mais Baudouin entendit

Olivier lui dire, en le saluant de la main: «Tu me trouveras chez toi.»

Le jeune avocat suivit la voiture et arriva au bureau peu de temps

après. N'y trouvant point Olivier, il demanda aux voyageurs où était le

jeune homme qui l'avait salué sur la route et qui lui avait parlé; mais

personne ne put rien comprendre à ses questions: en vain il désigna la

figure et l'habillement de celui qu'il cherchait; on n'avait point vu

dans la voiture d'homme en habit vert. Le conducteur de la diligence

s'informa du nom de celui qu'on demandait; ayant entendu nommer Olivier

Prévillars, il répondit qu'il n'était pas sur sa liste; mais qu'il le

connaissait très-bien, que c'était le jeune homme le plus aimable de

Caen; qu'il l'avait laissé en bonne santé et qu'il arriverait à Paris,

dans trois jours au plus tard.

Après ces éclaircissemens, Baudouin se retira, ne sachant que penser

de son aventure. En rentrant chez lui il demanda à son domestique si

personne n'était venu; le domestique répondit que non. Alors Baudouin

entra seul dans sa chambre, un flambeau à la main, car il commençait à

faire nuit.

Après qu'il eut fermé la porte, il aperçut auprès de la cheminée,

l'homme habillé de vert; il était assis et on ne pouvait voir sa figure.

Baudouin approche et dirige son flambeau sur l'inconnu, qui, levant

soudain un oeil fixe, et découvrant sa poitrine percée de vingt coups

de poignards, lui dit d'une voix sombre: «C'est moi, Baudouin, c'est ton

ami Olivier, qui fidèle à son serment...» A ces mots, Baudouin jette un

cri et tombe évanoui. Le domestique accourt au bruit de sa chute, et le

fait revenir à force de soins. En rouvrant les yeux, Baudouin aperçoit

encore Olivier et le montre à son valet; celui-ci dit qu'il ne voit

personne. Baudouin lui ordonne de s'asseoir sur la chaise où Olivier est

assis; le domestique obéit comme s'il n'y avait personne sur ce siége,

et l'ombre semble y demeurer encore... Alors Baudouin entièrement revenu

à lui, renvoie son valet, et s'approchant d'Olivier: «Pardonne, ô mon

ami, lui dit-il, si je n'ai pas été maître de mon saisissement, à ton

apparition subite et imprévue.» Olivier, se levant alors, lui répondit:

«As-tu donc oublié le serment de l'amitié, ou l'aurais-tu regardé comme

frivole? Non, Baudouin, ce serment sacré fut écrit et ratifié dans le

ciel, qui me permet de le remplir. Je ne suis plus, ô mon cher Baudouin;

un crime abominable a séparé mon âme des liens qui l'attachaient à mon

corps. Que ma présence cesse d'être un motif d'épouvante pour toi. Le

jour, la nuit, à toute heure, en tous lieux, l'âme d'Olivier sera la

compagne fidelle du vertueux Baudouin. Elle sera son guide, son appui et

son intermédiaire entre le créateur et lui. Mais ce dieu qui protège la

vertu, ne veut pas que le crime demeure impuni. Celui dont je suis la

victime crie vengeance. Mon sang qui fume encore est monté avec mon âme

jusqu'au trône de l'éternel. C'est lui qui a ratifié notre serment, et

c'est lui qui t'a choisi pour être mon vengeur. Partons.»

Baudouin resta quelques momens sans répondre; la pâleur du fantôme, son

immobilité pétrifiante, son oeil fixe et mort, sa poitrine criblée

de coups de poignard, son accent sépulchral; tout son aspect enfin

inspirait la terreur; et le jeune avocat ne pouvait s'en défendre. Mais

après s'être assuré, par une courte prière, que ce qu'il voyait n'était

point l'ouvrage du démon, il se résolut à suivre le fantôme, et à faire

tout ce qu'il lui dirait.

