Descends des Cieux, douce Harmonie,
Et viens te placer dans mes vers;
Accours, & soutiens mon génie,
Pour former d'innocens concerts.
Aimable Dieu de la Lumière,
Guide mes pas dans la carrière
Qui conduit au sacré Vallon;
Daigne m'en applanir la route.
Ma muse, hélas! ne voyant goutte,
Tremble en approchant l'Hélicon.
Le sort condamnoit notre vie
A la stérile oisiveté;
Mais la bienfaisante Industrie
Nous rend à la Société:
Les différens métiers utiles,
Qu'elle fait nous rendre faciles,
Désormais vont nous soulager.
Nous renaissons à l'espérance;
Et notre pénible existence
Devient un fardeau plus léger.
La savante Typographie
Qui vint enrichir les François,
Immortalisa le génie
Des autres Arts, & leurs succès.
Sans yeux, grace aux décrets suprêmes,
Par elle nous pourrons, nous-mêmes,
Transmettre à la postérité
Les lumières des plus Grands Hommes,
La gloire du siècle où nous sommes,
Et l'adorable vérité.
Les Grecs, en chef-d'oeuvres fertiles,
Jadis au mortel étonné
Ont produit des maîtres habiles
Devant qui l'on s'est prosterné;
Mais du tems de ces Personnages,
A la fois éclairés & sages,
Le Muet a-t-il su parler?
Et, chaque objet rendu palpable,
L'Aveugle s'est-il vu capable
De lire, écrire & calculer?
Quoique la sublime Nature
A jamais se voile à nos yeux,
Nous nous figurons la structure
De la Terre, & même des Cieux.
Des Fleuves nous savons la source;
Des Astres nous comptons la course,
Et passons successivement
D'Europe dans le Nouveau-Monde,
Grace à la main qui nous seconde
Et qui nous guide prudemment.
Mes chers Compagnons d'infortune,
Comme moi, bénissez les jours
Qui de notre douleur commune
Commencent d'adoucir le cours;
Et toi, Muse, en rendant hommage
Aux vertus qui sont l'apanage
De tous nos zélés Protecteurs,
Dis que notre reconnoissance,
Pour égaler leur bienfaisance,
A jamais vivra dans nos coeurs.
_Par_ HUARD, _Aveugle, Pensionnaire de la Maison Philantropique de
Paris._
EXTRAIT DES REGISTRES _DE L'ACADÉMIE ROYALE_ DES SCIENCES, _Du 16
Février 1785._
Nous, Commissaires nommés par l'Académie, Messieurs Desmarets, Demours,
Vicq-d'Azir & moi,[*] pour examiner le mémoire & la méthode qui lui ont
été présentés par M. Haüy, pour l'Instruction des Aveugles; avons cru
devoir, avant de lui en rendre compte, faire quelques recherches, sur
les moyens tendans à ce même objet, découverts & employés, soit par
différens aveugles qui se sont instruits eux-mêmes, soit par différentes
personnes qui vouloient entreprendre de les instruire.
[*] M. le Duc de la Rochefoucauld.
Sans remonter aux temps anciens, qui nous présentent Didyme
d'Alexandrie, Eusèbe l'Asiatique, Nicaise de Méchlin & plusieurs autres
aveugles illustres, qui avoient apparemment trouvé quelques moyens dont
la connoissance ne nous est pas parvenue, nous trouvons dans les temps
modernes le célèbre Saunderson, frappé d'aveuglement presque en
naissant, & n'ayant pu conserver aucun souvenir de la vue, devenu l'un
des plus illustres disciples de Newton, Professeur de Mathématiques &
d'Optique à Cambridge, & auteur de plusieurs bons ouvrages, dans
lesquels la privation de ce sens, en ajoutant à leur mérite, a répandu
sur certaines démonstrations, une clarté plus vive que dans la plupart
des Mathématiciens clairvoyans.
Tout le monde connoît sa machine arithmétique; une table, percée de
trous, & des épingles dont la tête différoit de grosseur, lui servoient
à calculer aussi vite que les clairvoyans avec leur plume; & cette même
machine devenoit géométrique, au moyen de fils qui, passés autour des
épingles, représentoient à son tact les figures, que les lignes d'encre
ou de crayon représentent à notre vue.
Antérieurement à Saunderson, Jacques-Bernouilli avoit appris à écrire à
une jeune fille qui avoit perdu la vue deux mois après sa naissance,
mais le moyen étoit vraisemblablement très-imparfait; puisque l'auteur
ne l'a pas transmis, & puisque Saunderson, presque contemporain, n'en a
pas eu connaissance.
M. Diderot, dans son intéressante lettre sur les aveugles, nous dit
avoir trouvé l'aveugle du Puyseaux, occupé à faire lire son fils avec
des caractères en relief; mais il ne nous apprend rien de précis sur la
méthode de cet enseignement.
Mlle de Salignac qui vivoit encore à Paris il y a dix ou douze ans,
faisoit usage de caractères en relief, mobiles; & le Sieur Richard
fondeur, qui travailloit pour elle, en a conservé les formes.
