XLII.

Quand je revins, le saloon était vide et sombre. J'allumai ma lanterne.

Sur la table, je vis le chapeau de Carletti. Carletti était resté chez

Maria. Je m'en doutais. Dans le coin, par terre, il y avait le vieux

sous son drap. Je m'agenouillai devant lui. Je le tâtai. Il achevait de

tiédir. Ses mains étaient déjà froides... Non, il ne serait pas trop

lourd, mais que de saleté partout! Je posai la lanterne sur la table et

me mis en devoir de faire la toilette du vieux Smith.

Au travail!

D'abord, j'ouvris toute grande la porte du saloon, puis, avec une grosse

éponge mouillée qui servait à laver les bidons et les lampes, je

nettoyai, du mieux que je pus, la face du cadavre.

C'était épouvantable, vous savez, cette figure bleue et rouge, éclairée

par le rond doré de la lanterne! Mais on avait du coeur, on ne

rechignait pas à la besogne. On était jeune.

Tout de même! Comme van Horst l'avait abîmé! Pourquoi ne l'avoir pas tué

proprement? J'avais vu tuer des bêtes et des hommes avec effusion de

sang ou par la méthode sèche, mais il y avait toujours la manière... et

je pensais que, cette fois, van Horst avait manqué de soin.

Seul, dans le saloon de la Fourche, parmi les odeurs de pétrole, de sang

et de whisky, je lavais le vieux Smith. Peu à peu, il me venait une

sorte d'affection pour cette pauvre chair morte et je caressais plus

tendrement, avec la grosse éponge, les vieilles joues lâches et ridées.

Quand il fut propre, je mis une chaise contre le mur et l'assis dessus.

Je le calai de mon mieux afin qu'il ne glissât pas. L'ayant ainsi mis de

côté, il fallait encore nettoyer le sol et le mur.

Le mur d'abord. Ce fut l'affaire d'un instant. La tache s'effaça vite.

Puis, je voulus nettoyer le plancher, et m'en fus de nouveau remplir mon

seau dans la forêt. Je laissai la lanterne sur la table.

Je revenais quelques instants plus tard, le seau plein et l'éponge que

j'avais rincée nageant dedans, lorsque j'entendis un cri affreux.

J'accourus et vis un spectacle que j'avais en quelque sorte concerté

sans le vouloir.

Sur la chaise, mon vieux mort, les jambes tordues, la mâchoire tombée,

la bouche grande, atroce! Ses blessures ne saignaient pas, mais elles

marbraient sa figure horriblement. Tout cela jauni par la lanterne. Et,

à la porte de leur chambre, dans la pénombre, Carletti regardant

par-dessus l'épaule de Maria: Carletti dévêtu, le visage embarbouillé de

boucles grasses, et Maria en chemise, rassemblant ses chairs d'un geste

épouvanté, les jambes nues, les cheveux épars, vraie figure de la peur,

tandis qu'à l'autre porte, celle de mon taudis, j'entendais Jimmy qui

grattait en pleurant d'effroi.

--Canaille! canaille! tu l'as fait exprès! J'ai failli en mourir!

--Mais non! mais non! dit Carletti d'une voix paisible. Laisse-le donc

tranquille! Tu l'as chargé d'une besogne; il travaille du mieux qu'il

peut et bien tranquillement encore. Si nous avions été endormis, nous

n'aurions rien entendu! Rentrons nous coucher!

Maria n'écoutait pas.

«Canaille! Et j'ai cru qu'il s'était assis tout seul! qu'il était

ressuscité! que Dieu me punissait de permettre ces choses chez moi. Oh!

pardon! pardon!»

Et, soudain, coupant son repentir par un mouvement de colère, elle me

lança une gifle.

J'attendais cette gifle, et l'évitai d'un geste. D'ailleurs, les gifles

de femme, ça ne compte pas.

«Allons! calmez-vous, dis-je avec bonne humeur, car cette scène tournait

au grotesque, je vais finir l'ouvrage. Et voyez! vous avez réveillé

votre fils.»

Jimmy pleurait toujours derrière la porte, mais sa mère n'y prenait

point garde. Elle s'était jetée dans les bras de Carletti, en

sanglotant.

«Je ne dormirai plus jamais!»

Son gros corps couvrait Carletti.--Carletti suffoquait.

«En voilà des histoires! je te connais! dans dix minutes, tu ronfleras!

Et puis, tout ça, c'est de notre faute! Rentre donc! tu m'étouffes!

Allons dormir!»

Et il l'emmena.

La bonne Maria n'avait que des émotions courtes. Ce fut moins facile de

calmer Jimmy, qui restait transi de froid et de peur. J'y parvins tout

de même, et le vis s'assoupir, enveloppé dans ma couverture. Alors je

rentrai pour achever la besogne. Je hissai Smith sur ses pieds, tout

droit, en le tenant sous les aisselles, et tâchai de trouver un système

pour le porter commodément. On ne se doute pas combien un mort est peu

maniable. C'est comme les paquets de linge. On ne sait jamais de quelle

façon le poids se distribue.

D'abord j'essayai de le tenir comme les nourrices tiennent les gosses,

mais ça me dégoûtait de l'avoir tout le temps devant les yeux; puis je

tentai de le mettre sous mon bras, mais il se pliait en deux, tellement

il était mou; alors, je le pris sur mon épaule, la tête derrière, les

pieds devant... ce fut insupportable: chaque fois que je me dressais, sa

tête balançait, puis me frappait les reins. Enfin, je trouvai la bonne

position: je le chargeai sur ma nuque, ainsi que l'on fait pour les sacs

de plâtre, les jambes tombaient de droite, la tête de gauche, et je

sortis, soutenant mon fardeau.

Le Bar de la Fourche · 第 47 / 60 题