Nous entrâmes dans le saloon.
Les monuments d'un pays neuf n'appartiennent pas à l'histoire humaine.
Il n'existe guère, en matière architecturale, de truqueurs qui posent la
patine du temps en un jour, et c'est un mérite hors d'atteinte que de
sourire, comme fait le grand Sphinx, par des traits ruinés.
C'est justement que les pyramides s'enorgueillissent d'elles-mêmes, car
on ne peut dire combien de palmiers elles ont vu choir dans les oasis
d'alentour. Or, quel arrangement de pierres du Nouveau-Monde passe en
vétusté ou en noblesse les arbres géants des forêts américaines? Ceux-là
racontent, nuit et jour, à qui les écoute, l'époque délicieuse où
l'homme d'Europe n'était pas encore venu. La chronique chuchotée par
leurs frondaisons, la généalogie de leurs branchages ont marqué ce qu'il
y a de plus antique sur cette terre, et il faut attendre la mort de ces
colosses, toujours à demi mêlés au ciel, pour vanter nos architectures
qui se développent au ras du sol et qui ont, cependant, toujours peur de
tomber.
Par deux exemples, la Fourche présentait de façon curieuse le contraste
des deux histoires du pays, car une histoire humaine commençait à
s'inscrire déjà sur les murs du saloon, tandis qu'à trente pas de la
porte, ancestral, démesuré, plein de murmures, de coups d'ailes, de
sauts d'écureuils, dédale presque inexploré par l'homme, le cèdre Big
Ben perpétuait un gigantesque souvenir naturel.
Et pourtant, comme une anecdote bien vivante à côté d'une histoire si
altière qu'elle en prend figure de légende, même après le feuillage de
Big Ben, les murs du saloon de la Fourche ne laissaient pas
d'intéresser.
Ils portaient toute une décoration que les habitants du lieu
considéraient avec respect. Encore fallait-il savoir la lire.
A ce clou, dans l'angle de gauche, Sam Wells, trois ans avant, s'était
pendu, lorsqu'il découvrit que le terrain qu'il occupait ne valait pas
une rognure de dollar et que les paillettes dormaient plus loin, chez
Silas White. Lourde erreur que ce suicide! Non seulement il rendit plus
malaisée l'entrée de Sam Wells en paradis, mais il porta bonheur à Silas
White; car, ayant soigneusement dépendu son camarade, Silas White
s'appropria la corde du supplice, ne la quitta ni jour ni nuit et, peu
de mois après, fit fortune. Le clou, tordu par le poids du cadavre, et
un peu rouillé, resta au mur.
Tout cela, je l'appris plus tard. Une fois le travail fini, la patronne
causait volontiers avec son garçon de salle.
Si le bar de la Fourche existe encore, peut-être y trouve-t-on aussi un
cadre, à mi-hauteur de la cloison de gauche. De mon temps, ce cadre en
chêne protégeait une image d'Epinal. Comment cette image, grossièrement
coloriée, avait-elle pu, sans déchirures, presque sans taches, arriver
de France jusque dans ce coin perdu des Etats-Unis? Elle représentait la
face du grand Empereur, sa face légendaire, officielle, et, à vrai dire,
ce Napoléon pour enfants, ce symbole de conquête violente, signifié par
un naïf bariolage, n'était point hors de place en un bouge où la force
primait volontiers le droit, et dans l'air épais duquel une odeur de
poudre se mêlait souvent à celle des boissons.
La vieille Maria elle-même ignorait d'où venait son Napoléon. Un des
premiers buveurs l'avait-il apporté? Elle ne savait pas... mais malheur
à qui eût osé y toucher! le cadre était l'objet d'une vénération
pareille à celle qui préserve, durant de longues années, quelque
parchemin scolaire dans certains ménages de condition médiocre. Le
Napoléon rouge et bleu était la divinité du bar de la Fourche, et,
chaque dimanche, Maria en époussetait le verre avec un soin religieux.
Le clou de Sam Wells et le Napoléon d'Epinal étaient les deux seuls
ornements des murs du saloon à l'époque où la patronne m'offrit, en
rétribution de mes petits travaux manuels, un lit de sangle et de quoi
me nourrir.