Feu M. de Lamouroux faisoit aussi usage de caractères en relief,
mobiles; mais pour la musique seulement, & s'étoit rendu célèbre dans
cet art.
MM. Sodi & Frizéri se sont servis pour figurer leur musique d'épingles
placées d'une manière connue seulement de leurs copistes.
Il est venu sur la fin du mois dernier chez M. Haüy, un aveugle de
province, qui note la musique avec des notes de cire, grossièrement
formées & peu solides.
Enfin il existe encore aujourd'hui deux aveugles, célèbres par leurs
talens & par leur instruction; l'un est M. Weissenbourg de Manheim qui,
privé de la vue à l'âge de sept ans,[*] s'est habitué, d'après des
caractères en relief, à en tracer lui-même avec une plume; il a appris
la Géographie d'après des cartes ordinaires divisées par différens fils,
dans lesquels sont passés des grains de verre plus ou moins gros, pour
désigner les différens ordres de villes, & parsemées d'un sable glacé de
différentes manières pour distinguer les Mers, les Royaumes, les
Provinces &c. Il calcule avec des petites planches divisées par de
petits carrés, posés horizontalement, qui représentent les unités, les
dizaines, les centaines, & sous-divisés chacun par neuf trous, dans
lesquels il place de petites chevilles, qui lui servent à former ses
nombres, & à faire ses opérations: il joue avec des cartes marquées de
trous d'épingles sensibles pour lui seul.
[*] Journal de Paris du 24 Avril 1784, & Nouvelles de la République
des Lettres & Arts du 2 Février 1785.
L'autre est Mlle Paradis née à Vienne, devenue aveugle à l'âge de deux
ans, âgée maintenant de vingt & célèbre par ses talens pour la musique:
M. de Kempellen, auteur de l'automate joueur d'Échecs lui a appris à
épeller avec des lettres de carton découpé, & à lire des phrases
pointées sur des cartes avec des épingles; il lui a formé une petite
presse au moyen de laquelle elle imprime sur un papier les phrases
qu'elle a composées comme un Imprimeur, & elle entretient ainsi une
correspondance avec M. Kempellen son maître, & avec M. Weissenbourg à
qui elle doit une partie de ses connoissances.
L'exposé que nous venons de faire, indique beaucoup de tentatives & de
moyens épars qui ont eu jusques à présent plus ou moins de succès, mais
personne n'avoit encore songé à rassembler ces différens moyens, à les
discuter & à former une méthode suivie & complette pour faciliter à une
portion malheureuse de l'humanité l'acquisition des connoissances que la
privation du sens le plus nécessaire leur refusoit, & pour leur ouvrir,
s'il est permis de parler ainsi, l'entrée de la Société des autres
hommes. C'est ce que M. Haüy a entrepris, & l'Académie va juger jusques
à quel point il a réussi.
Il emploie des caractères en relief que l'aveugle s'acoûtume à
reconnoître au toucher, comme l'enfant à qui l'on montre à lire,
reconnoît à la vue les caractères écrits ou imprimés.
Ces caractères sont séparés & mobiles comme ceux des Imprimeurs; on en
forme des lignes sur une planche percée d'entailles où la queue du
caractère s'engage; & lorsque la connoissance lui en est devenue
familière, l'aveugle les cherche lui-même dans les cases où ils sont
disposés, & les arrange sur la planche comme un compositeur
d'Imprimerie.
Jusques-là, la méthode de M. Haüy ressemble à celle de l'aveugle du
Puyseaux & de Mlle de Salignac; mais il a senti qu'il falloit chercher
le moyen de former des livres à l'usage des Aveugles afin de les mettre
en état de lire seuls, & de se passer de secours à cet égard. Il a donc
imaginé d'imprimer sur un papier fort où la trace des caractères
conserve un relief suffisant pour que l'aveugle puisse les lire au tact.
Nous avons vû un de ces livres sur lequel l'aveugle a lû les phrases
qu'on lui indiquoit; quoiqu'imprimées déjà depuis quelque-tems, le
relief étoit encore bien conservé; d'ailleurs il sera facile de trouver
un moyen pour consolider ce papier, & donner de la durée à cette
nouvelle espece d'Imprimerie.
On voit que ce moyen peut encore servir aux aveugles pour entretenir
correspondance entre eux, & en cela il est supérieur à celui de Mlle
Paradis qui imprime bien ses écrits; mais dont M. Weissenbourg ne peut
pas lire les lettres sans un secours étranger.
Il seroit à désirer que les Chimistes s'occupassent de trouver une encre
qui conservât du relief en se séchant alors on pourroit écrire pour les
aveugles, & ils pourroient eux-mêmes garder & relire ce qu'ils auroient
écrit; cette découverte multiplieroit encore & faciliteroit pour eux les
moyens d'instruction.