En conséquence, selon l'ordre d'Olivier, Baudouin se munit de quelque

argent, courut louer une chaise de poste, et suivi de son domestique, il

partit à l'heure même pour Caen. Le domestique courait à cheval derrière

la chaise, et le fantôme avait pris place dedans, toujours invisible

pour tout autre que Baudouin.

Pendant le voyage, Olivier s'entretenait avec son ami, dont il devinait

les plus secrètes pensées; il répondait aux objections qu'il se faisait

intérieurement sur cet étonnant prodige, il le rassurait, et l'invitait

à le regarder comme un gardien fidèle et sûr. Enfin il parvint à bannir

l'effroi que sa présence lui avait inspirée d'abord.

En arrivant à Caen, Baudouin fut reçu avec transport par sa famille,

déjà fière de ses talens; comme il était un peu tard, on remit au

lendemain les éclaircissemens et les questions; Baudouin se retira

dans sa chambre; et Olivier l'engagea à se reposer, en lui disant qu'il

allait profiter de son sommeil pour lui expliquer le complot dont il

avait été victime. Baudouin s'endormit, et voici ce que l'âme d'Olivier

lui fit entendre.

»Tu connus avant ton départ la belle Appolline de Lalonde, qui n'avait

alors que quatorze ans. Le même trait nous blessa tous les deux; mais

voyant à quel point j'étais épris d'Appolline, tu combattis ton amour,

et gardant le silence sur tes sentimens, tu partis en préférant à tout,

notre amitié. Les années s'écoulèrent, je fus aimé, et j'allais devenir

l'heureux époux d'Appolline, lorsqu'hier, au moment où j'allais partir

pour te ramener à Caen, je fus assassiné par Lalonde, l'indigne frère

d'Appoline, et par l'infâme Piétreville, qui prétendait à sa main. Les

monstres m'invitèrent au moment de mon départ à une petite fête,

qui devait se donner à Colombelle; ils me proposèrent ensuite de me

reconduire à quelque distance. Nous partîmes, et je ne suis plus au

nombre des vivans. C'est à la même heure où tu m'aperçus sur la route,

que ces malheureux venaient de m'assassiner de la manière la plus

atroce.

»Voici ce que tu dois faire pour me venger. Demain, rends-toi chez

mes parens, et ensuite chez ceux d'Appoline; invite-les, ainsi que

Piétreville à une fête, que tu donneras pour célébrer ton retour. Le

lieu sera Colombelle, tu obtiendras leur consentement pour après-demain,

et tu affecteras la plus grande gaîté. Je t'instruirai plus tard de tout

le reste.»

L'ombre se tut. Baudouin dormit du sommeil le plus tranquille; et le

lendemain il exécuta le plan tracé par Olivier. Tout le monde consentit

à sa demande, et on se rendit à Colombelle. Les convives étaient au

nombre de trente. Le repas fut splendide et gai; Piétreville et Lalonde

paraissaient s'amuser beaucoup. Baudouin seul était dans l'anxiété, ne

recevant aucun ordre de l'ombre, toujours présente à ses yeux.

Au dessert, Lalonde se leva, et réclama le silence pour lire une lettre

cachetée qu'Olivier lui avait remise, disait-il, devant Piétreville, le

jour de son départ, avec injonction de ne l'ouvrir que trois jours après

et en présence de témoins. Voici ce qu'elle contenait:

«Au moment de partir, peut-être pour ne jamais revenir dans ma patrie,

il faut, mon cher Lalonde, que je m'ouvre à toi sur la vraie cause de

mon départ.

»Il m'eut été doux de te nommer mon frère, mais j'ai fait il y a peu de

jours, la conquête d'une jeune personne, vers qui je me sens entraîné

par un attrait invincible; c'est elle que je vais rejoindre à Paris,

pour la suivre où l'amour nous conduira. Présentes mes excuses à ta

soeur dont je me reconnais indigne. Sa vengeance est dans ses mains:

j'ai entrevu que Piétreville l'aimait; il la mérite mieux que moi.

Infernaliana Anecdotes, petits romans, nouvelles et contes sur les revenans, les spectres, les démons et les vampires · 第 15 / 50 题