Les procédés employés pour les calculs sont semblables à ceux que nous
avons décrits pour les lettres; l'aveugle dispose les chiffre sur la
planche, & fait toutes les opérations sur les nombres entiers avec la
même facilité; mais celles sur les fractions auroient été beaucoup plus
longues & plus compliquées. M. Haüy les a simplifiées en formant pour
cette espece de calcul des caractères faits pour contenir à la fois le
numérateur & le dénominateur, mais dont une des parties est amovible
pour que l'on puisse y substituer à volonté tel ou tel chiffre, & de
cette manière avec un petit nombre de caractères différens, l'aveugle
exécute toutes les opérations sur les quantités fractionnaires.
Il n'a pas pu réduire autant le nombre des signes nécessaires pour la
musique; chacun des caractères contient les cinq lignes & les quatre
intervalles avec un seul signe; il a même fallu qu'il en formât aussi
quelques-uns pour les signes qui se trouvent accidentellement au dessus
ou au dessous des cinq lignes ordinaires; mais malgré cette
multiplicité, l'aveugles les retrouve facilement à la faveur du bon
ordre dans lequel ils sont disposés, c'est pour la musique, par-exemple,
que l'encre de relief seroit d'un grand secours.
Le procédé pour l'Étude de la Géographie est à peu près semblable à
celui qu'emploie M. Weissenbourg: le contour des différentes divisions
est en relief, & l'aveugle reconnoît au toucher par leurs formes les
différens pays: on employera pour les villes ou autres petits objets des
reliefs de différentes formes, & des matières comme le sable, le verre
&c. reconnoissables au tact, pour distinguer les mers, les lacs, les
rivières, & l'on conçoit qu'il est facile de multiplier ces signes
autant qu'il sera nécessaire.
Le jeune Le Sueur a exécuté sous les yeux de l'Académie les différentes
opérations que nous venons de décrire, & elle a vu qu'il les exécutoit
avec promptitude & facilité; nous les lui avons fait répéter toutes en
détail, & même quelques-unes de plus, comme de lire des caractères
cursifs pointés avec une épeingle sur une carte, & d'autres écrits avec
la pointe du manche d'un canif, dont le relief étoit peu considérable,
il les a lus assez facilement, & maintenant il travaille à employer des
caractères de moitié plus petits que ceux qui ont été apportés à
l'Académie.
Non seulement ce jeune homme est instruit pour lui-même; mais il est
encore l'Instituteur d'autres aveugles à qui il transmet ses
connoissances par les mêmes procédés qui les lui ont fait acquérir; nous
avons vu cette École qui présente un spectacle à la fois curieux &
touchant; plusieurs jeunes aveugles de l'un & de l'autre sexe apprennent
d'un maître aveugle aussi, reçoivent avec joie une instruction qui leur
est données avec intérêt, & tous semblent s'applaudir de concert
d'acquérir une existence nouvelle.
Il est bon de faire remarquer à l'Académie que l'éducation du jeune Le
Sueur, actuellement âgé de dix-sept ans, ne date que de huit mois. Ce
malheureux, né aveugle & dans l'indigence, n'avoit pu recevoir par les
autres sens que les idées les plus communes, & à la Pentecôte de l'année
dernière il quêtoit à la porte d'une de nos Églises, & partageoit avec
une famille pauvre le fruit modique des aumônes qu'il recevoit. C'est de
là que M. Haüy l'a tiré pour lui donner de l'éducation, & si les succès
que nous avons vu font honneur à l'intelligence de l'Élève, ils sont
satisfaisans & glorieux pour le maître dont les talens bienfaisans
méritent la reconnoissance publique.
C'est une association de Citoyens charitables qui fournit aux frais de
cette École déja composée de plus de vingt sujets, & que la fortune de
M. Haüy, qui n'est pas proportionnée à son zèle, ne lui eut pas permis
d'entreprendre sans secours.
On peut dire, à l'honneur de notre Siècle, que jamais il n'a régné un
amour plus vrai pour le bien de l'humanité, & que la bienfaisance n'a
été ni plus active ni plus éclairée.
Qu'il nous soit permis de rendre hommage ici aux talens & au zèle de M.
l'Abbé de l'Épée qui a ouvert la carrière de l'instruction aux Sourds &
Muets, M. Haüy devient à son exemple le bienfaiteur des aveugles, &
cette partie souffrante de l'humanité lui devra des moyens de bonheur
que l'on ne croyoit pas pouvoir espérer pour elle.
L'Académie qui a vu avec intérêt les premiers succès de son zèle le
trouvera sûrement digne d'être encouragé par ses éloges, & nous lui
proposerons, en donnant son approbation à la méthode que M. Haüy lui a
présentée, de l'exhorter à la rendre publique, & de l'assurer qu'elle
recevra volontiers les nouveaux comptes qu'il pourra lui rendre de ses
efforts pour la porter au degré de perfection dont elle est susceptible.
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Certifié le présent extrait conforme à l'original, ce dix-huit Février
1785. Signé le Marquis de CONDORCET.